UVRE I, CHAPITRÉ VIII
Ainsi ce n'est pas le progrès de la civilisation qui développe la connaissance (le la vérité; mais c'est la connaissance de la vérité qui hâte le progrès de la civilisation.
L'absence de toute vérité constitue L'ignorance de L'homme ci là barbarie de la société. Le défaut de développement de la vérité produit L'erreur dans L'homme et le désordre dans la société.
Ainsi toute société qui tombe ou reste dans des erreurs graves, déchoit de la civilisation ou ne peut y parvenir; et telle est la correspondance nécessaire de la volonté et des actions, qu'il y a de grands désordres partout où il y a de grandes cireurs, et de grandes erreurs partout où il y a de grands désordres (î).
La connaissance de la vérité dans la société est proportionnée à L'état de la société, comme la connaissance de la vérité dans L'homme est relative à son âge. Ainsi la religion naturelle a dû être connue avant la religion révélée; ainsi le pouvoir domestique a été connu avant le pouvoir public, et le devoir d'obéir a été prescrit aux enfants avant de l'être aux sujets.
Ainsi tout peuple chez lequel le pouvoir domestique est plus développé que le pouvoir public, est un peuple encore dans L'étal d'enfance ou voisin de cet état ; et par la raison contraire, on doit regarder comme hvs-avancé, et peut-être trop avancé dans la vie sociale, tout peuple chez Lequel le pouvoir public s'est développé aux dépens du pouvoir domestique (k),
L'autorité dans L'homme forme la raison, en éclairant L'esprit par la connaissance de la vérité; L'autorité a mfe dans la société le germe de la civilisation , en fixant et rendant publique la connaissance de la vérité : vérité révéléeà la première famille, et transmise au commencement parla parole de génération en
m ration; vérité fixée plus tard et transmise par l'écriture,
lorsque les familles ont passé à i état public, et se sont formées en corps de nation. En effet, l'analogie est sensible ici entre le moyen et son effet. L'écriture est le moyen public de transmission, comme la parole est le moyen domestique, parce que la parole n'est entendue que d'un petit nombre d'hommes présents, parmi lesquels elle s'altère aisément lorsqu'elle est confiée à la tradition, au lieu que l'écriture fixe la parole pour tous les hommes absents ou présents, pour tous les temps et pour tous les lieux, et fait même converser les vivants avec les morts (1). C'est parce que les lois ont une origine commune , et que les hommes en ont altéré la tradition, qu'on retrouve partout des principes conformes et des applications différentes (/).
Ainsi la vérité est, comme l'homme et comme la société, un germe qui se développe par la succession des temps et des hommes, toujours ancienne dans son commencement, toujours nouvelle dans ses développements successifs.
Ainsi toute opinion qui se lie à une vérité antérieurement connue, peut être une erreur ou une vérité mal ou peu développée ; mais une opinion qui ne se lie à aucune vérité est un monstre , n'est rien. L'idolâtrie est une fausse application du dogme de l'adoration due à la Divinité , et se lie ainsi à une vérité fondamentale de la société ; mais à quelle vérité antérieure se lie l'opinion de l'athéisme, ou celle qu'il ne faut point parler de religion à un enfant avant quinze ou dix-huit ans, qu'il faut séparer avec soin, dans un État, le religieux du civil, ou enfin que les enfants ne doivent plus rien à leurs parents, dès qu'ils peuvent se passer de leurs soins (m) ?
Si le temps amène le développement de la vérité, l'homme qui la développe aujourd'hui n'a pas plus d'intelligence que celui qui l'a développée hier ; mais il a l'intelligence de plus de vérités, parce que venu plus tard, il trouve plus de vérités connues, et même on pourrait penser qu'à mesure que la
(1) Lorsque Jésus-Christ , dans TÉvangile, veut rappeler les hommes à quelque devoir important, il ne leur dit pas : Il est juste, il est naturel, etc., mais : 11 est écrit, scriptum est.