‹ Législation primitive considérée dans les derniers temps par les seules lumières de la raison;Chapitre 65 sur 164 · CHAPITRE Vif · texte numérisé non relu

CHAPITRE Vif

défaut d'accord et d'harmonie, et que j'unis des pensées de l'ordre général ou moral, esprit, vertu, etc., a des pensées de l'ordre particulier ou physique, Umg} tarte : ces deux mots n'expriment rien, parce qu'ils n'expriment pas d'idée une. Je citerai ici un exemple remarquable de cette correspondance de généralités de mots et de pensées méconnue parCondillac à un point, qui prouve combien peu ses idées étaient développées sur ces objets importants, et sa doctrine petite et erronée. Maiebranche dit : a Ainsi que l'auteur de la nature » est la cause universelle de tous les mouvements qui se trouvent dans » la matière, c'est aussi lui qui est la cause de toutes les inclinations » naturelles qui se trouvent dans les esprits, etde même que tous les » mouvements se tout en ligne droite , s'ils ne trouvent quelques » causes étrangères et particulières qui les déterminent et les changent en lignes courbes par leur opposition, ainsi toutes les » inclinations que nous recevons de Dieu sont droites, et eiles ne » pourraient avoir d'autre lin que la possession du bien et de la » vérité, s'il n'y avait une cause étrangère qui déterminât l'impression » delà nature vers de mauvaises fins.» Qu'aurait fait Malebr anche, s'i «rie Condillac, si celte expression, inclinations droites, n'eùtpas été française P Sur cette exclamation seule, un homme instruit pourrait fermer le livre, assuré qu'il peut être de n'y trouver qu'erreur dans les principes, puisque c'est là le principe de toute erreur; car en métaphysique comme en géométrie, tout est vrai ou tout est faux dans les principes : je ne dis pas d'un même livre, mais d'un même ordre, car un livre contient toujours des vérités de plusieurs ordres. Comment Condillac n'a-t-il pas vu que l'expression, inclinations droites, n'est pas permise, parce qu'elle est dans la langue; mais qu'elle est dans la langue, et permise à ceux qui la parlent, parce qu'elle est juste et qu'elle est l'expression d'une idée vraie'.' 11 croit que le mot a produit l'idée, au lieu de sentir qu'il ne fait que l'exprimer, et l'on dirait qu'il pense qu'il n'eût dépendu que des inventeurs du langage de dire tout autrement , pour que les hommes dussent penser le contraire de la vérité profonde que Bfalebranche développe dans le passage que nous venons de citer. Je ne cesserai de répéter combien les expressions, bien ou mal entendues, influent sur nos jugements. En voici un autre exemple. Aujourd'hui tous nos sages veulent être de la religion naturelle, et aucun de la religion catholique. Si l'on traduisait cette expression de naturelle par primitive, et l'expression que de catholique par l'expression française de générale, qui lui correspond, personne ne pourrait se refuser sans absurdité a être de la religion générale, ni s'obstiner aujourd'hui à être de la religion du premier âge. Or la religion chrétienne catholique veut dire la religion générale, non pas ;t cause de l'universalité des lieux, mais a cause de la nécessité des principes. Elle est générale comme le sont les vérités géométriques, qui ne cesseraient pas d'être des vérités générales, même quand il n'y aurait pas un géomètre au

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monde, et la religion mahométane, fût-elle répandue dans tout l'univers, ne serait qu'une religion particulière, une opinion de particulier, appelée en grec hérésie.

(c) Tout ce qu'il y a de plus mystique, de plus ascétique dans l'enseignement du christianisme, comme tout ce qu'il y a de plus familier dans ses pratiques, n'est que la traduction en différentes langues, pour ainsi dire, de cette proportion : L'homme est à l'Homme-Dieu ce que l'Homme-Dieu est à Dieu.

(d) « Le sensible, dit très-bien Malebranche, n'est pas le solide. » La parole est sensible et n'est pas solide. L'âme est sensible et n'est pas solide. Assurément, dans des moments de passions fortes, quand l'âme parle, et, pour ainsi dire, sort tout entière par les yeux, et quelquefois même par toute l'habitude du corps, l'âme est sensible et n'est pas solide.

(c) Il y aurait une égale faiblesse d'esprit à rejeter ces demonstions générales, et à vouloir les particulariser. Je le répète, ces vérités sont incontestables dans la généralité, mais lorsqu'on veut particulariser , en passant du système moral au système physique, la langue manque, et on ne peut plus exprimer ce qu'on ne peut pas penser.

Ces considérations sur la religion ne parlent pas au cœur, me diront les âmes tendres, je le sais, mais qu'on y prenne garde, il faut commencer par le cœur l'instruction des enfants, du peuple, des sociétés naissantes, où il y a plus d'affection que de raison; mais il faut continuer et achever par la raison l'instruction des hommes éclairés dans les sociétés avancées, parce qu'à mesure que l'homme et la société avancent en âge, la raison devient plus forte et les affections moins vives. Aussi remarquez que saint Paul, en parlant des progrès futurs de l'homme, ne parle que de ceux de l'intelligence, lorsqu'il dit que « nous verrons la vérité face à face, )> etque nousconnaîtrons, comme nous serons nous-mêmes connus. » Les preuves de sentiment s'émoussent chez presque tous les hommes, k mesure qu'ils ont plus vécu, et les désordres particuliers, fruits de leurs passions, les éloignent peut-être de croire à l'auteur de l'ordre général. Les preuves historiques s'affaiblissent, en s'éloignant des époques qu'elles racontent, comme l'objet diminue, à mesure qu'il s'éloigne de notre œil; mais les preuves rationnelles augmentent de force, parce que la raison s'éclaire davantage, même par les erreurs. Ainsi le grain destiné à la nourriture de l'homme se mûrit également par les glaces de l'hiver et par les chaleurs de l'été; ainsi la vérité, premier aliment de l'homme moral, est, comme les aliments qui servent à la nourriture de son corps, toujours proportionnée à son âge, tantôt lait et tantôt pain; ainsi les bornes de l'horizon moral, semblables à celles de l'horizon physique, reculent sans cesse devant nos pas.

Les personnes qui aiment les preuves de sentiment en trouveront

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