Moniteur portant la date du 15 au 16 septembre
malheureux Parisiens que l'activité du comité des subsistances avait arrachés à sa fureur!
L'anonyme du Moniteur ne se dissimule pas que ces accusations sont trop vagues pour passionner l'opinion; il lui faudrait les appuyer sur des faits, et les faits lui manquent; qu'à cela ne tienne, il en trouvera : c'est alors que le Pacte de famine apparaît pour la première fois : dès le premier jour la légende est complète; rien n'y manque, ni les dix millions de Louis XV; ni le boulanger Malisset, « nommé par le roi généralissime agent de l'entreprise; » ni la longue série des complices, « les ministres, les financiers, les riches propriétaires, les gens de robe, les gens de cour, tous les parlements, sauf deux; » ni les récoltes que l'on fait voyager de France à Terre-Neuve et de Terre-Neuve en France !
Lorsque, dans leur ouvrage, qui est avant tout un recueil de documents, MM. Bûchez et Roux ont eu à reproduire l'article du Moniteur, ils ont eu soin de dégager leur responsabilité. Ils déclarent « n'avoir rien voulu changer au texte, de crainte qu'on ne les accusât d'avoir arrangé » ce récit. C'était dire assez clairement : Nous ne sommes pas dupes ! Prenez garde ! Ne vous y fiez pas! — Précaution inutile! Dès qu'il s'agit de la France d'avant 89, nos historiens vont à l'erreur comme l'alouette vole au miroir.
Si le récit du Moniteur est un tissu d'invraisemblances, son auteur invoque, du moins, une autorité, celle de « M. Le Prévôt de Beaumont, ancien secrétaire du clergé de France. » C'est Le Prévôt de Beaumont, en
effet, qui a révélé ce fameux Pacte de famine, dont personne avant lui n'avait entendu parler, bien qu'il eût existé pendant soixante ans, depuis juillet 1729 jusqu'à juillet 1789, et que les membres du complot, répandus dans la France entière, se comptassent par milliers !
Le Moniteur et, après lui, Pierre Manuel, au tome I*'^ de sa Police de Paris dévoilée i, les Deux amis de la liberté, au tome III de VHistoire de la Révolution de France 2, n'ont fait que copier, sans y rien changer, sans y rien ajouter, les « dénonciations » de Le Prévôt.
A peine sorti, — non de la Bastille, où il n'était pas le 14 juillet, n'en déplaise à MM. Paul Fouclier et Élie Berthet et aux historiens qui les ont suivis, — mais de « la maison de repos » du sieur Picquenot, à Bercy, où il avait été transféré le 19 septembre 1787, et dont les portes lui furent ouvertes, le 5 octobre 1789, en vertu d'un ordre de M. de Saint-Priest, Le Prévôt de Beaumont 3, qui venait de passer vingt et un ans à la Bastille, à Vincennes, à Charenton, à Bicétre et dans la maison de santé du sieur Picquenot, ne perdit pas un instant, ce qui était assurément son droit, pour entretenir le public de sa longue détention et pour essayer d'en tirer parti. « Dès l'instant, écrit-il, mettant à profit mon loisir, j'ai dressé, pour l'Assemblée nationale
1. La police de Paris dévoilée, par P. Manuel, procureur de la Commune, t. I, p. 370 et suivantes. — Manuel a été l'un des complices des massacres de septembre.
2. Histoire de la Révolution de France, par Deux amis de la liberté, t. III, ch. m. — Ce chapitre est la reproduction textuelle de l'article du Moniteur.
3. Dans son ouvrage sur le Pacte de famine (1 volume grand in-8, chez A. Sauton, 1887), M. Gustave Bord a publié une biographie de Le Prévôt de Beaumoni, écrite d'après des documents inédits.
et la capitale, mes dénonciations ^ » Il accable l'Assemblée de pétitions ; il publie une brocliure intitulée : le Prisonnier d'État ; il fait paraître dans les Révolutions de Paris y du 13 février au 10 juillet 1790 2, un interminable récit, auquel il donne pour titre : HOR- RIBLE CONSPIRATION LIGUÉE ANCIENNEMENT ENTRE LE MINISTÈRE, LA POLICE ET LE PARLE- MENT DE PARIS contre la France entière, découverte en juillet 4768 par Jean-Charles-Guillaume Le Prévôt de Beaumont, ancien secrétaire du clergé de France, détenu dans cinq prisons de Paris depuis vingt-deux ans 3, sans déclaration de cause, pour Vempêcher de révéler et dénoncer le pacte infernal de LA VERD Y, qui lui est tombé dans les mains en cette même année 1768. Dans ces divers écrits, pleins de divagations sans nombre, Le Prévôt raconte qu'il a découvert cinq pactes de famine, renouvelés de douze ans en douze ans, depuis I7S9 jusqu'à 1789, et exécutés par Louis XV et Louis XVI contre tous les Français. — Chacun de ces pactes livrait la France à quatre millionnaires chargés d'établir méthodiquement des disettes. — Le quatrième des cinq pactes, celui de 1765, avait pour généralissime agent le boulanger Malisset, lequel « commandait, payait, faisait mouvoir en tout temps une armée d'ouvriers incendiaires. » — Les complices appartenaient à toutes les classes de la société, « commissionnaires.
1. Le Prisonnier d'Étal ou Tableau historique de la captivité de J.-C.-G. Le Prévôt de Beaumont, durant vingt-deux ans deux mois, écrit par lui-même. Paris, 1789.
2. Révolutions de Paris, publiées par Prudhomme, t. III et IV.
3. Dans sa Dénonciation, pétition et rogation à V Assemblée nationale du 21 mars 1791, Le Prévôt dit vingt-deux ans et deux mois; dans une autre Dénonciation et pétition, du 19 septembre 1792, il dit : pendant vingt-'rois ans. Il fut emprisonné vingt ans et dix rnois, du 17 novembre 1768 au 5 octobre 1789,
acheteurs, entreposeurs, gardes-magasins, inspecteurs ambulants, blatiers, batteurs, vanneurs, cribleurs en grange, voituriers pour les entrepôts désignés dans les provinces, épousseteurs, meuniers, contrôleurs, vérificateurs, receveurs, buralistes, commis emmagasineurs, gardes des greniers domaniaux, des forteresses, dans lesquels s'amoncelaient tous les ans les grains et les farines dites du roy. » — A la tête de toute cette bande, le roi, Louis XV d'abord, Louis XVI ensuite, et, derrière le roi et avec lui, « les contrôleurs généraux des finances, les ministres et leurs premiers commis, les lieutenants de police, les intendants de finance, les intendants de province, les intendants du commerce, les gouverneurs des provinces, les gouverneurs des geôles d'État, auxquels était associée une partie de la grand'chambre du Parlement de Paris. » — Les parlements de Rouen et de Grenoble étaient les seuls dont les membres ne fussent pas complices du pacte. — Quatre intendants de finances prenaient en département chacun neuf provinces pour les ravager, et tenaient correspondance continuelle avec les intendants provinciaux, qui donnaient, au mois d'avril, l'aperçu des récoltes dans leurs généralités. — Des entrepôts avaient été établis dans les îles de Jersey et de Guernesey, et plus tard à Terre-Neuve. Le blé de France y demeurait entassé dans des magasins d'où sa sortie était réglée par un tarif gradué sur les besoins pressants du peuple et l'avidité des monopoleurs. Cette idée était due à un chevalier Forbin, qui la proposa à table, chez M""^ d'Estaing, « après avoir mangé une truite qui était arrivée de Genève avec la sauce encore chaude. » — Tous les ans, au mois de novembre, « les chefs de la ligue dressaient des états de répartition et d'émargement pour distribuer, aux
conjurés ligués ainsi qu'aux associés et croupiers, la part du bénéfice que l'entreprise avait pu faire dans l'année.... La part de chacun était réglée sur le plus ou moins de faveur et de travail qu'ils donnaient tous au succès de la conjuration. »
En dehors de ces < Dénonciations » de Le Prévôt, il n'y a rien, absolument rien nulle part sur le Pacte de famine. 11 faut donc les rejeter absolument ou les accepter tout entières. C'est ce dernier parti qu'ont pris, nous l'avons vu, les nombreux historiens que j'ai cités en commençant, en quoi ils se sont montrés de beaucoup meilleure composition que les contemporains de Le Prévôt de Beaumont. L'article du Moniteur, qui aurait dû, ce semble, passionner l'opinion, fut si peu remarqué, que, en 1791, les Deux amis de la liberté l'ayant reproduit dans le troisième chapitre de leur tome III, le Moniteur lui-même, dans son numéro du 13 mars 1791, signala ce chapitre comme une révélation et termina ainsi son compte rendu : « N'y eùt-il, dans ce troisième volume, que cette histoire détaillée et circonstanciée du monopole des grains, histoire qui ne se trouve nulle part ailleurs, c'en serait assez pour engager, etc. »
Les articles des Révolutions de Paris sur l'horrible conspiration liguée anciennement entre le ministère, la police et le parlement de Paris n'eurent pas plus de succès. Après avoir réduit à une page ou deux par semaine la publication de ce roman indigeste, Prudhomme l'interrompit brusquement, pour ne plus la reprendre. Vingt ans après. Le Prévôt de Beaumont n'en était pas encore consolé. 11 écrivait à Fantin- Désodoards, le 20 septembre 1813 : « Pendant la Révolution, les dames de Paris se plaignaient de ne voir, dans les Révolutions de Paris, toutes les semaines, que
des lambeaux d'une page ou deux, dont elles demandaient la suite i. »
Mais ce qui prouve surtout le peu de crédit que rencontraient les prétendues révélations de Le Prévôt, c'est l'accueil que leur firent les Assemblées révolutionnaires, si intéressées cependant à mettre en lumière les crimes de l'ancien régime, à glorifier le martyr qui avait essayé de briser la ligue des affameurs du peuple. Il s'adresse par deux fois à l'Assemblée constituante, et par deux fois elle passe à l'ordre du jour. Le 24 août et le 19 septembre 1792, nouvelles pétitions et dénonciations à l'Assemblée législative : elle passe à l'ordre du jour, comme la Constituante. La Convention, à laquelle il écrit le 4 novembre 1792, refuse également de l'écouter. Constituants, membres de la Législative, conventionnels, tous savent qu'ils ont affaire à un fou, et, malgré l'ardeur des passions du moment, malgré tous les motifs qui les portent à épouser sa querelle, pas un seul ne songe à lui accorder la moindre créance, à lui prêter la moindre attention.
Qu'il fût fou, en effet, et un fou de la plus dangereuse espèce, comment le mettre en doute, lorsqu'on a lu, comme je viens de le faire, ses écrits de toute nature; lorsqu'on le voit composer, pendant sa captivité, V Araignée de cour, ou le résultat des résultats; V Université loyale — civile — politique — économique et morale; l'Art de régner, ou la science, d'après l'Écriture sainte, du vrai gouvernement de la monarchie française dans ses soixante-six branches ?
Tous ceux qui sont appelés à le visiter dans sa prison constatent son dérangement d'esprit. Le 1^' novembre 1770, M. de Saint-Florentin, duc de la Vrillière,