SUR L ÉTAT ACTUEL
ter. Il n'y a de doctrine raisonnable et véritablement utile que celle des chrétiens , qui ont aussi leur fatalisme , que Leibnitz appelle fatum christianum. Ce fatalisme chrétien consiste à se proposer un motif légitime, à employer, pour réussir, tous les moyens que suggère l'intelligence et que perfectionne la raison, et à s'en reposer, pour le succès, sur l'ordonnateur suprême des événements, qui fait sortir le bien général même des malheurs particuliers. Les peuples chrétiens sont , de tous (les peuples anciens et modernes, ceux qui font la guerre avec le plus d'art et même de valeur. Ce fait incontestable répond mieux encore que les raisonnements à tout ce que J. J. Rousseau avance de faux et d'inconséquent sur ce sujet à la fin du Contrat social, et qui peut-être est l'endroit le plus faible et le moins pensé de ses ouvrages (1). Je sais qu'on pourrait m'opposer des armées livrées à l'esprit d'irréligion , et qui ont fait récemment des prodiges de valeur; mais un peuple ne perd pas en quelques instants les dispositions qu'il tient de sa première éducation et d'une croyance de plusieurs siècles, et il en conserve l'esprit , même après qu'il en a oublié les leçons et cessé les pratiques. D'ailleurs une nation ne doit pas compter pour sa défense sur cette force agressive et d'expansion, qui n'est que la force de la fièvre ou du délire, et c'est dans les revers, et non dans les succès, que paraît la véritable force de l'homme et de la société (2).
Tout annonce donc la fin prochaine de l'empire turc, car un État dont la constitution et l'administration ont été faites pour l'attaque est perdu lorsqu'il est réduit à se défendre, et depuis longtemps les Turcs ne sont plus que sur la défensive à l'égard des puissances chrétiennes.
Mais combien cette défensive est-elle devenue plus périlleuse et plus difficile depuis les progrès de la Russie vers les provinces turques et le prodigieux accroissement de ses forces! Nous avons vu dans un temps la chrétienté tout entière assiégée par les Turcs; on peut observer aujourd'hui que l'empire turc est
(1) Il soutient aussi, comme Luther, qu'un chrétien conséquent doit être induTérent aux malheurs publics, parce qu'il doit penser que Dieu veut le visiter, et il ne voit pas que cette résignation est la patience dans le malheur, et non l'inaction dans le danger, et que, par un effet des lois générales de l'ordre, l'homme, ici-bas moyen universel, doit agir avant de souffrir.
(2) Les événements l'ont prouvé. {Note de l'Éditeur.)
DE L BUROPE.
bloqué lui-même par les puissances chrétiennes , et il est permisde croire que le blocus sera incessammenl converti en siège. Les Elusses approchent et investissent la place; déjà ils onl poussé leurs tranchées jusqu'à la mer Noire par l'occupation de la Crimée, et jusque dans l'Archipel par la protection accordée à l'Étal des Sept- Iles } donl la turbulente anarchie, garantie par leux empires, est entre eux un moyen de rupture prêt à volonté. L'Autriche sur les bonis du Danube, L'Angleterre en I ypte, peut être ailleurs d'autres puissances, couvriront le siège avec leurs armées (I). Cet empire est une succession sur laquelle les héritiers s'arrangeront à l'amiable; car aujourd'hui,
m l'on sait mieux combattre on sait aussi mieux négocier; on est plus actif dans le camp, plus patient dans le cabinet, et Ton a perfectionné a la lois les moyens de la paix et les instruments de la guerre.
La France, consultant plutôt les intérêts d'un commerce local (pie ceux d'une vaste politique, a voulu longtemps étayer l'empire ottoman tombant de vétusté. Le gouvernement français attribuait avec raison la faiblesse des Turcs à leur ignorance, et leur expédiait des connaissances, comme on expédie d«s munitions; mais il n'en va pas ainsi des progrès de l'esprit dans une nation. Ces progrès sont le résultat de la civilisation, loin d'en être le principe. Le inahométisme condamne les Turcs à a uv incurable stupidité, et c'est par la religion, et non par la géométrie, que commence la civilisation.
Les Anglais ont paru, depuis quelques années, vouloir se charger de leur éducation; mais, trop clairvoyants, et surtout pas asseï généreux pour en taire gratuitement les frais, ils en abandonneront le projet à l'instant qu'ils pourront s'arranger
comme les autres des dépouilles de la Turquie. La France, son ancienne amie, lui a porte le coup mortel, en montrant en Egypte combien les Turcs cachaient de faiblesse réelle sous une force apparente, et en apprenant, par son exemple, aux autres puissances qu'on peut braver jusqu'à la peste, cette fidèle et redoutable alliée de l'empire ottoman.
Le dernier momenl du règne des musulmans en Europe ne
sauiail doue être éloigné; lesmUTS de (lonstantinople tomberont au bruit des tambours chrétiens; l'empire grec sera reta-
(1) Ces puissanc « paraissent plus dis] i me lever le siège qu'à le
couvrir.
512 sur l'éta/t actuel
bli, et alors commencera pour l'Europe un nouveau système de politique.
Selon toutes les apparences, l'expulsion des Turcs produira un grand événement dans l'Église chrétienne, je veux parler de la réunion à l'Église latine de l'Église grecque, assez punie de son schisme par une longue oppression, mais digne de renaître à la liberté par la constante fidélité à ses dogmes, avec laquelle elle l'a supportée. Les chefs des nations civilisées doivent sentir qu'il n'y a pas plus de religion sans autorité que de société sans pouvoir; et l'autorité, j'entends l'autorité définitive, celle qui termine les querelles , décide la conduite , et commande même aux consciences, ne se trouve que dans l'Église romaine, comme le pouvoir politique ne se trouve que dans l'État monarchique. « La religion romaine, dit Terrasson, est une reli- » gion d'autorité, et par conséquent une religion de certitude et » de tranquillité. » Il est même permis de penser que cet événement désirable , et sans lequel la religion grecque ne serait bientôt plus qu'un culte vide de morale et d'esprit, n'est retardé en Russie que par la crainte d'indisposer les Grecs dont elle a besoin, et qui ont de fortes préventions contre les Latins; car le gouvernement russe lui-même montre depuis longtemps des dispositions à cette réunion (1).
Les Turcs, retirés en Asie, et contemplant avec douleur du rivage ce beau pays de la Grèce qu'ils ont si longtemps occupé, tenteront sans doute de s'en ressaisir, et peut-être nos descendants sont-ils destinés à voir, au grand scandale de la philosophie moderne , de nouvelles croisades de chrétiens (2) , soit pour attaquer les mahométans , soit pour défendre contre eux l'empire grec , le plus exposé à leur insulte. Cependant la nullité absolue des moyens maritimes des Turcs mettra, ce semble, un obstacle éternel à toute nouvelle invasion de leur part. Alors , ne pouvant être des conquérants, ils deviendront des pirates comme leurs frères d'Alger et de Maroc, et ils se borneront à troubler une mer sur laquelle ils ne pourront plus dominer. L'empire grec, une fois affermi dans sa nouvelle conquête, borné vers l'Europe par les monar-
(1) Le fanatisme philosophique, réchauffé en Europe depuis quelques années, retardera longtemps encore cette réunion. {Note de l'Éditeur.)
(2) Nous avons eu au moins la parodie d'une croisade dans l'expédition de Morée ; car la philosophie moderne ne pouvait faire davantage.
(Note de l'Éditeur.)
DE I.FXROIM . 313
chies ruse • « I autrichienne, s'étendra du côté qui lui offrira à la fois le plus de motifs d'agression et le moins de moyens de résistance. Il portera ses aimes au delà du détroit , et les chrétiens, pour fttre tranquilles en !; .rope. repousseront les Turcs des côtes de l'Asie. Obligés de se retirer dans l'intérieur, les Turcs s'j trouveronl en présence des Persans, musulmans comme eux, mais d'une autre secte, et leurs ennemis irréconciliables de religion et d'État. Il n'est pas douteux que V - baines de ces deux peuples, d'autant plus furieuses que l'objet m est interminable (1), ne se raniment par leur proximité, et la Russie, déjà maîtresse des bords de lamer Caspienne et des portes de l'Asie, profitera de ces divisions, qui portenuit un coup mortel à la religion mahométane (2).
L'empire turc n'a pas , pour se tirer de cet état fâcheux , la ressource; d'un grand homme, et ce n'est pas au despotisme que convient cette excellente réflexion de J. J. Rousseau : « Quand par hasard il s'élève un de ces hommes nés pour » gouverner les empires dans une monarchie presque abîmée, » on est tout surpris des ressources qu'il trouve, et cela fait » époque (3). » Cette ressource n'existe que pour un Etat fondé sur des principes naturels de société qu'il s'agit de rappeler, et non pour un état de société qui n'a d'autre principe que les passions et l'ignorance. Qu'on y prenne garde, la puissance ottomane n'est pas encore entamée, et cependant sa chute est inévitable , parce qu'elle périt par les vices de sa constitution. Elle finit avec toutes ses provinces, comme un paralytique qui perd le mouvement, en conservant tous les organes, et sa tin obscure et sans honneur, après tant d'agitation et de frénésie , ressemble à ces léthargies mortelles qui suivent de violentes convulsions.
Nom terminerons cette dissertation par une observation sur les Tartares. On ne peut s'empêcher d'être frappé de ce mot de Jean- Jacques : a Les Tartares deviendront un jour nos
(1)1 ' tteurs d'Ali prétendent qu'il tant commencer les ablutions
par le coode, les sectateurs d'Omar par le bout des doigts. Les mahometam disputent entre eux des pratiques, les chrétiens du dogme.
(4) Si les Européens s'établisseni aux environs de la nier Ronge, un jour quelques aventuriers iront piller les immenses richesses du tombeau du prophète, qui o'esl qu'à quinze lieues de la mei , 1 1 j< tteronl par la un grand trouble dans tout l'islamisme.
Mahmoud, jusqu'à présent, parait avoii èti cel homme-là.
» maîtres; cette révolution est infaillible, tous les rois de » l'Europe travaillent de concert à l'accélérer ; » et il peut être intéressant de rechercher sur quels motifs cet écrivain, souvent aussi sage dans ses vues qu'il est erroné dans ses principes, appuie cette étonnante assertion.
Le Tartare , le plus singulier des peuples , dit Montesquieu , et qui semble effectivement destiné à renouveler tous les autres, errant dans les plaines immenses de la haute Asie, vingt fois aussi grandes que la France , n'a que trois issues à ses éruptions, vers lesquelles il s'est successivement dirigé. La première se fit vers l'Europe, au troisième siècle de notre ère, et y détruisit la puissance romaine ; la seconde, au treizième siècle, se dirigea vers l'Inde, où les Tartares fondèrent l'empire du Mongol et renversèrent l'empire des califes; la troisième et dernière éruption eut lieu vers le milieu de l'autre siècle, lorsque les Tartares pénétrèrent dans la Chine et la subjuguèrent. J. J. Rousseau a pensé sans doute que ces éruptions périodiques recommenceraient par l'Europe. Si cet événement était possible, il ne pourrait être amené que par le désespoir des Turcs , suzerains des petits Tartares et alliés des grands, et qui, chassés d'Europe, feraient un appel général à toutes les nations mahométanes (4) ou ennemies des chrétiens en général, et en particulier des Russes, et les croiseraient toutes, si Ton peut employer cette expression, contre les puissances européennes. La Pologne, dont les hordes tartares connaissent le chemin, serait la première exposée à leurs attaques, et offrirait, dans ses plaines vastes et fertiles , de grandes facilités pour la inarche et la subsistance de leur nombreuse cavalerie. Alors il serait heureux pour l'Europe que cette partie , la plus faible naguère de la chrétienté par sa constitution, eût acquis, par son partage entre les trois monarchies d'Europe les plus militaires, la plus grande force de résistance.
Croirait - on que les conjectures du philosophe genevois semblent s'accorder avec des prédictions du même genre consignées dans le livre mystérieux de la société chrétienne? On y voit aussi les nations scythiques ou tartares, accourues de
(1) Les Tartares du Thibet ne sont précisément ni idolâtres ni mahométans; ils adorent comme un dieu, sous le nom de Lama, un homme vivant et immortel, qui, dans ce moment, est un enfant. Cette croyance, dont on ne trouve pas d'autre exemple, semble les disposer aux dogmes du christianisme.
in i.i i noi'i . 515
l'Orient sous leurs chefs, venir assiéger) «nais sans succès, le camp des saints y qui ne signifie autre chose que la société < hretiemie. Quoi qu'il en soit de ces passages, qui peut-être n'ont rapport qu'à des événements déjà passés, et, si l'on veut, au |iége de la chrétienté par le mahométisme, dont nous avons marque l'époque et suis i les progrès, la pensée aime à s'enfoncer dan? pe« Mtiiihri's profondeurs, qui ont occupé dans tous Les temps les génies supérieurs rt l^s esprits faibles, Bossuet et Newton, comme Joseph Mèdeet mille autres visionnaires.