Albert Macé, p
On le voit, s'il ne restait rien tout à l'heure de la légende de Leperdit tenant tête à Carrier, il ne reste rien non plus de la scène si bien dramatisée par Souvestre, et dont Michelet était parti pour annoncer un nouvel Évangile. Leperdit, le 13 pluviôse, n'est pas sorti de la maison commune, il n'a pas quitté ses collègues pour affronter seul la fureur du peuple, il n'a point paru sur la place, il n'a point reçu de pierre au front, — seules, les portes de l'annonerie ont été lapidées ; — son sang n'a pas coulé ; bien loin qu'il ait interdit aux soldats de le défendre, il a par deux fois fait appel à la force armée, il a fait charger le peuple par les chasseurs à cheval !
La Constitution du 5 fructidor an III — 22 août 1795 — rendit aux citoyens le droit de nommer leurs officiers municipaux. Les sections de Rennes choisirent 32 électeurs, qui désignèrent les membres de la nouvelle municipalité. Les électeurs rennais renvoyèrent Leperdit à son établi. Il n'avait pas fait fortune, je le veux bien; mais cela mérite-t-il vraiment qu'on lui élève une statue ? D'ailleurs, s'il ne s'était pas enrichi, si son commerce de culottes et de carmagnoles avait souffert pendant sa mairie, il ne laissait pas d'avoir été assez bien indemnisé de ses pertes. M. Albert Macé a trouvé dans le Journal des Départements de la ci-devant province de Bretagne, sous la date du 17 frimaire an III — 7 décembre 1794, — la lettre suivante :
Leperdit maire, au rédacteur du Journal de Rennes, 17 frimaire, l'an III de la République française une et indivisible.
Le représentant du peuple Boursault vient, par un arrêté motivé sur ce que j'ai été obligé d'abandonner mon état pour ne suivre que la chose publique, depuis environ un an, de m'accorder sur les fonds extraordinaires du département, à titre d'indemnité, une somme de 2,000 livres.
Je t'invite à vouloir bien insérer dans ton journal ma lettre, afin de faire voir à nos concitoyens que la nation, toujours juste et bienfaisante, sait venir au secours de ceux qui se sacrifient pour elle.
Salut et fraternité. Leperdit.
Deux mille livres, c'était bien quelque chose en l'an de grâce 1794. Leperdit avait au surplus pris ses mesures, dès 1791, pour avoir au moins un gite assuré. Cet ouvrier « obscur et laborieux, gagnant à grand'peine chaque jour le pain du lendemain, » ce républicain austère « qui n'a rien voulu demander à la Révolution, » fut un des premiers acheteurs de biens nationaux.
Le 17 février 1791, le district de Rennes avait mis en vente « une maison située au midi de la rue des Changes, en face du portail de l'église des Jacobins et portant le n'' 1492, possédée ci-devant parles religieux jacobins. » Elle consistait « en un embas avec cheminée, chambre et cabinet au premier étage, même appartement aux second et troisième, et un grenier au-dessus ; un terrain ou jardin au midi ; plus un cellier. » Leperdit fut déclaré adjudicataire du tout au prix de 1,700 livres.
A quelques jours de là, le 7 mars, Leperdit se présentait de nouveau au district et acquérait, pour 3,625 livres, un second immeuble, ayant appartenu également aux jacobins, et que le procès-verbal d'adjudication décrit comme suit : « La maison dite le Mouton blanc, située à l'encoignure orient et midi delà rue des Changes et du carrefour de Saint-Aubin, possédée ci-
devant par les religieux jacobins de Rennes. Ladite maison consistant dans une grande boutique, salle au derrière, une cave, petite boutique au midi de la rue des Changes, deux chambres et un cabinet au premier étage, deux chambres au second étage, grenier audessus, cave et caveau. »
Notre maître tailleur n'avait rien demandé à la nation, c'est entendu ; mais il en avait tout de même tiré quelque chose.
Je n'écris pas la biographie de Leperdit. Je 'me borne à rechercher si les louanges qu'on lui a décernées reposent sur quelques fondements, et ce n'est pas ma faute si les faits donnent à ces louanges hyperboliques un perpétuel démenti.
Reste un dernier point à examiner. Leperdit, le maire de 93, « qui avait adoré la liberté comme sa sainte i, » lui est-il demeuré invariablement fidèle? Est-il resté jusqu'au bout un républicain inflexible, un « homme de fer? »
A la suite du 18 brumaire, une loi, — celle du 28 pluviôse an VIII (17 février 1800) — modifia profondément l'organisation municipale. Les conseillers municipaux étaient nommés par les préfets (article 20); ils n'avaient plus qu'une session annuelle, commençant le 15 pluviôse et pouvant durer quinze jours au plus. Seul, le préfet pouvait les convoquer extraordinairement. La nomination des maires et adjoints, pour les villes de plus de cinq mille habitants, était réservée au premier consul.