XXXVI USAGES
ligieuses, par exemple dans la cérémonie du déchaussement [Deutéronome XXV, 9]; où rab Khakana dit au nom de Rab : Quand même le prophète Elle viendrait dire, qu'il est défendu de faire cette cérémonie avec des sandales, on ne Técouteraitpas, car c'est déjà devenu un usage général d'employer les sandales pour cette cérémonie [v, traité Jébamoth, fol. 102, recto[l]. A plus- forte raison, on trouve un grand nombre de lois civiles motivées uniquement par l'usage, par exemple la loi suivante de la mischna ; Un individu donne à un gardien un dépôt, ce dépôt est volé chez le gardien [le gardien n'avait alors qu'à prêter serment que le vol est arrivé, sans qu'il y ait eu de sa faute, pour être acquitté envers le propriétaire]. Si le gardien, ne voulant pas prêter serment, a préféré payer au propriétaire la valeur du dépôt , et que plus tard on trouve le voleur , qui est condamné à l'amende du double [Exode XXII , 3] , ce n'est plus au propriétaire, mais c'est au gardîien que le voleur paie l'amende. La ghemara demande, comment le gardien a-t-il pu acquérir le droit sur l'amende du voleur ?... Rabba répondit; On admet
[l] Les Thalmudistes n'ont pas attaché aux cérémonies religieuses l'importance et Tinvariabilité d'un dogme. Rabbi Johanan, fils de Zakhaj, dit : le mort ne rend pas impur, et les cendres de la vache rousse [Nombres, XIX] ne purifient pas, mais la loi l'a établi. [Midrasch rabbah sur Nombres, division Houkath].\]n autre docteur a dit la même chose pour les rites de tuer les animaux [Holin]; un autre a dit que les fêtes fixées par l'autorité centrale et acceptées par la nation sont irrévocables, quand même l'autorité se serait trompée de date [traité Rosch haschanah]. Toute loi et tout usage religieux pratiqué par la généralité des Juifs, sont comme inscrits sur le drapeau national, que nous devons tous suivre, malgré les modifications qu'ils ont pu subir depuis leur origine.
INTRODUCTION. XXXVll
qu'au moment où le propriétaire a remis le dépôt au gardien, il y avait entre eux cette convention ta-aVeque, si le dépôt est volé et que le gardien en paie la valeur, le dépôt sera considéré comme la propriété du gardien... [v. ma traduction de la Législation civile du traité Baba metzia, pp. 154 et 155]. Or, on ne peut jamais admettre de convention tacite sans se fonder sur F usage) cette loi de la mischnah n'est donc pas basée sur TEcriture^ ni sur la tradition, mais elle est basée sur l'usage [v. aussi plus bas, p. â22]. Je me contente ici de cet exemple, et je me propose de faire Pénumération de toutes les lois thalmudiques basées sur l'usage [et souvent contraires à la tradition] dans mon introduction générale mise à la tête du premier tome de ma Législation civile.
On verra dans cette introduction que certaines lois et coutumes s'étaient établies par l'influence des coutumes et des mœurs des autres peuples. On comprend facilement que les Juifs, vivant partout parmi d'autres natioifb, n'ont pas pu se soustraire complètement à l'influence des idées régnantes parmi elles, même en ce qui concerne certaines croyances, à plus forte raison en matière civile certaines conceptions de droit ont dû pénétrer en Israël, qui a fini par les adopter comme si elles étaient les siennes propres. On en verra de nombreux exemples dans les divers tomes de ma Législation civile du Thalmud. Mais il y a plus, la mischnah a adopté un usage persan, sachant qu'il était d'origine persane, et elle l'a adopté malgré les conséquences très-graves que cette adoption devait avoir, comme tout ce qui concerne le
XXXVllI DBIUSCH.
divorce. [V. dans mon introduction générale, mise en tête du premier tome].
Le derasch on derousch.
On trouve un grand nombre de passages dans le Thalmud et dans le Midrasch^ où Ton voit certaines lois ou sentences attachées à un verset ou à un mot de la Bible par la méthode thalmudique qu'on appelle derasch^ lois et sentences que la simple exégèse ne trouve pas dans l'Ecriture. Comment est-on arrivé à attacher aux paroles bibliques des idées que Téxegèse n'y trouve pas ?
On sait que FEglise a admis quatre interprétations de TEcriture, qui sont :
d) Sens littéral^ par exemple, le mot Jérusalem désigne la capitale de la Judée.
b) Sens allégorique : dans ce sens Jérusalem désigne TËglise de Jésus.
c) Sens tropologique : dans ce sens Jérusalem signifie 1 âme humaine.
d) Sens anagogigue, qui, s'élevant au-dessus du sens allégorique, pénètre juqu'aux plus sublimes et auxplus hauts mystères du ciel. Dans ce sens Jérusalem signifie l'Eglise du ciel et la Jérusalem céleste [\. de Sacy dans sa Bible, 4* volume, dissertation, p. 334].
Il y a quelques siècles, les caballistes ont admis aussi quatre interprétations, savoir 2 peschat^ sens littéral des mots ; remez^ allusion [1] ; derasch y dont
[ij Le Thalmud remploie rarement, et dans un sens qui n'a rien de mystique, oomme dans le passage suivant. II est écrit !
INTRODUCTÏON. XXXIX
je parlerai tout à Theure, enfin ^orf, qui correspond au sens anagogique*
Dans le Thalmud il n*y arien d'analogue et il ne pourrait pas y en avoir. Car Tidée d'admettre quatre diverses interprétations detîhaque mot de l'Ecriture, suppose la croyance dans Pinspiration de la Bible, c'est-à-dire la croyance que Dieu ou le Saint-Esprit a dicté chaque mot et chaque lettre ; puisqu'aucune plume humaine n'est capable d'écrire un ouvrage, dont chaque mot admettrait tant d'interprétations diverses. Or, la croyance dans l'inspiration de la Bible n'a pas été admise par les docteurs du Thalmud. En voici quelques preuves, qu'on pourrait augmenter encore. « On a trouvé, dit le Thalmud, trois manuscrits du Pentateuque, dans deux manuscrits on a trouvé écrit : il a envoyé les naaré^ les jeunes gens, des enfants d'Israël [Exode XXIV, 5], et dans le troisième on a trouvé le mot Zaatouté à la place de naaré^ on a donc adopté la variante qui s'est trouvée dans les deux manuscrits » [voy. Traité Thaanith du Thalmud de Jérusalem]. « Rabbi Simon, fils de Lakesch, dit : On a trouvé dans deux manuscrits de la Bible une variante et dans un troisième on en a vu une autre ; on a donc adopté la variante des deux manuscrits » [voy. Traité Sopherim, 6* perek] . On trouve souvent des points sur certains mots bibliques ; d'après le Thalmud ces points indiquent
« Quand ton frère, fils de ta mère^ ou ta fille, ou ta femme, te voudra séduire pour servir les dieux étrangers. » [Deutéronome XIII, 6.] Rabbi Ismaël y voit un rermz^ un signe, que le ychaud, rintimité des femmes, est défendu, excepté celle de la mère ou d* la propre fille [v. traité Kidouschin, fol. 80, verso].
XL OERASCU.
le doute qu'on avait, si ces mots devaient être laissés dans la Bible ou s'il fallait les rayer, attendu qu'ils se trouvaient dans un manuscrit et manquaient dans un autre [voy. Traité Aboth de rabbi Nathan, 'SS^ perek]. Rabbi Joudah dit, que les huit derniers versets du Deutéronome n'ont pas été écrits par Moïse, mais par Josué [v. traité Baba bathra, fol. 15, recto]. Avec des idées pareilles, la croyance en rinspiration de la Bible était impossible, par conséquent l'Ecriture devait, d'après le Thalmud, n'avoir qu'une seule interprétation, celle d'une saine exégèse.
Gomment est-on donc arrivé à la méthode appelée deraschj et d'où vient ce mot? On a dit que ce mot vient du verbe daroschy dans le sens de chercher^ examiner^ etc. Si celte explication était exacte, on devrait penser que c'est en approfondissant le sens des versets bibliques qu'on y trouve ce que le Thalmud y attache par la méthode appelée derasch ; comme s'il s'agissait d'un ouvrage philosophique écrit dans un style simple et facile, dont tout le monde comprend le sens naturel du texte^ mais dont le philosophe seul découvre le sens profond. Tel n'est pas le cas de notre derasch; on aura beau chercher, examiner et approfondir le sens des versets bibliques, jamais on n'y trouvera ce qu'on y attache par le derasch. Il faut donc chercher une autre origine de ce mot.
Depuis environ deux mille ans Juifs et Chrétiens ont introduit la lecture de la Bible pendant les prières publiques, les uns dans la synagogue et les autres dans les églises. D'abord on ne donnait que
INTRODUCTION. XLl
le sens simple du texte ; peu à peu on commençait à développer les idées du texte, de sorte que l'interprétation de quelques rersels bibliques est devenue un long sermon, où le prédicateur pouvait mettre tout ce qu'il voulait, pourvu que ses idées soient conformes aux conceptions de son auditoire, et qu'elles ne s'écartent 'pas trop du texte qui formait toujours la base du sermon. Plus tard cependant les idées ique le prédicateur voulait développer sont devenues la partie essentielle du sermon, et le texte de l'Ecriture en est devenu le prétexte et l'accessoire ; ces idées s'écartaient tellement du texte qu'il n'y avait entre eux qu'un lien tout à fait artificiel, seulement elles étaient attachées au texte plus ou moins habilement, selon le talent du prédicateur. L'auditoire et le prédicateur savaient très-bien, que le sujet du sermon ne se trouve pas du tout dans l'Ecriture, laquelle a un sens tout autre que celui que le prédicateur lui donne, mais on ne demandait pas l'interprétation d'un verset biblique ; on ne demandait que deux choses : que le prédicateur développe bien un bon sujet, et qu'il prenne un texte pour prétexte d'y attacher plus ou moins habilement son sermon. Les attaches du sujet du sermon à un verset biblique s'appelaient derasck, du verbe darosch qui a reçu à l'époque thalmudique le sens de j9r^cA^, d'où darschan^ prédicateur, rnidrasckj recueil de sermons. En effet, le midraach et les agadoth sont pleins de ces attaches appelées derasch.
Jusqu'à présent, il y a analogie complète entre le derasch des docteurs juifs et celui de l'Eglise. Mais voici où est la différence. L'Eglise a toujours atta-
XUl DERASCH.
ché toutes ses idées morales au texte du Nouveau Testament, mais jamais une seule cérémonie religieuse [à Texception de la communion]. Toutes les cérémonies de l'Eglise sont basées sur la tradition, mais elles n'ont aucune base dans l'Ecriture [à l'exception de la communion], ni dans le Nouveau, ni dans rAîxoiea Testament [i ]. Les lois thalmudiques, au contraire, tant civiles que religieuses, sontpres^ que toutes basées sur TEcriture. C'est pourquoi dans réglise on ne prêchait que sur la morale; dans la synagogue, au contraire, les uns prêchaient sur la morale, et les autres prêchaient sur les lois et les cérémonies. Dans l'église, le derasch était borné à la morale, dans la synagogue beaucoup de docteurs l'ont étendu aux questions légales et cérémonielles. Cependant on peut remarquer cette différence entre Vagadàh^ partie morale, et la halakha^ partie légale et cérémonielle, que, tandis que l'application du de" rasch à Vagadah était admise par tout le monde en
[1] La Bible n'a pas dît qu'il fallait célébrer le septième jour et la pâque en souvenir de la résurrection de Jésus-Christ, ni la pentecôte en souvenir de la division des langues et de la descente du Saint-Esprit du temps des apôtres. Ces fêtes et le repos du septième jour, comme toutes les fêtes et les cérémonies de TEglise, ont pour base unique la . tradition , car l'Eglise n'a jamais accepté les lois bibliques, ni la pâque, ni le samedi de la Bible. En effet, selon le Thalmud, les païens convertis au christianisme étaient des gher thoschab^ prosélytes dispensés de la célébration du samedi, de la pâque, de la circoncision et de toutes les fôtes et lois juives [v. ma Législation criminelle du Thalmud, p. 117]; selon l'Eglise ils étaient également dispensés d'observer le samedi, la pâque, la pentecôte, comme ils étaient dispensés de la circoncision et de toutes les lois juives [v. Actes des apôtres XV, !28, 29]. Il n'y avait que les Judéo-chrétiens qui observaient le samedi, comme toutes les lois de l'Ancien Testament.
INTRODUCTION. XtlII
Israël, comme elle était admise dans l'Eglise, Tex*tension du deraseh à la halakhuh n'était pas du goût de tous les docteurs du Thalmud.
C'est rabbi Akiba qui est allé plus loin que ses prédécesseurs dans Tapplication du deraseh^ mais ses disciples n'ont jamais voulu l'imiter ; quoique rabbi Simon et rabbi Joudah aient employé parfois cette méthode, ils ne sont jamais allés si loin que rabbi Akiba, et rabbi Meyer n'employait guère le deraseh que dans les sermons de Vagada^ de la morale, mais il n'aimait pas l'extension du deraseh à la kalakhah (les lois).C'est ainsi que dans la mischnah, rédigée d'ordinaire d'après rabbi Meyer, on ne trouve que l'exposition des lois, sans aucun deraseh. On ne trouve le deraseh que dans certaines beraïthoth [siphra^ siphré^ etc.] et dans la ghemara. Si nous n'avions que la mischnah, que rabbi Joudah l^nassie a rédigée pour qu'elle ait seule l'autorité d'un code national, et pour qu'elle nous dispense de lire les autres recueils, qui devraient devenir inutiles d'après ce rabbi,nous n'aurions pas su du tout, que nos ancêtres, tels que rabbi Akiba et ses collègues, aient jamais cherché à déduire une halakhah quelconque de l'Ecriture par le deraseh^ et nous aurions tous considéré toutes les lois de la mischnah comme des lois purement traditionnelles sans avoir aucune attache dans TËcriture.
Il résulte de tout ce que je viens de dire, que toutes les fois qu'un docteur du Thalmud semble vouloir déduire de l'Écriture par le deraseh une loi qu'une saine exégèse ne peut pas y trouver, cette loi est purement traditionnelle, et le deraseh
XtlV PERASCH.
ne doit être considéré que comme le moyen employé par les prédicateurs, pour attacher le sujet de leur sermcm à un verset biblique.
Cette question est d'une haute importance. Si on adopte ma manière de voir, que toutes les lois thalmudiques sont purement traditionnelles, et que le derasch n'est qu'une asmakhtha^ une attache, on peut et on doit chercher {'esprit du code thalmudique. Si, au contraire, on suit l'opinion de quelques savants modernes, qui attachent trop d'importance à ce derasch^ et qui semblent admettre, comme les commentaires du moyen âge, que ce derasch motivait lui-même la loi, idée qui paraît être aussi celle des illustres savants, comme Geiger, Frankel, Gratz et autres, il est impossible de chercher l'esprit des lois thalmudiques, il n'y en aurait pas. Or, je suis convaincu que les lois thalmudiques se rattachent à des principes généraux, principes conformes à l'esprit de l'époque du Thalmnd, principes basés sur la législation mosaïque, mais se développant et se modifiant selon l'esprit de chaque génération qui les a reçus de la tradition, principes arrivés enfin, à l'époque thalmudique, à lajiauteur à laquelle ils se sont élevés portés par les progrès des 15 siècles écoulés depuis répoque de Moïse [1].
[1] Frankel cite dans son ouvrage intitulé T^ar^/i^ ha-mischnah l'opinion de Maimonîde qui considère le derasch comme une simple asmahhtha^ attache ; il cite aussi l'opinion contraire de Nachmanide, et il dit qu'il ne peut pas se décider entre ces deux opinions; il ajoute même que « s'il nous semble difficile d'accorder la saine exégèse avec le derascK^ cela n'était pas difficile aux docteurs du Thalmud. »
L'illustre historien M. Grâtz dit, que le traducteur grec qui traduisait la particule hébraïque eth par le mot grec sun^ avec, s'est