DE LA SOCIÉTÉ ET DE SES PROGRÈS
Dieu et l'homme, les hommes entre eux, êtres semblables de volonté et d'action, mais non égaux de volonté et d'action, sont tous, par le l'ait seul de cette similitude et de cette inégalité, flans un système ou ordre nécessaire de volontés et d'actions, appelé société; car si Ton suppose égalité de volonté et d'action dans les êtres, il n'y aura plus de société, tout sera fort ou tout sera faible; et la société n'est que le rapport de la force à la faiblesse.
La société est religieuse ou politique, et chacune d'elles peut être considérée en état domestique ou en état public.
La société est religieuse lorsqu'elle embrasse les rapports de Dieu et de l'homme; elle est politique lorsqu'elle embrasse les rapports des hommes entre eux sou.s la souveraineté de Dieu. L'état purement domestique de h société religieuse s'appelle religion naturelle, et l'étal public de cette société est chez nous l:i religion révélée; l'état purement domestique de la société
politique s'appelle famille, L'état public de la société politique s'appelle /:'//// ou goinernemenl .
Ainsi la religion naturelle a été la religion de la famille primitive, considérée avant tout gouvernement, et la religion révélée est la religion de l'État (a).
La connaissance de Dieu, venue primitivement par la parole de Dieu même a l'homme, et transmise par l'homme à ses
descendants par la parole et avec la parole, produisit dans les premières familles un culte ou action domestique d'adoration de la Divinité, appelée religion, de religare, ou lien universel des êtres intelligents. La religion est encore domestique dans les peuplades qui vivent en familles, et c'est ce qui a été cause que quelques voyageurs, n'apercevant pas chez elles de culte public, ont conclu qu'elles n'avaient aucune religion. Mais les familles se multiplièrent, se dispersèrent, se divisèrent. La connaissance de Dieu, comme nous l'avons vu, se chargea de vaines imaginations, le culte de pratiques bizarres ou cruelles, et ces pratiques varièrent dans les familles, selon le bonheur ou le malheur des événements, la reconnaissance ou la crainte des hommes. Cependant les familles qui habitaient un même territoire, ayant des besoins communs à satisfaire, ou des dangers communs à éviter, se réunirent en corps d'État pour se défendre ou même pour attaquer : tout devint public dans ces familles devenues publiques, les fonctions, les événements, et les sentiments qu'ils faisaient naître. Alors la religion passa des familles entre lesquelles elle était sujet de division par sa diversité, dans l'Etat où elle devint moyen puissant d'union par son uniformité ; car il n'y a d'union qu'avec l'unité. Ses sentiments étaient publics comme les événements ; le culte devint public comme les sentiments: c'était la même religion, comme les familles réunies en corps d'État étaient les mêmes familles, et comme les hommes devenus publics étaient les mêmes hommes. Le culte fut plus sensible, et cela devait être pour qu'il fût public. De là naquirent le paganisme, religion de plusieurs dieux ou plutôt des dieux de plusieurs familles, qu'elles adorèrent en commun, et la religion judaïque, religion publique ou plutôt nationale, religion du vrai Dieu, du Dieu un, uniformément adoré dans toutes les familles de cette nation, que l'oppression de maîtres idolâtres et la foi inébranlable aux mêmes promesses préservèrent dans un temps de l'idolâtrie, malgré les nombreux exemples qu'elle en avait sous les yeux, et que l'écriture du dogme, moyen merveilleux particulier au peuple hébreu, en préserva dans la suite, malgré sa pente prodigieuse à adorer plusieurs dieux (b).
Mais si la religion patriarcale, si la religion judaïque sont des religions de vérité, comme le soutiennent les chrétiens, la Vérité fondamentale de toute religion véritable, la vérité néces-
U\ II! 1 . CHAPITRE vill. 143
sain- à la connaissance de Dieu, de l'homme el de leurs rapports, je veux dire le dogme du moyen ou médiateur, doit y avoir connu. Or, nous voyons dans Ks livres qui contiennent l'histoire des premières familles et du peuple juif, le médiateur promis; cette promesse toujours subsistante dans iétés, plus obscure dans les sociétés patriarcales, plus développée chez les Juifs, et toujours plus expresse à mesure que les temps de la venue du médiateur (1) approchent; accomplie enfin dans la personne du divin fondateur du christianisme : foi constante au médiateur, qui est prouvée également par les chrétiens qui ne l'attendent plus, et par les Juifs qui l'attendent encore.
Ainsi le pi le développement, l'accomplissement de la
société religieuse a été de faire passer le genre humain de la religion domestique des premiers hommes à la religion nationale des Juifs, et de celle-ci à la religion générale du christianisme (c), qui doit réunir tous les hommes dans la croyance (i( s mémo dogmes, et la pratique de la même action religieuse ou du même culte (d); société la plus parfaite ou la plus civilisée, parce qu'elle est la plus éclairée, la plus forte et la plus stable des sociétés, même à ne la considérer que politiquement.
Ainsi le pi erfectionnement de la société politique
en Europe a été de Paire passer les hommes de l'état domestique, erranl 1 1 ier des peuplades scythique, germaines ou teutonm ; l'état social se retrouve encore chez les Tartan s de la haute Asie, OU Chez les sauvages du nouveau monde, a l'état public ci fixe ^('^ peuples civilises qui composent la chrétienté; Car les peuples naissants sont dc> nations divisées par familles, et les peuples civilisés sonl des familles r sunies en corps de nation. Familiœ gentium, dit l'Écriture.
Ainsi, îi observer, depuis Homère jusqu'à nos jours, les
(l) Tacite el ni tous les deui que vers ces temps, qui sont
pour dous ceui d • l'ère chrétienne, l'univers attendait un grand homme,
qui devait sortir de !■< Judée ; et comme U deux précisément
ions, on serait tenté <!<■ croire que ce sont celles qui
mi dans la bouche de tout te monde, et les propres termes de la
prédiction qui courait.
progrès de la littérature, qu'on peut regarder comme l'expression de la société, on la voit passer graduellement du genre familier et naïf, et en quelque sorte domestique, au genre d'un naturel plus noble, et qu'on1 appeler public (é).
Ainsi la famille elle-même, qui, dans l'état civilisé, s'élève d'une condition privée aux emplois publics, avance dans la vie sociale, et passe de l'état privé à l'état public (f).
La société passe donc, ainsi que l'homme, par plusieurs états différents, et que l'on peut comparer entre eux; la société a, comme l'individu, son enfance, son adolescence et sa virilité.
1° L'homme naît imparfait, avec une pensée sans volonté, et des mouvements sans but déterminé : la société politique (g) commence aussi dans l'état d'ignorance des lois et de faiblesse d'action, était imparfait de la société naissante.
2° L'homme se corrompt et passe à un état de volonté sans raison, d'action sans force et sans vertu, à l'état d'enfant robuste, comme l'appelle Hobbes; la société se corrompt, et passe à l'état d'erreur et de passion des peuples païens ou mahométans, peuples qui avaient ou qui ont encore tous les défauts de l'enfance, sans avoir aucune des vertus de l'homme fait; peuples sans raison, au mililieu de l'éclat de leurs conquêtes, et quelquefois des progrès de leurs arts.
3° L homme se perfectionne et parvient à son état naturel, à l'état de raison dans sa volonté, de vertu dans son action; la société se civilise et parvient à son état naturel, à l'état de sagesse dans ses lois, de force et de vertu dans ses institutions : état de la fin et de l'accomplissement, état bon, qui a constitué au moins jusqu'à nos jours la société des peuples chrétiens.
Le progrès de la civilisation et celui de la raison de l'homme ne sont donc que le développement de la vérité morale, comme la politesse dans un peuple est le développement des vérités physiques. Ainsi une société peut être policée sans être civilisée, comme l'homme peut être très-habile dans les arts sans en être plus raisonnable (h) .