‹ Législation primitive considérée dans les derniers temps par les seules lumières de la raison;Chapitre 107 sur 164 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

perfection. Il ne leur manque plus que d'y joindre 1rs moyens moraux, sans lesquels les autres ne sont rien, c'est-à-dire qu'il leur manque des hommes formés à la perfection sociale pour perfectionner la société elle-même, en y portant les vertus au même degré que les connaissances.

Cependant on aurait tort de croire qu'il soit laissé uniquement à la volonté et au choix de l'homme d'établir ou de relever de si hautes institutions. L'homme peut en concevoir la pensée, ou même en imaginer l'organisation ; mais l'exécu-

tion dépend d'une disposition secrète dans les esprits, et d'un

arrangement de circonstances extérieures qui ne peuvent se trouver qu'après de grands événements, et trop souvent, hélas! après de grands malheurs. Ce sont des remèdes qui ne

naissent jamais que de l'excès des maux; ce sont des troupes qu'on lève pour la guerre, et qui ne se forment qu'au milieu des combats; ot pareils aux ouvriers du second temple, leurs fondateurs1 ont le marteau d'une main pour bâtir, et lepée de l'autre pour combattre. C'est là surtout ce qui distingue les institutions naturelles et nécessaires de la société des institutions arbitraires et factices que l'homme fonde même avec les intentions les plus louables, mais sans aucune nécessite.

Il y a trois siècles à peu près que dans toutes les cours de l'Europe les princes créent de nouveaux ordres de chevalerie pour les hommes, et quelquefois même pour les femmes, dans les vues politiques, et même religieuses les plus innocentes. Ces ordres SOnl à leur naissance l'objet de la faveur la plus déclarée <'t de l'ambition la plus active, enrichis, décorés par les princes qui s'honorent (\\'\) porter les marques, et cependant leur existence, ou du moins leur considération est de courte durée. 11 n'est pas même possible d'assigner aucun bien véritablement public et durable qui en soit résulté, et il est au contraire aisé d'apercevoir la révolution qu*ont dû produire dans les idées et dans les mœurs des institutions qui mettent . chez les uns la vanité à la place «le la conscience, et chez les autres, la jalousie à la place du respect , parce qu'elles distinguent l'homme par des marques extérieures, sans l'obliger a des devoirs plus rigoureux. Voilà les institutions humaines, voici celles de la nature. Il y a huit siècles qu'à l'époque du développement

de la puissance mahométane, et du danger imminent dont elle

menaçait L'Europe, quelques pèlerins de la terre sainte disposèrent sous des tentes un hospice pour les malades, et de cet

hospice sortit une puissance qui eut toujours les armes à la main, et qui, devenue le boulevard de la chrétienté, lorsqu'il n'y en avait pas d'autre , a vu trois fois toutes les forces ottomanes se briser contre le rocher qui formait son territoire, et a donné le temps à la maison d'Autriche de s'étendre, et à l'empire russe de se former.

Il y a trois siècles qu'à l'époque de l'invasion du luthéranisme et de la découverte du nouveau monde, quatre ou cinq étudiants de l'université de Paris s'engagèrent dans l'église de Montmartre à changer l'univers, c'est-à-dire à instruire le monde chrétien, et à convertir le monde idolâtre ; et vingt ans après, ils occupaient le monde entier, catéchisaient les enfants en Europe, et baptisaient les rois dans les Indes.

Quoi qu'il en soit, l'homme qui s'est fait une juste idée de la beauté de l'ordre et de sa nécessité, doit hâter par ses vœux, et, s'il le faut, par ses démarches, l'établissement d'une classe d'hommes fondée par la religion, et ordonnée par la politique pour la défense de la société religieuse et politique, comme le seul et le plus puissant moyen de la conservation de l'ordre parmi les hommes , et à qui toute autre occupation soit interdite que celle de servir la société sous les ordres de son pouvoir, dans les fonctions de juger et de combattre, qui comprennent tout le service que l'homme peut rendre à la société par son esprit ou par son corps. Ces fonctions sublimes rendent ceux qui y sont consacrés, les hommes, non de la famille, mais de la nation {gentis homines) , et elles les donnent en spectacle aux autres pour en être remarqués par leurs vertus (nobiles, qui vient de notare, remarquer). Ils doivent donc se rendre capables , par une éducation particulière et un genre de vie convenable, de cet important ministère. Ces hommes, ou plutôt ces familles, sont les ministres, c'est-à-dire les serviteurs de la société, distingués par conséquent de ceux qui sont servis, et de là vient que le mot de service est affecté dans toutes les langues chrétiennes aux fonctions militaires et judiciaires, et le mot d'officier, ab officio, à la personne qui les remplit.

« Esclaves de ce maître dur et injuste » (du public), est-il dit dans la Théorie du Pouvoir, « obligés de souffrir ses ca- » priées, souvent d'éprouver son ingratitude, quelquefois d'es- » suyer ses fureurs, ils assurent sa liberté aux dépens de la leur, » et ils paient leur distinction de leur servitude. C'est la solu-

ciiapitiu: Ml. 351

» tion du problème que J.-.I. Rousseau se propose, el qu'ils ne » sait comment résoudre. Quoi! dit-il, la liberté (de tous) ne » se maintient qu'à l'appui de la servitude (de quelques-uns) ! » Peut-être. »

L'imagination, je le sais, ne voit qu'éclat el honneurs là où la raison et la religion ne voient que devoirs. Elle se récrie sur cette prétendue servitude et sur ces fonctions brillantes qu'il est si doux de remplir. Elle juge ce qui devrait être par ce qui était trop souvent ; et cependant tels sont les devoirs auxquels la société, pour ses besoins, devrait soumettre les familles consacrées au ministère public, que le dévouement deviendrait pour les autres un sujet de frayeur plutôt qu'un objet d'envie. Si Ton veut même détourner les yeux de cette opulence que quelques familles nobles partagent en Europe avec un nombre bien plus grand de familles commerçantes, et qui n'était plus remarquée que parce qu'elles en faisaient un emploi plus généreux, quelle condition plus dure que celle d'une multitude de familles que l'opinion de leur dignité retenait dans une pauvreté héréditaire, que cependant elles devaient faire honorer, et qui, ne pouvant exercer aucun genre d'industrie lucrative, étaient obligées, pour sortir de l'indigence, de produire un cardinal ou un maréchal de France? Quant à la dépendance, le ministère dans l'Etat est plus sujet que les sujets eux-mêmes, puisque ses membres, sujets comme les simples citoyens à toutes les lois religieuses, domestiques et politiques, sont de plus soumis aux lois particulières à leur profession. « L'infériorité, dit » Terrasson, semble plus marquée dans le second rang que dans » le dernier , d et il est vrai de dire que le pouvoir a sur ses ministres une autorité particulière et presque arbitraire qu'il n'a pa> sur les sujets. Dans les premiers temps, les familles vouées au ministère politique dépendaient du pouvoir de l'Etat, au point qu'elles ne pouvaienl marier leurs filles sans sa permission. Il avait la tutelle de leurs entants, souvent la jouissance des

biens pendant les minorités, et même quelquefois il héritait de leur mobilier. Les familles nobles lui donnaient leurs enfants comme otages de leur fidélité. La coutume chez les princes de faire élever auprès d'eux, comme pages, des enfants des familles

nobles, et la clause de la re\ ersion des liel's titres il la couronne, faute d'hoirs mâles, étaient des traces de ces usages anciens.

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