‹ Législation primitive considérée dans les derniers temps par les seules lumières de la raison;Chapitre 154 sur 164 · SUR L ÉTAT ACTUEL · texte numérisé non relu

SUR L ÉTAT ACTUEL

contre les Grecs dont le schisme récent avait rompu l'unité chrétienne et affligé leur mère commune.

Ce fut alors cependant que commencèrent ces expéditions à jamais mémorables connues sous le nom de croisades, véritables sorties que fit la chrétienté pour regagner les dehors de la forteresse, et forcer les assiégeants à en élargir le blocus ; événement le plus extraordinaire de l'histoire moderne, et celui que Tignorance et la prévention ont le plus défiguré.

Les lieux saints avaient été envahis en 936, et les chrétiens d'Asie, d'Afrique, et même de quelques parties d'Europe, avaient été l'objet des outrages et des cruautés des infidèles sans que les chrétiens d'Occident y eussent paru sensibles. Mais à la fin du onzième siècle, et après mille ans révolus, la chrétienté tout entière reçut l'ordre de marcher contre l'Asie, et elle marcha. L'impulsion vint du centre de la chrétienté et du chef même de la société chrétienne (1). Deux de ses ministres, sans autorité politique, Pierre V Ermite et saint Bernard, furent les hérauts de cette convocation solennelle, et, si l'on ne veut y voir que deux hommes, on peut leur appliquer cette belle parole de Tacite, en parlant des deux soldats d'Othon : Suscepêre duo manipulares imperium Romanum transferendum, et transtulerunt. La France reçut la première le mouvement qu'elle communiqua au reste de la chrétien té, et elle eut la plus grande part à l'entreprise.

Politique des États, intérêt des familles, faiblesse de l'âge, timidité du sexe, obscurité de la condition, sainteté de la profession, tous les motifs humains disparurent devant cette force irrésistible, qui, suivant l'expression d'Anne Gomnène , arracha V Europe de ses fondements pour la précipiter sur l'Asie; impulsion extraordinaire dont quelques événements récents ont pu nous donner une faible idée, et qui, peu d'années avant la première croisade, eût paru aussi incroyable que les événements dont je veux parler étaient peu probables en 1788 (2).

(1) Le fameux Grégoire VII avait eu la première idée de ces entreprises. La pensée de la fin prochaine du monde, qui tout à coup saisit les peuples chrétiens, à cause de la révolution millénaire qui finissait, contribua à les pousser à ces expéditions périlleuses; car alors on expiait des crimes trop faciles à commettre par des vertus pénibles à pratiquer.

(2) Nous avons vu aussi, depuis que l'auteur écrivait ces lignes, une croisade mémorable, et Y Europe arrachée de ses fondements et précipitée sur notre malheureuse patrie, où l'avait attirée l'ambition insatiable d'un conquérant.

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On a vu dans tous les tempe, et particulièrement dans le notre, des peuples soulevés par les passions, par l'orgueil d'une égalité chimérique ou le délire d'une Liberté mal entendue, quelquefois par la haine d'une religion dominante ou la crainte d'un gouvernement sévère, et depuis trois siècles, les troubles d'Europe n'ont pas un autre principe; mais les croisades ne présentaient aucun des objets qui peuvent les calmer. Les croises taisaient le sacrifice de leurs biens, et même un grand nombre vendaient leurs terres : la subordination des rangs était observée parmi eux ; il y eut de la licence sans doute dans les années des croisés, mais ils étaient bien éloignés de se la proposer pour but en se croisant. La vengeance même, si chère à ces hommes indociles encore au joug des lois, se tut devant le zèle religieux qui inspirait la croisade. « Ce qu'il y » eut de plus avantageux et de plus surprenant, dit le P. Da- » niel, fut que dans toutes les provinces de la France, les guerres » particulières, qui étaient très-allumées, cessèrent tout à coup, » et que les plus mortels ennemis se réconcilièrent entre eux. » Après tout, les souffrances des chrétiens d'Asie n'étaient pas senties par ceux d'Europe , et assurément le danger était éloigné. La religion ne faisait pas de la croisade un précepte; le gouvernement n'en faisait pas un devoir, puisqu'un trèsgrand nombre de personnes, même dans les rangs les plus élevés, s'en dispensèrent, ou même blâmèrent hautement ces entreprises.

11 est viai qu'à cette époque quelques personnes allaient par dévotion visiter les lieux saints; mais cette expiation ne paraissait si méritoire, ou cet effort de piété si héroïque, que parce (pie les hommes étaient en général très-sédentaires. Les voyages alors étaient rares, et les communications même si difficiles, (pie le trajet d'une province a l'autre passait pour une entreprise, et l'histoire «les mœurs de ces temps reculés en offre des exemples remarquables (i). Ce n'est que de nos jours, depuis le progrès du commerce et des arts, que les peuples de l'Europe sont tous devenus étrangers à leurs propres foyers, tous avides de courir et de voir, et que la facilité, la sûreté même des communications par terre et par mer, a fait des voyages les plus lointains et autrefois les plus périlleux, l'amusement ou l'occu-

(1) Hénault rapporte que des religieux de Sainl-Maur-des-Fossrs, prés Paris, B'excUB6flt d'aller en Bourgogne, à cause de la longueur et des dangers du voyage.

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pation des deux états extrêmes de la société, l'opulence et le besoin.

Enfin, dans les révolutions qui tirent les États 'de leur assiette naturelle, le peuple reçoit l'impulsion et ne la donne pas; il n'est jamais qu'un instrument servile entre les mains de quelques chefs qui le font vouloir pour le faire agir, et qui lui inspirent leurs passions et lui cachent leurs desseins. Mais ici les peuples entraînèrent les grands, et Daniel remarque avec raison « que les rois ne se laissèrent pas d'abord empor- » ter à ce zèle, et qu'il n'y en eut point à la première expédi- » tion. »

Si tout fut extraordinaire dans la cause, tout fut inexplicable dans les moyens ; et quels moyens en effet que les prédications de Pierre l'Ermite et de saint Bernard pour soulever l'Europe entière, et en déterminer les habitants à courir en Asie, au mépris des règles de la prudence humaine et des douceurs de la vie, pour y affronter les fatigues et les dangers d'une guerre lointaine contre des peuples barbares que la crédulité populaire regardait comme des hommes d'une autre espèce que la nôtre? On peut même remarquer que l'impression s'en est conservée dans les langues de l'Europe, qui toutes, dans leurs locutions proverbiales, prennent les Turcs pour terme de comparaison avec la force et la cruauté.

Quoi qu'il en soit des motifs et des moyens de ces expéditions, la chrétienté sortit par toutes ses portes à huit différentes reprises, depuis 1097 jusqu'en 1270 ; et, dans les intervalles de ces éruptions, un royaume français fondé à Jérusalem , Constantinople un moment occupé par les Latins, et ces ordres illustres qui, voués d'abord au soin des malades, finirent par se consacrer à la défense des lieux saints, entretinrent en Asie une guerre continuelle qui retarda les approches des Turcs, leur rendit impossible toute entreprise sur l'Europe, et donna le temps d'élever d'autres défenses, dont nous parlerons tout à l'heure.

Les Latins avaient porté leurs passions en Asie, et y avaient eu à souffrir de celles des Grecs. Toutes les intentions particulières avortèrent, parce que les croisades ne s'étaient pas faites pour des vues personnelles; mais l'intention générale eut un plein succès, un succès dont nous sommes encore les té-

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