‹ Législation primitive considérée dans les derniers temps par les seules lumières de la raison;Chapitre 106 sur 164 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

découverte du nouveau monde, et l'imprimerie naquit pour l'instruction de la société, lorsque, fixée dans son système politique elle eul plus besoin de se perfectionner que de s'étendre; ainsi le quinquina a été trouve'' contre la lièvre, e1 , si Ton veut, l'inoculation contre la petite vérole.

Or, il n'est que trop aisé d'apercevoir la raison nécessaire de rétablissement prochain d'un grand moyen, d'un moyen public d'ordre et de conservation, lorsqu'on voit, d'un bout à l'autre de l'Europe, une conjuration ouvertement tramée (1) contre la société, dont le but et les efforts tendent visiblement et constamment à pervertir les esprits, en y effaçant toute idée d'ordre présent et futur, d'existence de Dieu, d'immortalité de l'âme, de peines et de récompenses à venir, et ne donnantà l'homme ni yuw autre origine, ni une autre nature, ni une autre fin qu'aux plus vils animaux. Non-seulement ces doctrines sont répandues dans tous les écrits et professées dans toutes les écoles, mais elles ont été un moment soutenues par les armes, et elles le sont encore par tous les moyens d'intrigue, de séduction, et même de violence, que Ton peut employer à l'ombre du mystère. Et certes, sans rappeler ici ce que nous avons vu depuis longtemps en France et ailleurs , sans citer de trop fameuses correspondances, il suffira, pour juger des progrès de cette doctrine et des succès déplorables de ses adeptes, de remarquer que toutes les grandes vérités du christianisme sont hautement attaquées, et son culte publiquement méprisé, au point que nous venons de voir le roi de Prusse ordonner par un edit, aux classes élevées de ses Etats, de faire donner à leurs enfants le signe et le sceau du christianisme sur lequel l'autorité du consistoire lui-même avait montré une coupable indifférence.

Ces conjectures, au reste, sont appuyées sur une autorité bien respectable. Le génie philosophique le plus étendu qui ait paru parmi les hommes, Leibnitz, qui pénétrait dans les profondeurs de la société comme dans les abîmes de l'infini mathématique, prévoyait, dès le commencement de ce siècle, les malheurs dont la société était menacée, et en indiquait le

(1) Des hommes qui, en 1789, ne voyaient en France que de bons citoyens et de bonnes intentions, nient aujourd'hui l'influence de toutes ces doctrines Bur nos maiheun. Cette opinion fait plus d'honneur ù leurs vertus qu'à leurs lumières.

remède. Le passage est trop curieux pour qu'on ne me permette pas de le transcrire.

» Ceux qui se croient déchargés de l'importune crainte d'une » providence surveillante et d'un avenir menaçant, lâchent la » bride à leurs passions brutales, et tournent leur esprit à sé- » duire et à corrompre les autres, et s'ils sont ambitieux, et » d'un caractère un peu dur, ils seront capables, pour leur » plaisir ou leur avancement, de mettre le feu aux quatre coins » de la terre, et j'en ai connu de cette trempe. Je trouve même » que des opinions approchantes, s'insinuant peu à peu dans » l'esprit des hommes du grand monde qui règlent les autres, » et d'où dépendent les affaires, et se glissant dans les livres à » la mode, disposent toutes choses à la révolution générale dont » l'Europe est menacée... Si l'on se corrige encore de cette » maladie épidémique, dont les mauvais effets commencent à » être visibles, les maux seront peut-être prévenus : mais si elle » va croissant, la Providence corrigera les hommes par la révo- » lution même qui en doit naître ; car, quoi qu'il puisse arriver, » tout au bout du compte tournera toujours pour le mieux en » général (1). »

Cet auteur venait de parler de la singulière force d'âme que montrent les sauvages au milieu des privations et des tortures, et il ajoute ces paroles remarquables : « Tout ce qu'une mer- » veilleuse vigueur de corps et d'esprit fait dans les sauvages » entêtés d'un point d'honneur des plus singuliers, pourrait être » acquis parmi nous par l'éducation et des privations bien ré- » glées... Je ne m'attends pas qu'on fonde sitôt un ordre dont » le but soit d'élever l'homme à ce haut point de perfection... » Comme il est rare qu'on soit exposé aux extrémités où Ton » aurait besoin d'une si grande force d'âme, on ne s'avisera » guère d'en faire provision aux dépens de ses commodités » ordinaires, quoiqu'on y gagnerait incomparablement plus » quon n'y perdrait, et cependant cela même est une preuve » que le bien surpasse le mal, puisqu'on n'a pas besoin d'un si » grand remède (2). »

Au point où est parvenue aujourd'hui la société, et aux dangers qui la menacent même au milieu de sa prospérité apparente, et peut-être par cette apparence même de prospérité,

(1) Nouveaux essais sur l'entendement humain.

(2) Théodicée.

( Il VIMTItl- Ml.

Leibnitz jugerait qu'elle est i exposée i des extrémités où elle » a besoin dans ses défenseurs d'une grande force d'âme, et » que le mal Bupasse assez le bien pour qu'elle ait besoin d'un » si grand remède. »

Entin l'expérience vient montrer la possibilité de ces institution^ dont le génie prévoit, dont le raisonnement établit la nécessité.

En effet , l'institution du ministère politique dans les États chrétiens n'est pas. comme la République de Platon, ou Y Utopie de Thomas Moins, un rêve que l'imagination enfante , et

que la raison n'a jamais réalisé. Cette institution a existé en Europe, même dans une haute perfection (1), et dans des temps qu'on peut regarder comme voisins du nôtre, la chrétienté a vu un ordre entier d'hommes dévoués, corps et biens, à la défense, et même à l'ornement de la société. L'Europe a admire ce mélange singulier de vertus publiques et privées, religieuses et politiques, de hauteur dans les sentiments et de simplicité dans les manières, de courage contre l'ennemi et de respect pour la faiblesse. Que dis-je? non-seulement l'Europe a vu cette institution, mais elle a vécu jusqu'à présent sur le fonds de vertu, de décence, de loyauté qu'elle en avait reçu : feu sacre dont les faibles étincelles, conservées sous les ruines du temps et des passions, se seraient rallumées parmi nous, si un souffle puissant avait su les ranimer.

Je sais que les hommes, qui concourent à tout par leur action, qui altèrent tout par leurs vices, mêlèrent trop souvent leurs passions a la perfection de cette institution, et se tirent ^\^•> vertus qui n'étaient pas toujours des devoirs; mais quand même on pourrait ne pas ajouter une foi entière à tout ce que les historiens contemporains nous ont transmis de cette an-

(1) La chevalerie a existé en France, en Kspagne, en Angleterre, en Allemagne, '-m Italie, dans tous les États chrétiens et monarchiques : le Nord était encore idolâtre, et la Grèce soumise à, des despotes dont la succession rapide, ouvrage 'I" la violence, ne pouvait compatir avec une institution dont h' caractère étail la féodalité ou la fidélité. La chevalerie eul ses abus : elle mit presque toujours des engagements particuliers au-dessus des devoirs publies; souvent » lie employa trop de force à rendre la justice, et ses Idées èrées, même mu- la vertu, donnèrent, comme toute exagération, prise au ridicule- Un homme de génie le saisit, et de là ce roman de Don Quichotte, le premier de tous les romans, et qui partage avec un petit nombre de livres l'honneur d'avoir fait révolution.

tique constitution des ministres politiques, dont on exagérait alors les vertus, comme de nos jours on en a exagéré les vices, il ne serait pas moins étonnant qu'on eût eu dès lors des notions si justes, si élevées sur les devoirs de l'homme public, sur les besoins de la société , sur la perfection , en un mot , à laquelle l'homme peut être élevé par le moyen des institutions, et la société par le ministère de l'homme.

Les écrivains ont recherché l'origine de cet établissement et les causes de sa décadence ; mais ils n'ont pas fait assez d'attention qu'en laissant à part les événements politiques qui en ont précipité la ruine , et dont nous avons fait connaître les plus remarquables, la chevalerie, car il faut la nommer, a péri, parce qu'elle était uniquement dans les mœurs, et qu'elle n'était pas constituée par les lois. La force des choses lui avait donné naissance ; l'État n'en avait pas assuré la durée et les progrès, car si c'est aux mœurs à inspirer les lois, c'est aux lois à fixer et à maintenir les mœurs. C'était encore un principe de désordre, et par conséquent de ruine, que le défaut absolu de connaissances administratives ou même économiques, dans ces temps où l'art d'écrire et celui de l'imprimerie, moyens indispensables de tout ordre parmi les hommes, et de toute administration de choses, étaient ignorés ou peu connus même dans les conditions les plus élevées, que nos malheureuses guerres sous les Valois avaient exclusivement jetées dans le métier des armes, contre l'esprit et les habitudes primitives de leur institution. Un corps de citoyens destinés à des fonctions publiques les doit remplir, non-seulement avec fidélité , mais avec ordre et intelligence ; et faute d'une sage discipline dans les hommes, et d'une administration attentive des choses, il peut arriver qu'il périsse malgré les vertus, et quelquefois par les vertus même, de ses membres, et qu'il succombe à des vices intérieurs au moment qu'il jette au dehors le plus grand éclat. La chevalerie se distinguait par sa valeur dans les combats, mais elle laissait échapper la victoire par son indiscipline, comme elle rendait dans les tribunaux des jugements iniques avec une probité scrupuleuse : il lui manquait une règle à laquelle on ne savait pas la plier, et des connaissances qu'on ne savait pas lui donner, car on obtient des hommes tout ce qu'on sait leur demander ou leur commander.

Les moyens mécaniques d'ordre public et d'administration ont été portés dans les États modernes au plus haut point de

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