PRIX! MIN VIRE
» l'homme; » il faut que les lois soient empreintes du sacré caractère de la Divinité. Des peuples ignorants ont pu, sur la
foi de leurs chefs, recevoir, comme inspirées par les dieux, des lois fausses et absurdes, et croire à la nymphe de Numa ou aux extases de Mahomet; mais un peuple raisonnable veut voir briller sur le front du législateur qui descend de la montagne sainte avec les tables de la loi, l'auréole mystérieuse qui lui garantit la vérité de ses communications avec la Divinité, et il ne reconnaît pas ce signe auguste dans une législation faible et déréglée, complice de ses passions, ou même instigatrice de ses désordres. L'erreur la plus grave des législateurs sophistes, et des sophistes législateurs de notre siècle, est d'avoir été chercher leurs modèles dans un autre inonde tout à fait étranger à celui que nous habitons, dans le monde païen; de n'avoir pas vu que l'imperfection, le désordre, disons mieux, la barbarie de la législation grecque et romaine ne pouvaient convenir k des peuples parvenus à l'âge de raison, et de n'avoir pris en aucune considération tout ce que vingt siècles d'enseignement de la morale épurée du christianisme et de pratique des vertus qu'elle prescrit, avaient mis, même à Finsu des peuples, de justesse dans leurs idées, de tempérance dans leurs habitudes, de force enfin et de fixité dans leurs principes.
Quelques personnes, même éclairées et vertueuses, conviennent de la perfection des lois civiles qui prennent pour base la morale religieuse; mais elles désespèrent de notre raison, et elles ont sans cesse à la bouche ces mots de Solon : « Je n'ai pas donné aux Athéniens de bonnes lois, mais les » meilleures qu'ils pussent recevoir. » Cette erreur serait de la plus dangereuse conséquence, et si elle pouvait être adoptée comme une règle de législation, elle renouvellerait dans le monde chrétien, ou elle prolongerait le scandale donné, il y a dois siècles, par le luthéranisme, d'une société qui, parvenue au terme extrême (le la civilisation, revient d'elle-même en arrière, renonce au bien qu'elle connaît, se dégoûte de la perfection même, et retombe dans l'état faible et corrompu dont elle a eu tant de peine à sortir. Les législateurs anciens ne pouvaient
pas donner à leurs peuples des lois parfaites, dont ceux-ci n'avaient pas même d'idée. Les philosophes d'alors s'élevaient contre les abus du divorce ; mais nous ne voyons nulle part qu'ils se soient élevés contre le divorce même, comme le plus grand des abus, et les plus graves personnages de l'antiquité obéissaient à toutes les extravagances du culte idolâtre, et à toutes les barbaries de la politique païenne! Il fallait un autre législateur pour dire aux hommes, au temps de la plus effroyable corruption : Soyez parfaits, et pour leur donner la force de le devenir, en rejetant de la société toutes ces lois imparfaites, atroces, infâmes, qui déshonoraient la législation païenne. Aussi ce législateur donnait pour preuve de sa mission à ceux qui l'interrogeaient, qu'il avait redressé les boiteux, fait entendre les sourds, et voir les aveugles; et ces législateurs qui, prenant pour guide la faiblesse incurable de nos penchants, plutôt que la force toujours croissante de notre raison et de nos lumières, veulent ramener des nations qui ont goûté le don céleste, à l'ignorance et à l'infirmité du premier âge, pourront un jour répondre à la postérité, qui leur demandera compte de l'usage qu'ils ont fait de leur pouvoir, qu'ils ont ôté la lumière à des peuples qui l'avaient reçue, rendu sourds à la vérité des hommes qui l'avaient entendue, et fait boiter dans les voies de la sagesse des nations qui depuis longtemps y marchaient d'un pas sûr. Au lieu donc de prendre pour règle de la législation cet adage, que le mieux est V ennemi du bien, fondé sur un sophisme qui consiste à appeler mieux en lui-même ce qui paraît mieux à l'homme, et qui souvent est mal, il faut appliquer à l'art des lois ce qui a été dit de l'art des vers :
« Qui ne vole au sommet, tombe au plus bas degré; »
parce qu'à la plus extrême corruption des mœurs, il faut opposer la plus grande perfection des lois, et placer la rectitude absolue dans la règle universelle.
Et qu'on ne dise pas qu'il faut des lois différentes selon les différents climats, car c'est en vain qu'on voudrait réchauffer une erreur décréditée du vivant même de ses plus zélés parti-
sans. Le climat peut influer sur les habitudes physiques ou les manières; les mesura ne sont jamais que le résultat des lois, comme les lois deviennent le résultat des mœurs. Ce n'est pas parer que les hommes sont blancs ou noirs, qu'ils se nourrissent de fruits ou des produits de leur classe, qu'ils habitent sous lerre <>u qifils couchent à l'air, qu'il leur faut des lois; mais parce qu'ils sont ambitieux, avares, voluptueux, féroces : or ces passions, partout originellement les mêmes, vivent sous les glaces du pôle comme sous les feux de l'équatcur. Le Cosaque Pugatoshew était ambitieux comme l'Italien Mazzaniello; le Lapon qui vend ses peaux de renne est cupide comme l'Asiatique qui pèse ses perles, et la fièvre d'amour consume le Kamtschadale comme l'Africain. Mais si l'homme naît avec les mêmes passions, la société accroît leur violence en proposant plus d'objets à leurs désirs. Ainsi il y aura plus d'ambition là où il y aura moins de fixité dans le pouvoir, plus de cupidité !à où il y aura plus de commerce, plus de volupté là où les arts seront moins retenus; et il y a de quoi trembler de voir tous les gouvernements chrétiens, livrés au même esprit de vertige, favoriser à la fois, et même exclusivement, les doctrines populaires en politique, la fureur du commerce, le luxe des arts, et augmenter ainsi la somme des passions, des maux et des forfaits, en même temps qu'ils laissent détendre le ressort de la religion, et qu'ils atlaiblissent eux-mêmes leurs lois civiles et politiques.
Et voyez ce qui résulte de cette législation faible, et propre tout au plus à un peuple enfant. On porte dans la morale l'indulgence de Solon, et bientôt il faut porter la rigueur de Dracon dans la police. On a fait d'une liberté illimitée et jamais définie l'attribut primitif de l'homme et la première loi delà société, et l'on ne peut aujourd'hui réprimer le vagabondage qu'avec les lois les plus sévères, et puisqu'il faut le dire, les plus dures sur les passeports. L'homme n'esl plus attaché à la glèbe, el il est, ou peu s'en faut, attache à sa commune.
On a fait de ['égalité l'essence même de l'homme, et la pierre
angulaire de l'édifice social, et l'on ne peut contenir le brigan-
dage qu'avec des tribunaux de commission les plus redoutables, et l'autorité est forcée d'employer, pour la sûreté publique, ces formes extraordinaires dont la tyrannie a si souvent abusé. On n'a parlé au citoyen que de sa dignité et même de sa souveraineté, et la police intérieure est une guerre savante que le gouvernement, pour l'intérêt du citoyen, est obligé de lui faire avec une armée de soldats et d' éclair eur s. En même temps que l'on pose en principe la dissolubilité du lien conjugal, les discussions qui ont eu lieu au conseil d'Etat annoncent des peines plus sévères contre l'adultère. Ces lois, quelque dures quelles paraissent, sont absolument nécessaires, parce qu'il faut que la loi civile atteigne toutes les actions, lorsque la loi morale ou religieuse ne peut plus diriger les volontés. Dans le rapport sur le nouveau Code de commerce, la commission, s' excusant d'avoir ajouté à la rigueur et à la précision des ordonnances de 4673 et de 1681 sur le fait du commerce, est forcée de convenir que « les circonstances exigeaient la révi- » sion de ces belles ordonnances... Le temps avait amené de » nouveaux abus, et la révolution précipita la ruine du com- » merce par celle du crédit et des mœurs. Les banqueroutes » furent une spéculation, et le crime une science. Des lois sé- » ver es en tout genre doivent plus que jamais être opposées aux » passions, comme des digues plus fortes à des torrents plus ra- » pides. »
Déjà l'on est obligé de prolonger la peine de mort; le gouvernement a senti la nécessité de rétablir celle de la marque : encore quelques années, et peut-être on sera forcé de revenir à la question après condamnation à mort. Naguère nous avons vu, dans des rapports d'autorités supérieures, des termes inouis pour exprimer de nouveaux attentats, une horrible conspiration attaquer l'homme qui n'est pas encore, et la mort devancer même la vie. Et lorsqu'une législation morale plus forte et plus austère permettrait d'alléger un jour le joug de la législation civile (car c'est l'esprit de l'Évangile qui avait en Europe fait tomber en désuétude les peines trop cruelles, et particulièrement celles contre l'adultère, si rigoureusement puni chez les
PRLLIMI1N uni .
peuples naissants); on s'exposerail . en affaiblissant le frein puissanl de la morale, à être forcé d'aggraver de plus en plus nos chaînes, et Ton ferait d'un peuple chrétien un peuple a la fois craintif et licencieux, tout semblable au peuple juif, qui lirait dans la loi, et non dans sa conscience, pour ne faire que ce qui est positivement ordonné, et n'éviter que ce qui est expressément défendu; un peuple chez qui les tribunaux de l'Étal seraient occupés à proportion que les tribunaux de la religion seraient déserts, et qui, délivré de la croyance des peines d'une autre vie, ne pourrait être contenu que par la crainte toujours présente des supplices de celle-ci.
Mais où se trouvent, demandent les philosophes modernes, ces lois éternelles, fondamentales de toute législation civile et criminelle, dont vous demandez la solennelle promulgation? Elles se trouvent partout, partout où Fon aperçoit quelque vestige de société, et des traditions immémoriales, transmises de génération en génération, en ont conservé quelques traces là où un texte écrit n'en a pas préservé le souvenir d'altération (1). C'est un livre dont on trouve chez les peuples même les plus barbares des feuillets épars et à demi déchirés. Ainsi, chez les païens qui adorent une multitude de dieux, et chez le nègre qui se prosterne devant son fétiche, on retrouve une connaissance confuse de cet article de la loi: Tu adoreras mi seul Dieu. La loi du culte, ou de la sanctification du jour de repos, s'aperçoit dans tous les États, et tous, la France révolutionnaire exceptée, l'ont fixé au septième jour. L'homme croit honorer son père là même où il le tue par compassion pour sa vieillesse, et pour le délivrer des misères de la caducité (2). Les Romains, qui réduisaient des peuples entiers eu
i Les recherches de la Société littéraire que les Anglais ont ton n Calcutta, dam le Bengale, ne laisstnl aucun doute sur l'identité des traditions Indienne* et dea tradition! juives, tandis que les découvertes faites dans les antiquités mythologiques des peuples septentrionaux établissent la même vérité pour rentre extrémité de l'univers.
(2) Dans la Taprobane, selon Diodore;à Sardes, en Lydie, selon Elienj et chez plusieurs races des sauvages, selon uos voyageurs. Voyei un détail de ces horribles lois ^\\> un discours de Barbeyrac, sur la permission des
esclavage, qui dévastaient d'immenses contrées et permettaient le meurtre de l'enfant et de l'esclave ; les Romains, chez qui l'homicide était même l'amusement public et légal des personnages les plus graves, du sexe le plus faible, de l'âge le plus innocent; les Romains interdisaient le vol et l'assassinat, et ils poussaient leur orgueilleuse humanité jusqu'à défendre de battre de verges un citoyen. Chez les Grecs eux-mêmes, les plus licencieux des peuples, la loi qui soumettait le divorce mutuel à des formes judiciaires, était un hommage rendu à la loi qui défend de désirer la femme de son prochain. Jusque dans les sacrifices de sang humain offerts chez tous les peuples idolâtres , dans le sacrifice de la pudeur de leurs filles que les Grecs vouaient à Vénus, on retrouve la loi du culte ou de la sanctification et le sacrifice de V homme, l'acte le plus solennel de la religion et le premier devoir de la société. Mais tous ces peuples corrompus ou imparfaits, anciens ou modernes, dont l'éducation ne fut jamais achevée, ou dont les connaissances sont encore si peu avancées, tantôt comme les Grecs et les Romains, ont passé d'une jeunesse orageuse et brillante à la décrépitude de la vieillesse, sans parvenir à l'âge de la raison et de la virilité, et ont fini dans la servitude ou l'anarchie ; tantôt comme les infidèles modernes, idolâtres ou musulmans , ne sortent de leur longue enfance qu'à la voix de la raison qui leur apprend tout, et même à vivre. Je ne vois dans l'univers que deux peuples, ou plutôt deux sociétés, l'une ancienne, et qui, à juger de l'avenir par le passé et même par le présent, subsistera jusqu'à la fin des temps, «et dont les mœurs, les » lois et les rites, dit J.-J. Rousseau, dureront autant que le » monde, malgré la haine et la persécution du genre humain;» l'autre, plus moderne, et dont la législation remonte nécessairement à la naissance de l'univers, car les rapports naturels des êtres qui en sont la base ont existé aussitôt que les êtres euxmêmes; l'une esclave chez tous les peuples, et portant des marques visibles d'une grande et mémorable infortune; l'autre
lois, imprime à la suite des Devoirs de l'homme et du citoyen , de Sam. PutendorlL
souveraine de tous les peuples, étendant sur eux la domination de sa force, de ses arts, de sa politique, de sa religion, et annonçant dans la force de sa raison et dans l'éclat de ses lumières l'incontestable grandeur de ses destinées ; l'une arrêtée dans sa marche, et telle aujourd'hui quelle était il y a cinq mille ans; l'autre illimitée dans ses progrès, et plus forte aujourd'hui qu'elle ne l'a jamais été (1); l'une douée de la plus grande force de résistance, l'autre de la plus grande force d'expansion ; le Juif enfin et le chrétien, frères divisés sur la possession de l'héritage paternel, et qui, tous deux, invoquent en leur faveur un testament du père commun.
Or, où se trouve la force, là se trouve la raison; car la raison est, dans la société comme dans l'homme, le seul principe de la force durable et continue, bien différente de cette violence passagère, commune à tous les peuples enfants. Mais la raison d'une société est dans sa législation : la société la plus forte a donc nécessairement la meilleure et la plus parfaite législation, et je retrouve chez le Juif et chez le chrétien le texte entier de cette législation primitive et générale où tous les peuples ont puisé leur législation locale et subséquente; ces axiomes de législation révélés par Dieu, entendus par l'homme, développés dans la société, je les trouve dans le livre célèbre que les Juifs et les chrétiens gardent chacun de leur côté, et dans des motifs bien différents; ce livre, matériellement le plus ancien qui nous soit connu, modèle le plus parfait de vérité dans la pensée, d'élévation dans le sentiment, de sublimité dans l'expression.
Que sont auprès de ces grands motifs, de ces preuves sociales de la vérité des livres sacrés, les élucubrations de la critique sur leur authenticité matérielle? Qu'on me montre des sociétés aussi fortes en tout genre que la judaïque et la chrétienne,et je croirai à la divinité de leur législation. Sera-ce leChinois, le plus nombreux et le pins faillie des peuples, qui se multiplie par la polygamie, et se consomme par l'infanticide, dont
(l) On en peut juger, en B'imaginant ce que serait de nos jours une croisade de chrétiens contre les Turcs, faite avec le zèle religieux du douzième Siècle et Les moyens militaires du nôtre.
les troupes innombrables n'ont pu résister, même avec de l'artillerie, à quelques hordes armées de flèches; qui, même avec Timprimerie et quatre-vingt mille caractères, n'a pu encore se faire une langue commune que la nation puisse parler, et que l'étranger puisse apprendre; qui, avec quelque connaissance de nos arts, et la vue habituelle de notre industrie, n'a pas fait un pas hors du cercle étroit d'une routine de plusieurs mille ans; peuple endormi dans les ombres de la mort, où le germe de la vie, déposé depuis quelques siècles, n'a pu encore porter des fruits; cupide, vil, corrompu, et d'un esprit si tardif, qu'un célèbre missionnaire écrivait « qu'un Chinois n'était pas capable » de suivre dans un mois ce qu'un Français pouvait lui dire » dans une heure ? »
Mais vous, qui vous croyez dégagés de préjugés, quand vous n'êtes que vides d'idées et de connaissances, qui pensez physique et qui parlez morale, vous dont quelques faits consignés dans ces augustes archives de la société épouvantent la foi, et qui rejetez ce que vous n'avez pas la force de porter, faibles esprits, élevez plus haut vos pensées, élargissez r étroite enceinte où quelques sophistes ont circonscrit votre raison, et embrassez le système entier du peuple juif, de ce peuple figure, modèle, exemple, prophète pour tous les peuples, législateur de société dans son code, historien de la société dans ses annales. Voyez dans les faits racontés par ce peuple les faits prédits et prévus des autres nations; observez dans sa sortie d'Egypte, de la maison de servitude, et dans ses efforts pour arriver à la terre promise, le passage de tout peuple de l'état servile et précaire de la barbarie, à la dignité de la civilisation, comme la religion nous enseigne à y voir le passage de tout homme de l'esclavage du vice à la liberté de la vertu. Vous ne voulez pas des figures religieuses que les siècles passés y ont révérées; croyez au moins aux figures politiques que la marche des âges et l'état présent de la société vous révèlent. Vous refusez d'ajouter foi à ce que ces livres mystérieux vous disent de Thistoire du commencement des temps ; admirez la prescience divine qui y a caché l'histoire de la fin des temps, et dans la vie
PRKLïMIWlP.r.
domestique, politique et religieuse d'une seule société, lisez les traits divers et épais dans toutes les histoires, de la vie sociale de tous les peuples (1). Et cependant, de peur que vous ne soyez tentes de regarder ce peuple figuratif avec son histoire merveilleuse comme une pure allégorie, admirez-le présent partout, et sous vos yeux, dans un état de société bien plus merveilleux que son histoire (2).
Voyez le peuple hébreu commencer par l'état pasteur, nomade, quelquefois polygame de la société patriarcale, hospitalière envers l'étranger et le voyageur, étrangère elle-même et voyageuse sur la terre qu'elle parcourt, et vous reconnaîtrez encore aujourd'hui à ces traits la famille du Tartare, errante (huis ses vastes pâturages, avec ses femmes, ses enfants et ses troupeaux. Les familles se multiplient et deviennent un peuple ; elles tombent sous la dépendance d'une nation voisine, et sont condamnées aux durs travaux de la servitude, à ces travaux qu'attestent encore, selon l'opinion de quelques savants, les monuments gigantesques épars dans la Haute-Egypte. Ouvrez l'histoire, et voyez tout peuple devenu nombreux tomber sous la domination de ses voisins, tant qu'il s'obstine à rester dans l'état domestique, et qu'il ne se constitue pas un gouvernement public qui soit à lui; et voyez le joug s'aggraver, si, trop différent de mœurs et de religion, il ne peut se confondre avec ses maîtres par des alliances, et vous reconnaîtrez à ces traits ces peuples de Grèce esclaves d'autres peuples, Ilotes, Periéciens, Pénestes; vous y retrouverez les Gabaonites chez les Hébreux, les Nègres dans nos colonies, les Indiens, au Mexique, les Grecs chez les Turcs, les Juifs modernes partout. Pour-
(1) Je suppose l'histoire sacrée familière à mes lecteurs. « Il <'st imposble, dit LeibaiU, de convaincre <!<• la vérité de la religion des hommes
» à qui notre histoire sacrée el profane n'est pas assez connue,, a
(2) Le peuple juif était la figure vivante des autres peuples, comme [saïe si Éséchiel, (aisanl au milieu de Jérusalem des actions extraordinaires, étaienl pour les Juifs une figure vivante des événements qui devaienl leur arriver. 11 y a des allégories de mots ou des apologues, et «les allêgi d'action, ou des figures. Tarquin, m abattam des tètes de pavot p. .m apprendre a son iil> ce qu'il devait faire, faisait un'' figure, ou une allégorie d'action.
suivez, et dans ces malheureux Hébreux, qui fatiguent leurs oppresseurs de leur population toujours croissante, et qui sont condamnés à exposer leurs enfants, vous retrouvez l'horrible dégénération à laquelle se sont condamnés eux-mêmes tous les peuples païens, anciens et modernes, qui ont permis l'infanticide comme un remède à un accroissement excessif (1). C'est le dernier degré de l'oppression, et une société ne saurait descendre plus bas. Mais elle ne peut s'y fixer. Le mal n'est, pour la société comme pour l'homme, qu'un état de passage, où un peuple tout entier, toujours ceint et toujours debout, n'attend que le signal pour avancer. Il le reçoit d'un homme sauvé lui-même de l'oppression et de l'ignorance qui pèse sur sa nation, instruit dans la science de Dieu et dans celle des rois, dans l'art de la religion et du gouvernement, et revêtu de l'auguste ministère de former une société. Et n'est-ce pas des hommes d'un grand caractère de politique et de religion, qui, dans tous les temps, ont arraché les peuples à l'ignorance, à l'erreur, à l'oppression, à travers la mer de sang des révolutions et des guerres civiles ou étrangères? Et n'est-ce pas encore des hommes brûlant de zèle, pleins de science et de courage, qui, tous les jours, vont à travers les mers instruire les peuples barbares qui se mettent en marche sous leur conduite, laissant derrière eux l'ignorance et les erreurs de leur premier état, quittent la maison de servitude, et avancent vers la terre de lumière et de raison promise à tous les peuples? C'est dans cette terre que tout se perfectionne, mais les arts, et surtout le premier de tous, l'agriculture, et jusqu'aux productions de la nature (2) : c'est là pour un peuple Y ère du passage, du passage de l'état barbare à l'état civilisé ; ère la plus remarquable de l'histoire de toutes les nations, comme le passage du vice à la vertu est l'époque la plus heureuse de la vie de l'homme. Mais un peuple échappé à la barbarie, aux fléaux sans nombre
(1) Les Chinois noient leurs enfants et les sacrifient, selon lord Macartney , a Vesprit du fleuve. Ce sont à la lettre des victimes immolées à la Divinité.
(2) On se rappelle ces belles productions du sol, que les Hébreux envoyés par Josué rapportèrent de la terre promise.
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qu'elle produit, et aux obstacles qu'elle oppose, erre longtemps clans le désert, dans cet état incertain et inquiet d'une raison faible et naissante, qui succède à une longue enfance, et aux désordres produits par une ignorance invétérée. 11 avance cependant, toujours plus voisin de la licence que de la liberté, terrible à ses chefs, incommode à lui-même, indocile au frein, sans force contre les revers, et dans les travaux de la civilisation, regrettant les jouissances de l'esclavage : il s'élève, il se forme sous la tente, où « commencent ou recom- » meurent toutes les nations, et même celles qui ont fini dans » les boudoirs et sur les théâtres; » toujours armé et toujours combattant, marchant entre ses nouvelles lumières et les ténèbres de son ancienne ignorance, subsistant d'une manière précaire, et comme nourri de la manne qui tombe (1). sans aucun de ces moyens ou de ces ressources qu'emploie la sagesse d'une administration éclairée pour prévenir ou satisfaire les besoins d'un grand peuple.
Mais à l'état d'une nation qui commence sous les ordres de l'homme qui la conduit, doit succéder l'état légal, celui où une nation se constitue, et où tous, chefs et sujets, reconnaissent des lois. Le peuple est établi sur le territoire qu'il a conquis ; il a posé les armes, les maux de la guerre se sont éloignés : mais les maux de la paix commencent, le culte des faux dieux, des dieux de la volupté et de la cupidité, de ces dieux que fait la corruption de l'esprit et du cœur. Ce peuple, miraculeusement échappé à l'état le plus malheureux, a déjà oublié ce qu'il a vu et ce qu'il a souffert. Livré à la mollesse, en attendant des lois sévères, il s'asseoit pour manger et pour boire, et se lève pour jouer (2). Et même, lorsque le législateur descend de la montagne sainte avec les tables de la loi, il entend retentir dans le camp les chants de la débauche, et il voit tout un peuple prosterné devant le veau d'or. Ici les applications se présentent en foule; mais continuons. La religion se constitue comme le gou-
(1) De là les famines si fréquentes dans les premiers à^vs des nations.
(2) Exode, :{-2. — Besoins et plaisirs, c'est le panent et circetues *\<-> républiques païennes, et le seulsoûi de tout peuple qui n'a pas encore de lois.
vernement : née aussitôt que l'homme, elle avait voyagé avec la famille au milieu de ses enfants et de ses troupeaux, et séjourné, comme elle, dans la cabane du pasteur; elle avait erré dans le désert avec la nation, et comme elle habité sous la tente du combat. Elle se pose avec l'État; les personnes publiques, chefs, ministres, sujets, les propriétés publiques de l'une et de l'autre société se distinguent et s'établissent; le pouvoir religieux s'unit inséparablement au pouvoir politique, et Moïse est frère d'Aaron. Les arts empruntés d'Egypte, parce qu'un peuple barbare dans ses lois peut être poli dans ses arts, sont consacrés à la religion. Des chefs sous divers noms, et même du sexe le plus faible, précèdent l'hérédité du pouvoir, dont les chances quelquefois fâcheuses conviennent moins à une société naissante et encore mal affermie. L'hérédité vient à son tour, dernier état, état le plus fixe de toute nation. Alors la religion s'asseoit dans un temple, et la royauté dans un palais. C'est là l'histoire de tous les peuples qui se civilisent : mais admirez ce dernier trait, et voyez dans l'histoire des trois premiers règnes de la première race des rois hébreux (1), l'histoire entière des races les plus longues des rois de tous les peuples. David (2), le roi digne d'être aimé , le roi religieux, éloquent et valeureux, commence; Salomon, le roi pacifique et fastueux, le suit ; et avec lui commencent les dépenses immodérées, les impôts excessifs, l'empire des femmes, le culte des dieux étrangers, peut-être l'abus des sciences humaines. Roboam, le roi qui loche le peuple, le roi faible, lui succède. Il recueille l'héritage de l'adultère et de l'impiété, et il est puni des fautes de son père et de celles de son aïeul. Des conseillers
(1) Saûl (en hébreu, qui est demandé), mort sans postérité, n'appartient ;i aucune race. Le gouvernement des Hébreux a toujours été monarchique, s'il n'a pas toujours été royal ou héréditaire. C'est ce qui fait qu'il est dit à ia lin du Livre des Juges , pour exprimer le désordre : « En ce » temps-là, il n'y avait point de chef en Israël, et chacun faisait ce qui lui » semblait bon. »
(2) David, en hébreu, veut dire aimable; Salomon, pacifique; Roboam, qui lâche le peuple. On sait que Salomon était très-instruit dans les sciences humaines, et son nom, comme celui (VHiram, son ami, joue encore un grand rôle dans les sciences cabalistiques et les sociétés occultes.
sans expérience égarent sa jeunesse, le peuple se révolte, les dix dernières tribus se séparent des devx premières : la révolution est consommée.... L'Hébreu sera mené en captivité. Ainsi tout peuple divisé déchoit de l'indépendance, asservi par ses
voisins ou dominé par des tyrans. L'Hébreu cependant revient d'esclavage, etrelève, malgré les ennemis de son culte, le temple du vrai Dieu sur ses antiques fondements Ici le rideau
se tire, les rois et les peuples en savent assez sur leurs destinées. Le peuple hébreu rentre dans l'ordre général des sociétés, et son histoire cesse d'être extraordinaire, à l'instant qu'elle cesse d'être prophétique.
Que sont, j'ose le demander, auprès de ces mémorables leçons, de ces sublimes considérations, qui vivifient la pensée comme l'imagination; que sont ces tristes objections contre la révélation mosaïque, ces difficultés que l'on croit sérieusesparce qu'elles sont étranges, et savantes, parce qu'elles forment de gros livres; ces objections que les uns vont chercher dans les entrailles de la terre, les autres dans la région des étoiles? Que sont tous ces calculs astronomiques dont on nous menace, faits a Paris, et importés d'Egypte (1)? N'avons-nous pas vu les antiquités chinoises réduites de quelques mille ans, et ce peuple rentrer dans la chronologie de tous les peuples? Ignorons-nous donc ce que les géologues peuvent faire avec leurs couches de terre, les chronolo^istcs avec leurs dynasties, les astronomes avec leurs périodes? Et n'y a-t-il pas des géologues, des historiens et des astronomes qui tirent des mêmes observations des inductions tout opposées (w2)? Les philosophes ne veulent pas
(1) On a vu aujourd'hui à quoi se sont réduites ces menaces. L'arrivé.' du fameux zodiaque de Denderah à Paris a dérangé tous les petits calculs il.- l'incrédulité, et la Genèse a triomphé de toutes les espérances fondées sur les prétendues antiquités égyptiennes.
(2) M. de Luc, célèbre professeur de Gottingue, qui a donné dans ses Lettres géologiques nu commentaire physique df* livres de la Genèse; l'abbé Guérin du Rocher, qui, dans sou ingénieuse Histoire véritable des temps fabuleux i a réduil a leur juste valeur les prétendues dynasties des rois d'Egypte, «niant a l'astronomie, voici nu»' note curieuse, nui se trouve dans les Recherches sur le Christianisme de Ch. Bonnet, de Genève : « On » sait que les prophéties 'le Daniel sont celles qui exercent le plus la saga-
que Dieu ait parlé aux hommes, afin de leur parler eux-mêmes, on le sait : mais ne leur ont-ils pas assez parlé? et, après tout ce que nous avons vu et entendu, leur reste-t-il encore quelque chose à nous apprendre? Le livre des Ruines doit-il être Tunique fondement de toutes nos connaissances morales? Le roman de J.-J. Rousseau, ou le poëme de Voltaire la seule règle de nos mœurs ? N'est-on pas las de combattre une religion qui renaît même de la révolution française, de frapper une enclume qui a usé tant de marteaux, et même ceux du temps et du bel esprit? Revenons aux lois générales, dont cette digression nous a écartés (1).
» cité et le savoir des plus habiles interprètes , je pourrais ajouter des » plus profonds astronomes; car j'en connais un dont je regretterai tou- » jours la mort prématurée, qui avait fait dans ces admirables prophéties » des découvertes astronomiques qui avaient étonné deux des premiers » astronomes de notre siècle, MM. de Mairan et Gassini. Je parle de feu » M. de Gheseaux, mort à trente-trois ans, en 1751, et dont les rares et » nombreuses connaissances étaient relevées par une modestie , une can- » deur et une piété plus rares encore. Voyez l'avertissement de ses » Mémoires posthumes sur divers sujets d'astronomie et de rnathéma- » tiques, Lausanne, 1754, in-4°; ouvrage profond, très-peu connu et digne » de l'être , mais qui ne saurait être entendu que des savants les plus » initiés dans les secrets de la haute astronomie. 77 n'y a pas moyen de » disconvenir des vérités et des découvertes qui sont prouvées dans votre » dissertation, écrivait l'illustre Mairan au jeune astronome; mais je ne » puis comprendre pourquoi et comment elles sont aussi renfermées dans » l'Ecriture sainte. »
(1) Aujourd'hui, la grande objection contre la religion chrétienne est que les hommes n'ont jamais rendu de culte qu'au soleil. Mais , si les hommes adoraient le soleil, ils croyaient donc quelque chose digne d'être adoré, comme un enfant qui a peur d'un masque croit qu'il y a quelque chose qu'on peut craindre. Les hommes avaient donc une idée de la Divinité, dont ils faisaient une fausse application; car une idée est toujours vraie, et ne pèche que faute d'être complète. Dieu est donc le soleil, suivant ces nouveaux interprètes; les apôtres sont les signes du zodiaque, la sainte Vierge est la constellation de la vierge , Adam celle du bouvier, la fête de Pàque l'entrée du soleil au signe du bélier, etc., etc. Sans doute il y a des analogies entre le monde moral et le monde physique , qui sont le principe de tout style figuré et métaphorique ( et tout style est figuré ) ; c'est un des grands mystères de l'univers, et sur lequel il y a le plus à découvrir. Mais je tremble qu'il ne s'élève un jour un historien qui, rapprochant des attributs du soleil tout ce que les contemporains ont dit de l'éclat, de. la force, de la vigueur du règne de Charlcniagne, de cette puis-
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Mais ces lois générales, axiomes de la science de la législation, ont besoin d'être développées dans les lois particulières qui en sont les conséquences. Les sociétés juives et chrétiennes qui ont le mieux connu toutes les lois générales sont les plus fortes des sociétés du monde; niais, parmi les sociétés chrétiennes, celles chez qui les lois particulières sont les conséquences les plus naturelles des lois générales, sont les plus fortes des sociétés, de cette force de conservation ou de restauration qui tire une société même des plus extrêmes malheurs: là seulement est la raison de l'incontestable supériorité de certaines sociétés religieuses et politiques sur toutes les autres; en sorte que la société la plus éclairée, et conséqueminent la plus forte, sera, toutes choses égales, cclie dont la législation particulière sera le plus et le mieux en harmonie avec la législation générale, comme l'homme le plus vertueux est celui dont les actions individuelles sont les plus conformes aux principes de Tordre général, comme le savant le plus instruit en géométrie est celui qui a porté le plus loin les conséquences des premiers principes de cette science.
Ces conséquences sont prochaines ou éloignées, morales ou physiques, comme les personnes et leurs rapports. Les hommes
sance éclairée qui dicta des lois an monde policé, ne soutienne que Charlemagne n'est que le soleil de la fable; il verra dans les courses rapides do ce prince d'un bout de l'Europe à l'autre, la marche du soleil autour du globe, le temple du soleil dans le beau palais d'Aix-la-Chapelle, son éloigneii) ut des peuples polaires dans la guerre que Charlemagne fit aux peuples du Nord, les douze signes du zodiaque dans les douze purs de la table ronde, l'entrée du soleil aux quatre saisons de L'année dans les parlements solennels tenus aux quatre grandes fêtes.... Louis le Débonnaire, qui ruine l'empire de son père, sera Phaéton, qui veut conduire le char de Phœbus, et qui embrase l'univers. Les évèques rebelles seront les chevaux fougueux; quelque érudit ne manquera pas de trouver entre leurs noms des rapprochements péremptoires : même dans quelques mille ans les distances disparaîtront, et l'on mettra sur le compte de Charlemagne le Boleil, emblème de Louis XIV, et, pourvu que l'auteur de ce système ait soin de le faire un peu moins long que le system.' in-folio donl je veux parler, il paraîtra beaucoup plus vraisemblable. L'Histoire de France tout entière ne sera plus alors qu'un tissa de fables renouvelées de la mythologie païenne, imaginées par des imposteurs, et adoptées par des imbéciles ; et nous aurons V Origine des gouvernements, qui fera le pendant de V Origine des cultes.
sont dans la société père ou fils, époux ou épouse, chef, ministre, sujet : ce sont là les personnes sociales ou morales, avec leurs rapports et leurs lois. Les hommes sont encore propriétaires de leurs biens meubles et immeubles; ils habitent la ville ou les campagnes ; ils sont plaideurs ou soldats, laboureurs ou commerçants, bons même ou méchants, comme ils sont poètes ou peintres, maçons ou tailleurs, etc. ; et comme chacun de ces arts a ses règles spéciales, chacune de ces professions ou de ces États a ses règles particulières, que Ton appelle ordonnances. De là les ordonnances judiciaires et militaires, civiles et criminelles, municipales et coloniales, rurales et commerciales, etc.
Si tous les citoyens sont père ou fils, époux ou épouse, ministres ou sujets, c'est-à-dire si tous les citoyens sont entre eux dans des rapports moraux, ils doivent donc tous connaître les lois morales qui fixent les rapports des hommes entre eux comme membres de la famille, des familles entre elles comme membres des États, des États entre eux comme membres de la société universelle du christianisme, qui comprend le genre humain; car toutes les nations appartiennent actuellement ou éventuellement au christianisme. Mais chaque citoyen exerce une profession particulière : il doit donc apprendre encore les ordonnances particulières à sa profession; et il en sera alors de la législation comme il en est du langage qui a des règles générales, communes à la syntaxe de tous les peuples, et des règles spéciales, particulières à la grammaire de chaque peuple ; et il y a aussi dans chaque société une langue courante commune à tous les citoyens, et une langue technique particulière à chaque profession : car la langue du peintre n;est pas celle du matelot, et la langue du jurisconsulte n'est pas celle du guerrier.
C'est, j'ose le dire, sous cet aspect général qu'il faut considérer la législation d'un grand peuple. Ces lois générales, développées dans leur application, doivent être le livre de tous les citoyens, le premier entretien de la raison de l'homme, et le complément de son éducation. C'est à la France à en offrir
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à l'Europe le modèle, puisqu'elle est la seule qui trouve dans des circonstances, inouïes jusqu'à nos jours, la nécessité de se créer un système entier de lois, et les moyens de le perfectionner. Nous avons vu toutes les erreurs de législation, et nous »-n connaissons tous les principes. Nous avons vu la législation de Dieu et la législation de l'homme, la législation de la raison éternelle et celle de nos petites passions, la doctrine du christianisme et celle du philosophisme, et nous sommes capables de tout recevoir, puisque nous avons été capables de tout endurer.
C'est cet essai de législation morale que je présente au public, non comme un modèle à suivre et un plan achevé, mais comme une esquisse de ce grand ouvrage, et des jalons sur une route que d'autres parcourront avec plus de talent, de connaissances et de bonheur. Ce sont moins les connaissances qui nous manquent, que le courage d'en faire usage. Depuis si longtemps, nous sommes accoutumés à ne penser qu'en foule, à ne parler qu'en public, à ne rédiger des lois qu'en comité, à ne les discuter qu'à la tribune, à ne les porter qu'à la pluralité des voix, que les hommes qui ont le plus de talent et de connaissances ont peur dès qu'ils sont seuls, et n'osent faire un pas sans je ne sais quel bruit souvent imaginaire, qu1 ils appellent l'opinion publique: comme s'il pouvait y avoir une autre opinion publique que la Vérité, seule opinion publique, puisqu'elle seule embrasse tous les temps et tous les lieux, et qu'elle doit régler tous les hommes.
Qu'on ne s'étonne pas si j'ai parlé dans ce projet des pères, des mères, des enfants, des domestiques, des compagnons, etc. Ceux qui ont détruit en France les mœurs, par le motif qu'elle n'avait pas de lois écrites, nous ont imposé la nécessité de tout écrire, et même les mœurs. Dans les commencements de la société .les lois de la famille forment, en se développant, les lois de l'État qui sort de la famille comme un arbre du germe qui le recèle; sur la fin de la société, l'État doit former par ses lois les mœurs OU les lois de la famille, parce que les familles ne peuvent plus se conserver sans l'État ni hors de l'Etat. Ainsi le gland produit le chêne, et le chêne à son tour produit des glands.
L'Europe a cessé de nous combattre, et elle va nous juger. Jusqu'à présent, occupée de ses propres revers, elle a à peine arrêté ses regards sur le prodige d'une nation où une partie nombreuse des citoyens est constamment assemblée depuis tant d'années pour donner des lois à l'autre partie, où ces législateurs se remplaçant les uns les autres par des renouvellements périodiques, ou se déplaçant par des secousses irrégulières, entretiennent sans interruption cette législation permanente, comme ces machines destinées à élever de l'eau pour les besoins de nos cités. L'Europe admirera comment après tant de temps, de législateurs et de lois, la nation la plus avancée dans les arts de l'esprit, une nation de trente millions d'hommes et de Français, renouvelés comme les hommes de Deucalion et de Cadmus, comment après douze ans, cette nation a pu attendre encore un code civil, un code criminel, un code même religieux, n'avoir des peines capitales que provisoirement, ; '. ignorer encore si le ^ien même de la famille sera respecté; moins avancée dans sa législation, au quatorzième siècle de son âge et après tant de législatures, qu'une peuplade qui sort de ses forêts, et qui a des usages fixes et des coutumes qu'il ne faut que rédiger!
N'en doutons pas, les peuples étrangers, qui ne connaissent encore que l'histoire de nos expéditions militaires, reliront dans le loisir de la paix, et sans doute avec la malignité de la haine, l'histoire de nos expéditions législatives, et le mépris que nos folies passées leur inspireront les payera de ce qu'il leur en a coûté d'admiration pour nos succès. Nous opposerions en vain à leur juste censure ces faits d'arme brillants, ces prodiges de valeur et d'habileté qui ont fait leur désespoir et notre gloire. Soit que la guerre ne paraisse qu'une vivacité de jeunesse aux nations parvenues à la virilité, et qu'elle semble les rapprocher un peu trop des hordes conquérantes avant d'être civilisées; soit que regardée par les peuples raisonnables comme une triste nécessité, elle soit mise par eux au rang des malheurs qu'on évite de rappeler; soit enfin que, dans fart de la guerre comme dans tous les autres, les hommes fassent
plus de cas du génie, à cette époque de la société où l'homme ne l'étudié pas dans les livres, alors qu'il est une illumination soudaine, comme l'appelle Bossuet, ou que le génie guerrier ait perdu quelque chose de son éclat depuis qu'on en a fait une profession, un corps, et que la guerre est devenue un art qui sVxi'ireavec des ingénieurs et des machines ingénieuses, il est certain qu'à mesure que la raison générale fera des progrès, la gloire des armes ne brillera qu'au second rang chez les peuples chrétiens; quoique cependant ils soient, de tous les peuples anciens et modernes, ceux qui font la guerre avec plus d'art et même de courage, puisqu'ils exposent leurs guerriers à la mort sans aucune arme défensive qui les en sépare, et même sans qu'ils puissent se défendre, par leur valeur, de l'effet terrible de ces machines que le génie a inventées. On ne pardonne plus à un historien ces détails de combats si intéressants pour les acteurs, et dans les journaux contemporains on aime mieux rencontrer un acte d'humanité au milieu des combats, et les sentiments de la paix ne plaisent jamais plus à nos cœurs que lorsque nous les trouvons au sein des fureurs de la guerre.
Non, ce ne sera pas avec des victoires, mais avec des vertus, que la France répondra à la postérité , lorsque , citée à ce tribunal dont aucune considération ne fait chanceler l'équité, elle rendra compte , comme rainée de la grande famille , de tout ce qu'elle avait reçu pour la prospérité commune, et de l'usage qu'elle a fait de tant de talents naturels, de tant d'instruction et de tant de gloire.
« Contrainte d'avouer tant de forfaits divers,
» Et des crimes peut-être inconnus aux enfers. »
la France devra offrir des journées de sagesse , plutôt que des journées de gloire, en expiation de quelques journées d'inexpiables horreurs; et si ces crimes inouïs n'ont pu être effacés par le suppliée de leurs auteurs , que peuvent-ils avoir de commun avec la mort honorable de nos guerriers ?
Ce serait en vain que nous voudrions jeter le voile brillant des arts et des sciences physiques sur les plaies épouvantables
i!4 DISCOURS
que nous avons faites à l'humanité. La France (et elle n'en était pas moins la première des nations), la France a été égalée ou surpassée par les autres peuples dans l'invention des arts physiques, comme elle les a surpasses tous dans les arts de la pensée. Newton et Kepler, Linnée et Bergmann, Boerhaave et Galilée, Winslow et Haller, étaient étrangers à la France. Nos peintres le cèdent à ceux des écoles étrangères, et nos sculpteurs désespèrent d'égaler les statuaires de la Grèce antique ; même les arts d'imitation se ressentent aujourd'hui de la dégénération de nos pensées , et d'une révolution qui nous a ramenés à l'enfance , car les arts n'imitent que ce qu'ils ont sous les yeux. Nos grands peintres du dernier siècle honoraient leur art par les imitations des scènes mémorables , et des personnages célèbres de la société politique et religieuse : les artistes de nos jours présentent surtout à notre admiration les scènes voluptueuses ou puériles de l'homme privé et de la vie domestique; ils cherchent moins à imiter les vertus que les passions, l'homme moral moins que l'homme physique, ou les effets de la nature matérielle ; leurs expositions n'offent presque jamais qu'animaux, fleurs, individus, hommes, femmes, enfans, souvent inconnus , même quand ils seraient nommés. Nous revenons aux imitations de la vie sauvage et à la nudité des sexes, qui est le caractère de l'extrême barbarie (1). Hélas ! et les arts de la pensée eux-mêmes, ces arts que nous avons portés à une si haute perfection , semblent tendre à leur fin ; en serait-il
(1) On a voulu nous faire croire que les chefs de deux armées d'hommes armés de pied en cap se mettaient nus pour combattre avec des boucliers. Gela rappelle ces chanoines d'Ethiopie dont parle madame de Sévigné, qui chantaient l'office tout nus , avec leur aumusse sur le bras. La nudité était honteuse chez les Romains pour les hommes libres , et Ton peut en voir la preuve dans le Trimalcion de Pétrone. Les Grecs des temps héroïques pensaient de même. On sait que ce ne fut que plus tard qu'un de leurs rois se mit nu pour lutter, et la nudité n'était permise qu'à ceux qui se donnaient en spectacle. C'est un reste d'extravagance révolutionnaire. Un jour ces tableaux recevront des draperies ou ne paraîtront pas en public. Il n'y a en tout genre que le bon et le décent qui doivent subsister. Nous souffrons la nudité des statues grecques comme nous la pardonnons aux enfants.
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de ces plaisirs de l'esprit , dans une société qui avance, comme de ces amusements de l'enfance, ou même de ces illusions plus douces de la jeunesse, que l'homme laisse derrière lui dans le voyage do la vie, et qui ne lui paraissent plus dignes de la gravité de l'âge viril ? L'art dramatique périt sous la multitude de nouveautés, comme la considération usurpée un moment par les comédiens a péri sous la hauteur de leurs prétentions. Quand toutes les règles de l'art sont connues, toutes les combinaisons de la langue employées, et peut-être l'imitation de toutes les scènes de la vie publique et domestique épuisées, alors sans doute la carrière de l'art est parcourue. Les pièces de Jodelle et celles de Racine en sont les deux extrêmes; il n'est plus donné à aucun écrivain de descendre aussi bas, ni de s'élever plus haut, et même avec des succès égaux on ne peut plus prétendre à la même gloire. A la naissance de l'art , il fallait , pour se distinguer , en atteindre les limites ; il faut à son déclin les dépasser pour être remarqué. Les anciens ont atteint le sublime du naïf, et les modernes le sublime du grand; on veut aller plus loin, et l'on outre le naïf jusqu'au puéril, et le grand jusqu'aux monstrueux. Ainsi un homme veut toujours paraître jeune , et finit par être ridicule. Alors la comédie devient une farce licencieuse ou une imitation de puérilités, et la tragédie une représentation gigantesque ou un tissu d'extravagances. Quelquefois elle est une machine où Ion supplée par des illusions d'optique, les prestiges des décorations, ou même le jeu des animaux , à la stérilité du poëte ou à l'épuisement de son art. La satire n'est plus qu'un libelle diffamatoire; l'églogue, la fable, l'idylle sont renvoyées à l'enfance , et peutêtre, dans notre situation présente, ne pouvons-nous plus prétendre qu'au funeste honneur de fournira un poëte, dans quelques siècles, le sujet (Tune épopée où il chanterait la société menacée de retombrer dans la barbarie, luttant avec des efforts surnaturels contre cette épouvantable révolution, comme Milton a chanté le combat des bons et des mauvais anges, et le Tasse , la lutte sanglante dos chrétiens contre les infidèles. Les législateurs de collège qui nous ont régentes ont voulu