‹ Légendes révolutionnairesChapitre 95 sur 165 · Ibid., numéro du 8 avril · texte numérisé non relu

Ibid., numéro du 8 avril

Férail, que les biographes de Leperdit ont, pour les besoins de leur légende, fait mourir à Poitiers, sur l'échafaud, en 1822, est mort dans son lit, à Rennes, en 1846 i.

Et maintenant, ô sculpteur, à l'œuvre pour la statue de Leperdit !

Les pages qui précèdent ont paru dans V Univers des 22 décembre 1891 et 5 janvier 1892. La statue de Leperdit, œuvre du sculpteur Dolivet, se dresse aujourd'hui, à Rennes, sur la place dite du Grand-Jacquet. La cérémonie d'inauguration a eu lieu le 22 septembre 1892.

Les orateurs qui ont porté la parole s'appellent MM. Morcel, Leroux, Sacher et Mainguené :

Si j'en connais pas un, je veux être étranglé. — Et M. Jules Simon? — Il est resté chez lui.

1. Albert Macé, p. 64. — Renseignements communiqués par M. P. de la Bigne-Villeneuve.

A la fin de son Histoire de la Révolnlion française^ dans sa Conclusion, M. Louis Blanc ne manque pas de faire honneur à la Convention nationale d'avoir « créé riNSTlTUT 1. » Ainsi ont fait du reste les autres historiens, les auteurs de Dictionnaires et de Manuels -. Les écrivains mêmes qui ont jugé avec le plus d'indépendance les hommes et les choses de la période révolutionnaire ont parlé ici comme Louis Blanc. M. l'abbé AUain, dans son livre sur l'Enseignement national, de 1789 à 1802, a un chapitre intitulé VŒuvre utile, t Je dois maintenant, écrit-il, m'occuper des œuvres vraiment fécondes auxquelles la Convention s'est appliquée avec zèle et avec succès 3. » Et parmi ces œuvres, il inscrit en bonne place « la fondation de l'Institut. » Hier encore, le comte Henri Delaborde, dans un vo-

1. Louis Blanc, Histoire de la Révolution française, t. XII, p. 606.

2. Voir notamment Eugène Despois, Le Vandalisme révolutionnaire.

3. L'abbé E. Allain. L'Œuvre scolaire de la Révolution, ch. VI, p. 201. — 1891.

lume d'ailleurs excellent i, ne parlait pas sans un certain enthousiasme de la « fondation de l'Institut, » de la « création » par la Convention nationale de « l'Insiitut de France, » du « grand acte législatif du 25 octobre 1795, » de « la reconnaissance qui est due aux hommes qui coopérèrent à l'établissement de ce grand corps. » — Que l'Institut, tel qu'il existe aujourd'hui, soit tenu à juste titre pour une glorieuse institution, je l'accorde volontiers ; mais qu'il convienne d'en faire honneur aux membres de la Convention, je ne le crois pas. Ici encore, ne laissons pas la légende prendre la place de la vérité. La vérité, c'est que la Convention a fait tout ce qu'elle a pu pour abolir les Académies; c'est que l'institut, celui que nous connaissons, celui dont la France s'enorgueillit avec raison, est l'œuvre de la monarchie. Il n'existe que parce que Napoléon et Louis XVII I ont détruit l'œuvre de la Convention.

La séance du 4 brumaire an IV (26 octobre 1795) fut la dernière de la Convention 2. Huit jours auparavant, le 27 vendémiaire (19 octobre), elle avait entendu le rapport fait par Daunou sur la loi relative à l'instruction publique. « Il ne faut pas, disait Daunou, que votre mémorable session se termine sans que vous ayez enfin organisé ce pouvoir moral qui doit servir de complément à ceux que vous avez confirmés. Je viens

1. L'Académie des beaux-arls depuis la fondation de VInstilul de France, par le comte Henri Delaborde, secrétaire perpélucl de rAcadémie des beaux-arts. — 1891.

2. La Convention avait duré trois ans un mois et quatre jours.

l'institut de FRANCE. 217

donc, au nom de votre Commission des On/x» i et de votre Comité de l'instruction publique, replacer sous vos yeux le projet de loi qui sort de développcmenl au titre VUl de l'acte constitutionnel et dont l'instruction publique est l'objet....

€ Nous avons emprunté de Talleyrand et de Condorcet le plan d'un Institut national, idée grande et majestueuse dont l'exécution doit effacer en splendeur toutes les académies des rois -.... »

Il y avait donc des Académies sous les rois, et qui, pour faire figure dans le monde, n'avaient point attendu la république. Elles étaient au nombre de cinq, l'Académie française, l'Académie des inscriptions et belles-lettres, l'Académie des sciences, l'Académie de peinture et de sculpture et l'Académie d'architecture. Toutes avaient été fondées par Louis XIII et Louis XIV.

L'Académie française a été créée par des lettres patentes du mois de janvier 1635, qui ont délégué au cardinal de Richelieu le soin d'approuver ses statuts. Ces lettres patentes ont été enregistrées au Parlement le 10 juillet 1637.

L'Académie royale des inscriptions et belles-lettres, qui a porté d'abord le nom d'Académie des inscriptions et médailles, a été fondée le l*"" février 1663. Le nom d'Académie des inscriptions et belles-lettres lui a été donné par un arrêt du Conseil du Roi du 4 janvier 1 71().

1. La Commission des Onze avait été nommée le 29 germinal an m (18 avril 1795) « pour préparer les lois organiques que la brièveté de la Constitution de 1793 rendait nécessaire de voter avant sa mise en vigueur. » Elle a préparé la Constitution du 5 fructidor an III (22 août 1795).

2. Voir le rapport de Daunou dans le volume de M. Léon Aucoc, Lois, statuts et règlements concernant les anciennes Académies et Vlmtitut, de 1635 à 1889, p. 4 et suivantes.

L'Académie royale de peinture et de sculpture, dont l'existence a été consacrée par un arrêt du Conseil du 27 janvier 1648, a été organisée par des lettres patentes de février 1648, qui ont approuvé ses statuts. Ces lettres patentes furent enregistrées au Parlement le 7 juin 1652.

L'Académie royale des sciences a été fondée le 22 décembre 1666.

L'Académie royale d'architecture, établie le 30 décembre 1671, a été confirmée par des lettres patentes de février 1717, enregistrées au Parlement le 18 juin de la même année i.

La royauté avait créé les Académies, la république les supprima. C'était après un rapport du citoyen Grégoire que la Convention avait décrété l'abolition de la royauté ; ce fut sur un rapport de ce même Grégoire qu'elle abolit les Académies. Ce rapport, dont lecture fut donnée dans la séance du 8 août 1793, débutait ainsi :

« Citoyens, nous touchons au moment où, par l'organe de ses mandataires, à la face du ciel et dans le champ de la nature, la Nation sanctionnera le code qui établit la liberté 2. Après-demain la République française fera son entrée solennelle dans l'univers. En ce jour où le soleil n'éclairera qu'un peuple de frères, les regards ne doivent plus rencontrer sur le sol français d'institutions qui dérogent aux principes éternels que nous avons consacrés; et cependant quelques-unes, qui portent encore l'empreinte du despotisme ou dont l'organisation heurte Végalité, avaient échappé à la réforme générale, ce sont les Académies.

1. Outre ces cinq Académies, existaient également, avant la Révolution : l'Académie royale de chirurgie, la Société royale de médecine et la Société royale d'agriculture. (Voir VAlmanach royal pour l'année 1789.)

2. On était à la veille de la fête du 10 août, dans laquelle la Convention avait décidé de proclamer l'adhésion des assemblées primaires à la Constitution du 10 juin 1793.

Le rapport développe ensuite les griefs invoqués coutre les Académies :

Les corps académiques établissent une sorte de hiérarchie entre des hommes qui ne doivent reconnaître de pré«''minence que celle du talent.... Les corps littéraires ont présenté, comme les jurandes, la lutte des plus misérables passions; ils eurent la prétention d'accaparer la gloire, de s'arroger le privilège exclusif des talents, et de réaliser la sentence :

Nul n'aura de Tespril, hors nous et nos amis.

De là les persécutions sourdes contre l'homme qui avait l'audace de les éclipser, et par U'i le génie fut dispensé de siéger ù côté de la médiocrité....

Les patriotes sont presque toujours en minorité dans ces sociétés.... Les tyrans eurent toujours la politique de s'assurer des trompettes de la Renommée; tel fut ce Périclès,.... tel fut cet Auguste,.... tel fut ce Richelieu,.... tel fut ce Louis XIV.... L'Académie française fut presque toujours un instrument entre les mains du despotisme....

Le citoyen Grégoire place à cet endroit une note ainsi conçue :

Le bon Fénelon a fait un traité sur la direction de la conscience d'un roi, comme si les rois avaient de la conscience. Autant eût valu disserter sur la douceur des bêtes féroces.

Après avoir expliqué que si les Académies ont pu être utiles à la renaissance des lettres pour débrouiller le chaos, elles ont cessé de l'élre s le rapport conclut que

i. Moins de trois ans auparavant, le 20 août 1790, l'abbé Grégoire avait déclaré, à l'Assemblée constituante, dans une discussion sur les Académies, que « leur utilité était reconnue. » Du reste, - le bon » Grégoire n'en était pas à une contradiction près. Le 21 septembre 1792, à la Convention, il avait été le plus fougueux à demander l'abolition de la royauté, disant: « Les rois sont dans l'ordre moral ce que les monstres sont dans l'ordre physique. Les

« dans un pays libre, les institutions inutiles ne doivent pas subsister et que le fauteuil académique doit être renversé. »

Grégoire, du moins, n'était pas académicien, comme son collègue David, membre de l'Académie de peinture, qui prononça, dans cette séance du 8 août 1793, un discours d'une violence inouïe. David dénonce et bafoue ses confrères, « vieillards impuissants, dont la léthargique assiduité a usé tous les sièges de l'Académie, depuis le tabouret jusqLi'au grand fauteuil ; » ennemis jurés de tout progrès, qui barrent la route au talent et qui montrent « enfin, dans toute sa turpitude, l'esprit de V animal qiCon nomme académicien i. » 11 terminait par ces paroles : « Au nom de Vhumaniié, au nom de la patrie, pour l'amour de l'art et surtout par votre amour pour la jeunesse, détruisons, anéantissons ces trop funestes académies qui ne peuvent plus subsister sous un régime libre. Académicien, j'ai fait mon devoir ; prononcez ! »

cours sont l'atelier des crimes et la tanière des tyrans. » Or, le 14 juillet 1789, à l'Assemblée constituante, ce même Grégoire avait l'ait entendre ces paroles, empreintes d'un si profond sentiment monarchique : « Lorque la France se réveille, lorsque après deux siècles la famille se réunit sous les yeux d'un roi chéri, lorsqu'un prince issu de nos Rois vient s'asseoir au milieu de nous.... la raison étend son empire ; elle resplendit de toutes parts ; elle va consacrer les droits respectifs d'une nation idolâtre de son monarque, et d'un monarque qui, dans l'amour de son peuple, trouvera son plus ferme appui.... » Archives parlementaires de i787 à i860, publiées par MxM. Mavidal, Laurent et Clayel, t. VIII, p. 232. — Voir également p. 504.

1. Louis David avait sans doute emprunté cette définition à Marat, dont il s'honorait d'être Vami de cœur. Marat avait écrit dans son journal, le 16 mars 1791 : « Les Académies ne sont, aux yeux du philosophe, que des établissements de luxe, des monuments élevés à la gloriole des princes, des espèces de MÉNAGE- RIES où Von rassemble à grands frais, comme autant d'animaux rares, les charlatans ou les pédants lettrés les plus fameux. »

l'institut de FRANCE. tî^l

Après ce discours, la Convention, adoptaiiL la proi)usition de son Comité de l'instruction publique, décréta : « Toutes les académies et sociétés liltéraires patentées ou dotées par la Nation sont supprimées '. » Ce décret fut voté à VunaniniUé. Depuis le M mai, dans cette assemblée de géants, nul n'avait le coura^^^e de dire non à une majorité égarée, non à une mesure inepte ou criminelle, non à une loi de sang. Le (Comité de salut public ou le Comité de sûreté générale, d'autres fois le Comité d'instruction publique envoyait à la tribune un de ses membres ; celui-ci donnait lecture d'un rapport, que terminait un projet de décret, et tout était dit : quel qu'il fût, le projet était accepté d'avance ; pas une voix ne se faisait entendre pour le combattre, pas une main ne se levait pour le repousser.

La Convention ne s'est pas contentée de détruire les Académies, elle a proscrit et égorgé les académiciens. A peu d'exceptions près, tous les membres de l'Académie française eurent à subir l'exil, la prison ou l'écliafaud. Émigrés et proscrits : le cardinal de Hernis, le comte de Choiseul-Gouffier, le duc d'IIarcourt, le cardinal de Kohan, l'abbé Maury, M. de Boisgelin, le chevalier de Boufflers, M. d'Aguesseau, M. de Montesquiou-Fezensac, l'abbé Delille, M. Suard. — Emprisonnés : MM. de Roquelaure, La Harpe, Chamfort, Loménie de Brienne, Florian, le duc de Nivernais. — Guillotinés : Bailly, Malesherbes, Nicolaï. Condorcet s'empoisonna pour n'être pas traîné à l'échafaud. M. de Loménie de Brienne n'échappa également au supplice que par le poison. Arrêté une première fois et menacé de l'être

1. Loi du 8 août 1793. — De ce décret, de cette suppression des Académies, pas un traître mot dans Louis Blanc ni dans Miclielel.

22â LÉGENDES REVOLUTIONNAIRES.

une seconde, Ghamfort essaya de se tuer dans son appartement de la Bibliothèque nationale ; il se Lira un coup de pistolet, se fracassa le haut du nez et se creva l'œil droit ; il saisit un rasoir, se mit la gorge en lambeaux sans pouvoir se la couper, se porta ensuite plusieurs coups vers le cœur, et, se sentant défaillir, tâcha, par un dernier effort, de se couper les deux jarrets et de s'ouvrir les veines. 11 survécut quelques semaines à ses blessures, et mourut le 13 avril 1794. — Florian, enfermé dans la prison de Port-Libre, en sortit après la chute de Robespierre et mourut peu de semaines plus tard, le 13 septembre 1794. 11 n'avait que trenteneuf ans. « On sait, dit La Harpe, qu'échappé en thermidor aux bourreaux révolutionnaires, il passa de la prison dans son lit de mort, où il fut emporté en peu de jours par une fièvre chaude, suite des angoisses et des horreurs de la situation dont il sortait. Dans son délire continu, son imagination sensible et frappée sans remède l'entourait de tous les monstres de la Révolution. 11 sera toujours compté au nombre de ses victimes, sinon de celles qu'elle a tuées, au moins de celles qu'elle a fait mourir : ce qui est la même chose devant Dieu et devant les hommes i. » — Ce que La Harpe dit de Florian, on le peut dire aussi de Vicqd'Azyr, membre de l'Académie des sciences et de l'Académie française, secrétaire perpétuel de la Société royale de médecine. Ancien médecin de Marie-Antoinette, il s'attendait à chaque instant à être arrêté et conduit à l'échafaud. Point de repos, point de sommeil. La guillotine était sans cesse présente à son imagination terrifiée. Il mourut le 20 juin 1794, à l'âge de quarante-six ans. Dans le transport de la fièvre, il ne ces-

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