DE LA TURQUIE D'EUROPE ET DES TARTARES
Après avoir considéré les nations chrétiennes, il nous reste, pour achever notre aperçu de l'état politique de l'Europe, à considérer les peuples mahométans. Qu'on ne s'étonne pas si nous avons distingué par leur religion ces -Jeux parties de
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l'Europe, même politique : le mahométisme est la seule cause de l'irrémédiable faiblesse de T empire ottoman , comme le christianisme est le véritable principe de la force toujours croissante de la société chrétienne ; car il n'y a rien à la longue d'aussi fort que la vérité ni de plus faible que Terreur.
Nous ne nous occuperons que des Turcs, les seuls de tous les croyants, avec quelques hordes de petits Tartares, qui soient établis en Europe; les autres se meuvent dans une orbite plus éloignée et hors de la sphère de la politique européenne. D'ailleurs, l'empire turc est à l'islamisme ce que la France était à la chrétienté, et il en est regardé comme le centre et le boulevard.
C'est encore sous un point de vue général que nous considérons l'état politique des peuples mahométans. Cette manière agrandit l'esprit, en même temps qu'elle soulage la mémoire. Elle présente l'histoire des siècles, et non celle des jours; l'histoire de la société, et non celle de l'homme; et c'est, après six mille ans de faits, le seul moyen de s'y reconnaître.
Nous sommes obligés de reprendre de plus haut l'histoire du mahométisme, qui, dès sa naissance, s'est trouvé en opposition religieuse avec le christianisme, et qui, depuis les croisades, est en opposition politique avec la chrétienté.
Le christianisme triomphait de Rome idolâtre , et la chrétienté , commencée par Constantin , et dont un plus grand homme, Charlemagne, devait achever la constitution, s'élevait insensiblement sur les ruines du paganisme, longtemps défendu par la majesté de l'empire romain; car le paganisme était l'état public et politique de l'idolâtrie, comme la chrétienté est l'état public ou politique du christianisme (1).
«L'empire d'Occident n'en pouvait plus, pour: me servir » de l'expression énergique de Bossuet, et ce grand corps était » tombé en dissolution, à l'instant qu'il avait perdu l'esprit » d'idolâtrie qui l'avait animé. »
L'ouvrage d'Auguste périt sous les coups d'Odoacre et de ses Hérules. Alors seulement finit en Occident la guerre que les
(1) Les Romains étaient des païens; les Tonnguses ou Kamsehadales sont des idolâtres.
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lois ou les mœurs n'n\ nient pas cessé de faire au christianisme, même depuis que le glaive de la persécution s'était émoussé, puisque, encore quelques années avant la fin de l'empire, le peuple de Rome, réduit aux dernières extrémités par Alaric , avait retrouvé des prêtres des idoles et offert des sacrifices impies à ses antiques divinités.
L'empire de Rome idolâtre finit en 476 , et cent ans après îles époques centenaires sont remarquables dans la société), en 570, naquit en Orient cet homme fameux qui fut le fondateur d'un autre empire, ennemi de l'idolâtrie et du christianisme à la fois; ce Mahomet, esprit audacieux, qui s'annonça comme inspire a des peuples ignorants, et soumit par eux des peuples amollis, mais dont les inventions sans génie ont entraine tout l'Orient au dernier degré de faiblesse et de stupidité.
Tout fut remarquable, mais tout s'explique aisément dans l'origine et les progrès de la religion mahométane.
Elle naquit aux mêmes lieux que les religions juive et chrétienne, et au centre des trois parties du monde connu. Les Arabes, au milieu desquels elle commença, descendent, par Ismaël . d'Abraham, père des Juifs, qu'ils appellent Ibrahim, et la tribu Coraisite, dans Laquelle était né Mahomet, prétendait tirer son origine de Cedar, lils aine d'ismaël.
Ce tut un étrange événement de voir, après tant de milliers d'années, recommencer le combat entre la postérité religieuse d'Isiac et lu race charnelle du fils de l'étrangère , a de cet » homme fier et sauvage qui lèvera la main contre tous, et )» tous Lèveronl la main contre lui, et qui dressera ses pavil- » Ions à l'encontre de tous ses frères; » traits sublimes sous li squels l'Écriture peint Ismaël, et qui conviennent également, et ,ni\ Arabes ses descendants, toujours sous latente, toujours en guerre contre leurs voisins, et à l'esprit dominateur et conquérant de la religion mahométane, sortie des déserts de l' Arabie et ennemie de toutes les autres religions.
Mélange grossier de vérités chrétiennes, de pratiques judaïques, de superstitions sabéennes . de licence païenne , la doctrine du législateur arabe parlait avec respect aux Juifs de
Moïse et de sa loi, aux chrétiens de Jésus-Christ et de son Evan-
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gile ; elie ne persécutait que les idolâtres,, odieux aux chrétiens et aux Juifs : doctrine facile , où l'esprit trouve quelques idées raisonnables sur la Divinité, le cœur des tolérances ou des promesses favorables aux passions, et qui s'annonça à la fois dans l'univers avec le dogme de l'unité de Dieu, et, si Ton peut le dire, avec le dogme des plaisirs de l'homme.
Mahomet, dupe peut-être de l'illusion qu'il répandait, avait débité des opinions ; de fanatiques disciples en firent une religion : car ce n'est que dans la vérité ou dans ce qu'il prend pour elle que l'homme puise cette force morale , cet empire irrésistible qu'il exerce sur les esprits, lorsqu'il est lui-même maîtrisé par une forte pensée. Il y a dans le monde plus d'erreur que d'imposture , ou, s'il y a imposture , elle est presque toujours dans les moyens que l'homme emploie pour faire triompher Terreur.
Des dogmes écrits perpétuent l'empire des opinions et établissent en quelque sorte sur les esprits un pouvoir héréditaire. La doctrine de Mahomet, recueillie et commentée par ses disciples, composa le Coran (1), code religieux, politique et même civil des mahométans. C'est là la raison de la durée de leur religion et de leur empire. Les peuples dont l'existence présente le plus de force et de stabilité sont ceux qui ont écrit, non-seulement leur morale, mais leurs dogmes, qui ont fait des lois politiques de leurs lois religieuses, et des lois religieuses de leurs lois politiques, comme les Juifs, les chrétiens,, les mahométans, et peut-être quelques peuples de l'Inde.
Mahomet méconnut sans doute la raison, lorsqu'il proposa des puérilités ou des absurdités à la croyance de ses sectateurs ; mais il connut l'homme, lorsqu'à défaut d'une morale sévère il lui imposa des pratiques gênantes. L'homme convient de la nécessité de la règle, quoiqu'il se révolte contre elle, et il reste plus fortement attaché à ce qui lui coûte davantage. Mahomet affaiblit le frein des préceptes en même temps qu'il outrait la rigueur des conseils, et il prescrivit les ablutions perpétuelles, les prières fréquentes , et défendit l'usage du vin à ces mêmes hommes à qui il permettait la pluralité des femmes.
La religion chrétienne avait trouvé les peuples du Nord con-
(1) Le Coran, a dit un homme de beaucoup d'esprit, est la Bible passée à travers les contes des Mille et une nuits.
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quérants ; elle leur avait inspiré des sentiments, et les avait rendus paisibles. Mahomet trouva les Arabes tranquilles; « il » leur donna ses opinions, dit Montesquieu, et les voilà conqué-
)) nuits. » On peut à cela seul juger les deux religions, «car, D ajoute le même auteur, il est encore plus e\ident que la reli- » gion doit adoucir les mœurs des hommes, qu'il ne l'est que » telle ou telle religion est vraie. »
Le mahométisme sortit donc tout armé du cerveau de son fondateur, comme la Minerve des païens, comme toute opinion de la sagesse humaine. Le christianisme, pareil au grain qui se développe ou d la pâte qui fermente, avait cru insensiblement, et commencé par convertir la famille avant de changer l'Etat; le mahométisme, semblable à une tempête, commença avec violence, et renversa les Etats pour pervertir les familles.
La doctrine du prophète de la Mecque se propagea d'abord avec rapidité chez les Arabes, peuple d'une imagination vive et mobile, mêlé de Juifs, de chrétiens, de sabéens, d'idolâtres, tous à peu près aussi ignorants les uns que les autres. Bientôt de l'Arabie, où était son berceau, le mahométisme étendit une main sur l'Orient, et l'autre sur l'Occident : il séduisit parla volupté, il intimida par la terreur; s'il trouva partout des chrétiens qui pratiquaient leur religion, nulle part il ne trouva de gouvernement qui la défendit, et l'Afrique, comme l'Asie, reconnut la loi du nouveau prophète.
Alors la chrétienté d'Europe put être considérée comme une place forte dont le inalioinétisme faisait le siège dans les formes et par des approches régulières. Déjà les dehors avaient été insultes. La Palestine avait été envahie en (>.'H>, la Sicile même ravagée en 663, et presque tous ses habitants emmenés captifs; enfin, en 713, c'est-à-dire moins d'un siècle après la célèbre hégire j les mahométans d'Afrique, connus sous le nom de Maures, passèrent le détroit qui les séparait de l'Europe, livrèrent l'assaul au corps de la place, et s'emparèrent de l'Espagne, OÙ la vengeance, l'ambition, la volupté . ces éternels ennemis des empires, leur avaient ménagé des intelligences.
De terribles combats signalèrent le courage et la foi des chrétiens dans ces malheureuses contrées. Les chefs du peuple,
et tous ceux qui préférèrenl leur liberté à la dure condition de servir sous de tels maîtres, se retirèrent devant le vainqueur
dans les monts escarpes des Asturies, emportant avec eux,
comme les Troyens, les dieux de l'empire, la religion et la royauté. Ce fut dans ces rochers arides que Pelage et ses braves compagnons déposèrent le germe précieux de cette plante alors si faible, mais qui devait jeter de si profondes racines, s'étendre un jour sur toutes les Espagnes, et même couvrir de ses rameaux de nouveaux mondes.
L'héroïque résistance de cette poignée de chrétiens sauva du joug des infidèles les contrées qu'ils occupaient; mais elle ne pouvait en préserver l'Europe. Du haut des Pyrénées, les Maures, alors appelés Sarrasins, fondirent sur les plaines fertiles de la France méridionale et les inondèrent. La France allait devenir, comme l'Espagne, une province de l'empire des califes, et l'Europe entière, ouverte alors et sans défense , aurait subi le joug des musulmans, si la France, destinée à faire dans les occasions périlleuses l'avant-garde de la chrétienté, et à la sauver, tantôt par l'exemple de son courage, tantôt par la leçon de ses malheurs, n'eût élevé dans son sein cette race de héros, dans laquelle tous les talents de la guerre et de la paix se transmirent pendant quatre générations, comme un héritage, où le fils fut toujours plus grand que son père, et le dernier même le plus grand des rois. Charles Martel écrasa les hordes innombrables des Sarrasins ; Pépin ranima la royauté languissante ; Charlemagne constitua la chrétienté, en unissant, sans les confondre, l'Église et l'État, qu'après lui on a confondus sans les unir, en voulant ne donner qu'un chef à tous les deux, tantôt le pape, et tantôt le magistrat politique : génie prodigieux qui apparut à l'Europe pour guider ses premiers pas dans la route de la civilisation, et lui donner cette impulsion qui subsiste encore mille ans après lui.
Les Sarrasins, rebutés du mauvais succès de leurs entreprises, ne tentèrent plus de pénétrer en France; ils s'affermirent en Espagne, et y prolongèrent pendant huit siècles leur domination, toujours en guerre contre les chrétiens. D'abord ils opposèrent à leurs efforts le courage du fanatisme; plus tard, énervés par les plaisirs, ils ne résistèrent plus que par la force d'inertie d'une population nombreuse établie sur un vaste territoire, sous un gouvernement défendu par une longue possession.
Cependant la chrétienté était menacée à son extrémité opposée. Un détroit aussi aisé à franchir que celui de Gibraltar la
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séparait des mahométans d'Asie, et l'empire grec, chargé de la défense de de poste, De pouvait leur opposer la même résistance que leurs frères d'Afrique avaient trouvée dans les Goths, maîtres de l'Espagne.
Le gouvernement grec n'avait'/'té depuis son origine, à quelques inten ailes près, qu'une démocratie militaire, sanguinaire et turbulente, a où l'empereur n'était, comme dit Montesquieu, » qu'un premier magistrat, » amovible au gré des soldats ; et « •'. si h tut ce que l'empire d'Orient avait de commun avec l'empire romain.
L'Église avait suivi le sort de l'État. Depuis qu'elle était décline de l'autorité par le schisme, les factions qui la divisaient se disputaient la domination. C'étaient dans l'Église comme dans l'État les mêmes désordres, la même anarchie, souvent les mêmes violences, là par la mutinerie des soldats, ici par l'indiscipline des moines.
Dans cet état de délire, une société a quelquefois de la force pour attaquer, parce qu'on attaque avec des passions; mais elle n'a absolument aucune force pour se défendre, parce qu'on Se défend avec l'union et la discipline, et l'empire grec, hors d'étal d'attaquer, ne pouvait être que sur la défensive à l'égard d'un empire naissant, qui avait pris le croissant pour emblème de ses progrès, et à qui son prophète avait promis l'empire du monde.
Déjà les Turcs Selgiucides, accourus des environs du mont CâUcase, et nouvellement convertis de l'idolâtrie, étaient venus réchauffer de leur fanatisme récent le zèle languissant de l'islamisme, et ils en avaient ranimé les forces en chassant de leurs trônes ces califes divises, et plus dévots à la loi du prophète qu'ardents à la propager. Kn \)\\, ils fondèrent un empire à konieh Fconiwn), dans l'Anatole, et de là ils étendirent leurs conquêtes BUT quelques parties de l'Asie, qui obéissaient encore aux empereurs gre< s,
L'empire grec ne pouvait tarder à être attaqué en Europe et dans le centre de sa puissance. Hors d'état de ie défendre par
ses propres forces, il aurait en vain appelée son secours les Latine opprimés en Espagne par les Maures, divisés, affaiblis en France, en Allemagne, m Italie, par les guerres intestines
<l<s petits souverains entre eux et contre les rois, partout irrités