SUB J.\ PENSÉE PI 1. HOMME
-2ÏÔ
image intérieure est vraie, puisque je peux la reudre réelle (i) et présente axn sens par le geste ou le dessin, le dessin qui fixe le geste, comme L'écriture fixe la parole.
Un Allemand a revu la sensation (les mêmes sons, puisqu'il Les répète; niais il n'imagine rien à ['occasion de ces sons, puisqu'il n'en trace par le geste ou le dessin aucune ima
Il prononce à son tour stadt, baum. J'ouïs les sons et les mêmes sons, puisque je les répète, mais je n'imagine rien : lui il imagine, puisqu'il figure, par le geste ou le dessin, des villes et des arbres; d'où je vois clairement que les mots allemands stadt, baum, et les mots français ville, arbre, expriment la même image.
Donc des sons différents peuvent exprimer une même image.
Je prononce volonté, cause ; je n'imagine ni une cause, ni une volonté, puisque je ne puis exprimer rien de semblable par le geste ou le dessin, qui expriment l'action et non la volonté, l'effet et non la cause : cependant l'idée quelque chose s puisque j'exprime mon idée, c'est-à-dire que je parle, que je m'entretiens, que je raisonne enfin avec moi-même ou avec les autres d'après cette idée, et (jue j'agis d'après ce raisonnement.
Mon Allemand a ouï les mêmes sons, mais il n'idée pas, puisqu'il n'exprime aucune idée par aucune parole, ni par aucune action.
A son tour il prononce will, nrsac/ie r2i: j'outsâeB sons, mais je n>dée rien, absolument rien, puisque je n'exprime aucune
i Les anciens n'avaient 12 mots qui répondissent aux mots vrai
ms doute parce qu'ils n'avaient pas les idées qu'ont sur cet objet
les peuples chrétiens, Chez qui la Vérité essentielle s'est réalitée. Aussi les
• reaiitat ne sont pas de la latinité païenne, et n'ont été introduits que par nos théologiens.
nd nombre de mots qui désignent cause, origine, source, cornai meent en allemand par ur : ur sache, urtprung, urquell, urbild, etc , el tu latin par or : origo,ortus, oriri; c'esl le même radical, car les voyelles ne - Mit rien dans la comparaison des I mgues. a Les langues, dit très-bien » l'auteur du Met tmisme <!<■* Longuet, diffèrenl entre elles par 1rs consonnes, » et les dialectes par les voyelles.» Les voyelles ne sont qu'un remplissage qui
mirée à l'autre, et l'on sait que la langue hébraïque B'écrit avec des points au lieu da voyelles, dont la valeur n'est pas fixée, oit , pre— noncéàla ma itturale et forte des peuples du Nord, a lait gott, gut,
qui signifie chez eux Vôtre bon ou la Divinité, et cette même racine ott, qu'on rroit celtique, fw> retrouve, a\ c sa lignification de bonté suprême,
idée. Mon interlocuteur idée quelque chose, puisqu'il parle et qu'il agit d'après cette idée, d'où je vois clairement que ivill et vr sache, volonté et couse, expriment une même idée.
Donc des sons différents peuvent exprimer une même idée.
Mais je prononce cabricias , ou tout autre mot forgé. Un Allemand, un Espagnol, un Français entendent tous le même son, le répètent ou l'écrivent; mais ils n'imaginent rien, n'idéent rien, puisqu'ils n'expriment rien, c'est-à-dire qu'ils ne fi garent aucune image, et ne font aucune action.
Donc il y a des sons ou des mots qui peuvent n'exprimer ni images ni idées, qui ?i' expriment rien.
Il est évident que, pour les objets qui font image , et qui servent à l'homme physique, l'homme peut se faire entendre de son semblable parle geste au lieu de parole, et parle dessin au lieu d'écriture. On ne trouve donc pas dans l'homme physique ou animal, ni même dans la société purement physique des hommes entre eux, la raison de la nécessité du langage, ni par conséquent la raison de son invention.
La faculté d'imager, celle d'idéer, celle même d'articuler, ne sont pas une raison suffisante de l'invention de l'art de parler, puisque les animaux ont des images , ont des idées, selon Condillac , et même des idées abstraites ; qu'ils ne sont pas tous privés de la faculté d'articuler, que plusieurs apprennent même à parler nos idées, et que cependant rien ne nous indique qu'ils parlent les leurs, ni même qu'ils aient besoin de parler, parce qu'égaux en instinct, dans chaque espèce, comme en appétits, ils se rencontrent par la réciprocité et la correspondance de leurs mouvements, sans qu'il leur soit nécessaire de s'entendre par une communication de pensées.
On voit, pour tirer des conclusions pratiques de tout ce qui précède, la raison pour laquelle l'homme enfant et les peuples enfants parlent beaucoup par images , c'est-à-dire par le geste et le dessin, ou l'écriture hiéroglyphique. C'est qu'ils pensent beaucoup par images, qu'ils imaginent beaucoup, ont beaucoup
dans ottimus ou optimus, superlatif de bonus. Malgré l'esprit de système de quelques étymologistes, et le ridieule jeté sur quelques étymologies, les langues seront regardées comme les archives du genre humain. CVsl l'opinion dos hommes les plus célèbres.
si R I \ PENSEE DE l' HOMME. 2V7
d'imagination, et s'occupent plus des effets que des causes, du particulier que du général. L'homme plus Instruit, et les peuples plus avancés dans la civilisation , s'occupent de cause? ou d'objets généraux où intellectuels, autant ou plus que d'effets ou d'objets particuliers et sensibles 3 ils pensent beaucoup par i beaucoup, ôni beaucoup d'esprit, expriment aussi beaucoup d'idées avec là parole et l'écriture des idé< s, ou l'écriture vocale, celle des Hébreux qui est la nôtre : niais lorsqu'un peuple lait marcher de Iront les images et lés idées } qu'il cultivé a la fois son imagination et sa raison, il emploie aussi dans sort expression bu son discours beaucoup d'images bu de figures, non des figures matérielles comme celles qui se l'ont avec le geste ou le dessin, niais des figures ifi.:in>:< qu'on appelle oratoires, celles qui forment le style figuré et métaphorique. C'est ce qui l'ait que ta langue française est, dans sa simplicité, la plus métaphorique des langues, et que le peuple qui la parle, malgré la modestie de son elocution simple et sans geste, est, dans son expression, le plus figuré de tous les peuples.
Ainsi, un enfant a des images avant d'avoir des idées; ainsi un peuple cultive son imagination avant de développer sa raison; ainsi, dans l'univers même, la société des figures ou des . le judaïsme, a précédé la société des idées, ou le christianisme qui adore l'Être suprême en esprit et en vêrtfé.
Ou \ oit donc, en comparant ensemble l'expression naturelle
et l'expression naturelle des idées, que le geste est
la parole de l'imagination, et qtie le dessin en est YécrttHrèç et
de la vient que l»-> progrès desarts d'imitation prouvent bien
moins chez un peuple ou dans un lioiunie l'étendue de l'esprit
que la \i\acile de l'imagination.
1.: correspondance nécessaire des idées aux mots, et des mots aux idées, raison de toute communication de pensées par
la parole, entre des êtres qui pensent et qui parlent , devient ;nte par la méthode usitée dans l'enseignement d'une ne étrangère.
( n enfant qui l'ait un thème a des idées dont il cherche les ihdts, et celui qui l'ait une version a des mots dont il cherche les idées. Le premier va de l'idée connue au 1110! inconnu ; le second, du mot connu ou du son. à l'idée inconnue. Ainsi, l'enfant qui trouve dans son thème le mot ravager, a une idée, et le dictionnaire français-lutin qu'il consulte lui indique le mol
populorl pour le mot cherché. Celui qui, dans sa version, trouve le mot parère, a un mot sans idée, ou plutôt un son, et le dictionnaire latin-français lui donne obéir pour l'idée qu'il cherchait , et qui correspond à ce son ; en sorte que le dictionnaire est pour l'un un recueil d'idées, et pour l'autre un recueil de mots. Ce double exercice est également utile à l'acquisition des mots et au développement des idées , motif pour lequel il était pratiqué dans l'ancien système d'éducation, et ne peut être remplacé par aucun autre. L'enfant qui annonce le plus d'esprit, c'est-à-dire de facilité à développer ses idées et à en saisir les rapports, doit donc réussir dans la version mieux que dans le thème, et c'est aussi ce qui arrive presque toujours.
Mais le mot a-t-il produit la pensée dont il est l'expression ? Non, assurément, 1° par la raison que tout objet est nécessairement antérieur à son image ; 2° parce que si le mot produisait l'idée, on ne pourrait expliquer pourquoi certains sons n'exprimeraient ou ne produiraient aucune pensée : car, dans cette hypothèse, le mot étant l'unique raison de la pensée, une pensée devrait correspondre à chaque combinaison de son; 3° parce qu'il suffirait d'ouïr une langue pour l'entendre.
La raison qui fait que les mots volonté et maison réveillent en moi une pensée (idée ou image), est que volonté est , et que maison existe; et la raison qui fait que le mot cabricias ne réveille aucune pensée (ni idée, ni image), est que cabricias n'est point, et n1 existe point, et n'est ni intellectuellement, ni physiquement.
Ainsi, si je n'avais vu aucune maison, et que je ne susse pas ce que c'est que volonté, je ne m'entendrais pas moi-même lorsque je prononce volonté, maison, et ceux à qui j'adresserais ces mots ne m'entendraient pas davantage, s'ils n'avaient vu préalablement le même objet, et acquis la même connaissance.
Donc toutes les fois qu'un homme parle à d'autres hommes, et qu'il est entendu d'eux, il trouve nécessairement dans leur esprit des idées d'être ou des images d'existence revêtues des mêmes sons que ceux qu'il leur fait entendre, et l'on peut défier tous les philosophes ensemble de faire comprendre des sons qui expriment directemeht et autrement que par une négation, ce qui n'est pas et ce qui n'existe pas, et de parler à un être
sin r. \ PENSÉE DE [.' HOMME. 249
intelligent de quelque objet dont il n'ait aucune pensée, de manière à en être compris.
Des exemples mettront ces propositions à la portée de tons les esprits ; mais il faut s'arrêter encore sur cette correspondance nécessaire des mots et des pensées.
La pensée, avons-nous dit. précède le moi : de la vient qu'on dit attacher une idée, un sens à une expression, et lorsqu'on
ne peut attache)' d'idée au mot, il ne vaut que comme son, et ne sert point au discours, semblables à ces monnaies étrangères OU décriées qui ne sont pas reeues dans le commerce, et ne valent que par le poids.
.Mais, si nous ne pouvons parler sans penser, c'est-à-dire sans attacher une idée à nos paroles, ni être entendus des autres >>ans qu'ils attachent les mêmes pensées aux mots que nous leur adressons, nous ne pouvons penser sans parler en nous-mêmes, c'est-à-dire sans attacher des paroles à nos pensées, vérité fondamentale de l'être social, que j'ai rendue d'une manière abrégée lorsque j'ai dit que l'être intelligent pensait sa parole remit déparier sa pensée.
Ainsi penser, c'est parler à soi, comme parler, c'est penser pour les autres, penser tout haut, et de là vient qu'on dit s'entretenir avec toi-même, s'entendre soi-même, comme on dit, s'entretenir avec les autres, être entendu d'eux.
Parler une langue étrangère est donc traduire, puisque c'est
parler avec certains mots ou termes, ce qu'on pense sous d'autres mots «m tenues, qui, cependant, sont les uns et les autres un»' seule expression d'une même idée : (le là l'impossibilité de parler une langue étrangère aussi couramment (pie sa langue maternelle, jusqu'à ce qu'on ait acquis, par l'habitude, la faculté de penser sous les mômes termes que ceux avec lesquels on exprime sa pensée.
Il faut donc des mots pour penser, comme il en faut pour
parler; et J.-J. Rousseau en convient, et distingue nettement les objets qui font image, et peuvent s'exprimer par le geste, de ceux qui tout idée et ne s'expriment que par la parole,
lorsqu'il dit : «Ce sont là des idées <pn ne peuvent s'introduire » dans l'esprit qu'à l'aide des mots, et l'entendement ne les
» saisit que par des propositions; car sitôt que l'imagination » s'arrête, l'esprit ne marche plus qu'à l'aide du discours. »
Mais s'il faut des mots pour penser ce que Ton exprime avec des mots, il est donc impossible, d'une impossibilité physique et métaphysique, que l'homme ait inventé la parole, puisque l'invention suppose la pensée, et que la pensée suppose la concomitance nécessaire de la parole; et c'est ce qui fait dire à J.-J. Rousseau, discutant le roman de Condillac sur l'invention de Fart de parler, qui n'est pas même ingénieux : « Convaincu » de l'impossibilité presque démontrée que les langues aient » pU naître et s'établir par des moyens purement humains, je » laisse à qui voudra l'entreprendre la discussion de ce difficile » problème.... » Et il conclut en disant : «La parole me paraît » avoir été fort nécessaire pour inventer la parole. » (Disc, sur l'inégalité.)
La facilité de penser, ou l'esprit, est donc la facilité d'attacher des pensées aux mots, et la facilité de parler est la facilité d'attacher des mots aux pensées; qualités dont la dernière tient plus que l'autre à l'homme physique , et à la flexibilité de ses organes, et c'est ce qui fait qu'elle est plus commune.
Cette correspondance naturelle et nécessaire des pensées et des mots qui les expriment, et cette nécessité de la parole pour rendre présentes à l'esprit ses propres pensées, et les pensées des autres, peuvent être rendues sensibles par une comparaison, ou plutôt par une similitude telle, que je ne pense pas qu'il en existe une plus parfaite entre deux objets, et dont l'extrême exactitude prouverait toute seule une analogie parfaite entre les lois de notre être intelligent et celles de notre être physique.
Si je suis dans un lieu obscur, je n'ai pas la vision oculaire, ou la connaissance par la vue de l'existence des corps qui sont près de moi, pas même de mon propre corps, et sous ce rapport, ces êtres sont à mon égard comme s'ils n'étaient pas. Mais si la lumière vient tout à coup à paraître, tous les objets eh reçoivent une couleur relative, pour chacun, à la contèxture particulière de sa surface ; chaque corps se produit à mes yeux, je les vois tous, et je juge les rapports de forme, d'étendue, de distance que ces corps ont entre eux et avec le mien.
Notre entendement est ce lieu obscur où nous n'apercevons
SIR TA l'INsM 1)F T.'lIOMME. 251
aucune idée, pas même celle dé notre propre intelligence, jusqu'à Ce ((lie la pamle. pénétrant par le sens de l'ouïe ou (le la \tie. porte la lumière dans les ténèbres, et appelle, pour ainsi dire, chaque idée, «qui répond, comme lés étoiles dans .loi) : Mè voilà. Alors seulement nos idées son! exprimées, nous avons la conscience ou la connaissance de nos pensées. et nous pouvons la donner aux autres; alors seulement nous nous idéons nousmêmes, nous idéohs les autres cires, et les rapports qu'ils ont entre eux et avec nous; et de même que l'œil distingue chaque corps à sa coultair, L'esprit distingue chaque idée à son expression, et lait distinguer aux autres leurs propres idées, en leur en communiquant L'expression. L'idée ainsi fnaryaéé, pour ainsi dire, a cours dans le commerce des esprits entre eux, je veux dire dans le discours, où elle ne pourrait être reçue sans cette etnpréinte. C'est la vérité de cette analogie (le la pensée à la vision corporelle, qui a produit chez tous les peuples ces locutions familières par lesquelles ils expriment les qualités naturelles ou acquises de l'esprit: être éclairé, avoir des lutnières, s'énoncer avec clarté, etc. Et le mot vision lui-même s'applique à certains états de l'esprit, puisqu'on dit une vision mentale, comme on dit la vision oculaire ou corporelle.
Ainsi les sourds-muets pensent, mais seulement par images, cl n'expriment aussi que des imagés par le geStë ou le dessin, ce <pù lait qu'on ne peut les instruire que par le geste ou le dessin. Le mot même qu'on leur l'ait entrer par les yeux, COmine aux autres par les oreilles, n'"est pas pour eux une expression comme son, mais une expression comme image ou figure /et <<■ n'est pas non plus par la parole, mais par le 70/ e ou l'action, qu ils expriment le sens qu'ils y attachent.
Les bétes, sans doute, ont des images, puisqu'elles ont des sensations, sensations bornées a leur état purement physique, et qu'elles n'expriment pas par des gestes, qui sont i\v> actions délibérées, mais à l'occasion desquelles elles font des mouvements, suite nécessaire de leur organisation et de leurs rapports avec l< îs ohjeis matériels. Elles ont des images, puisqu'il en
ulte un mouvement correspondant a l'image présente par l'impression actuelle ou l'impression conservée, comme de courir après leur proie quand elles la voient. ou (le la chercher quand elles ne la voient pas; mais (-Iles n'ont point d'idées, puisqu'ellesn'onl pas l'expression de l'idée on la parole: elles n'ont pas de volonté libre, puisqu'elles n'ont pas l'expression de la
volonté libre ou l'action spontanée, et par conséquent variée ; et comme elles n'ont qu'un instinct ou volonté forcée (si l'on peut allier ces deux mots), elles n'ont que l'expression de l'instinct, ou l'action invariable, uniforme et inévitablement déterminée(l).
La brute est donc un être organisé de manière à se mouvoir à l'occasion d'images présentes à son cerveau ou ailleurs , et l'homme est un être constitué de manière à se mouvoir, lorsqu'il pense, et à agir, parce qu'il veut.
Dans les écoles modernes de physiologie et d'anatomie, on enseigne publiquement et textuellement que les seuls caractères qui distinguent d'une manière absolue l'homme de la brute, sont la station bipède et directe, et l'angle facial. La station bipède paraît renouvelée des Grecs, de qui nous avons déjà, depuis dix ans, renouvelé tant de choses, puisqu'un de leurs sages définissait l'homme un animal à deux pieds, sans plumes ; mais Y angle facial est une sottise moderne dont nous dirons un mot ailleurs.
J'ai avancé que l'esprit humain ne peut idéer ce qui n'est pas, comme il ne peut imaginer ce qui n'existe pas, et je commence par l'imagination, faculté de l'esprit plus dépendante des sens, et qui, pour cette raison, se développe la première dans l'homme comme chez un peuple. Je dois prouver cette assertion par quelques exemples.
Si une nourrice imprudente veut effrayer son enfant de l'apparition de quelque monstre hideux, de quelque chimère horrible, ou lui promettre, pour l'apaiser, qu'il viendra une belle dame toute blanche qui lui portera de beaux habits, que faitelle, et que peut-elle faire autre chose, que de rassembler des parties d'homme, d'animal, de végétal, etc., parties réellement existantes en divers sujets de la nature physique , mais entre lesquelles cette femme suppose un rapport qui n'existe que dans son imagination et clans celle de l'enfant? Car jamais l'enfant ne comprendrait sa nourrice , et ne céderait à la frayeur ou à l'espoir, s'il n'imaginait, et par conséquent s'il n'avait vu auparavant ou connu toutes les parties d'homme ou d'animal dont cette femme veut lui persuader le bizarre assemblage. Mais ce
(1) Le P. Gerdil dit que l'opinion qui fait des bêtes de pures machines, est peut-être un peu trop philosophique, et que celle qui leur suppose un principe distingué de la matière , > quoique d'un ordre inférieur à l'àrne humaine, ue l'est pas assez. Ce savant estimable est aujourd'hui cardinal.
SI H LA PJ MSI I ni L'HOW Ul ■ 253
monstre existe ou en détail et séparément dans la nature, ou intégralement dans l'imagination, < t l'image qui \ est tracée est vraie, puisqu'elle peut être réalisée au dehors, et figuréeipai le dessin; et s'il n'avait aucune existence, je le demande, de quel moyen compréhensible la nourrice pourrait-elle se servir pour en parlera 80H enfant?
Quand Épicure, pour expliquera de grands enfants la formation de l'univers, leur di1 ({ne (U-> atomes crochus, se mouvant en tous sens dans l'espace, avaient, par leur concours fortuit, formé tout ce qui existe, il n'inventa ni les corpuscules, ni les crochets, ni le mouvement, ni l'espace, ni l'univers; mais il supposa seulement au dehors nn rapport entre ces divers objets, un rapport qui a' existe que dans l'imagination, qui se figure aisément des atomes circulant, s* accrochant et s'agglomérant pour tonner des corps, mais qui ne peut exister pour la raison, parce que la raison, seul juge des rapports, en démontre la contradiction. Mais que le système de ce Grec fût absurde ou raisonnable, il n'eût parlé à ses auditeurs qu'un langage absolument inintelligible, si tous les éléments qui composent ce système n'eussent été imaginables et connus.
Prenons un exemple dans un sujet moins physique, pour arriver ainsi peu a peu jusqu'à L'objet le plus intellectuel.
Lorsque je parle de Vhypothénuse à un enfant qui a quelque teinture de géométrie élémentaire, mais qui ne connaît pas cette propriété «lu triangle rectangle, il ne m'entend pas, et ce son ne produit en lui aucune pensée. Mais si je décompose1 les divers rapports qui forment cette idée, que je lui parle de lignes, de perpendiculaire, d'angle, de triangle, de carré, etc., il me comprend, parce qu'à chacun de ces mots il attache l'idée «correspondante; et réunissant toutes ces idées dans un jugement, il en conclut la démonstration demandée. Mais comme de toutes ces idées il a l'ait un jugement, de tous les mots qui les expriment il cherche à l'aire un mot. et celui de carre de Vhypothénuse,
emprunté du grec, et «'tendu, remplace ions ses mots : Carré fait sur la base d'un triangle rectangle, et qui est égal à la somme des carrés faits sur les deux autres côtés.
Appliquons tout ce qui a précédé à la croyance de l'existence de Dieu.. le vois dans toutes les sociétés une action générale ou sociale, appelée culte, envers un être regard»'1 comme la cause universelle, et j'en conclus que l'idée de cet être est dans toutes
les sociétés; car si je ne pouvais pas conclure de Y action à Vidée qui la dirige , et qu'on appelle volonté lorsqu'on la considère dans son rapport avec V action, toute société serait impossible, et l'homme lui-même ne serait pas, puisque l'homme et la société ne sont que le rapport d'une volonté à une action, et d'une âme à un corps. « C'est, dit l'athée , un législateur qui, » pour asservir les peuples, a été prendre dans le ciel et hors » de l'homme une force qu'il ne trouvait pas dans l'homme et » sur la terre, et a persuadé aux peuples l'existence de cet être, » qu'ils ont appelé chacun dans leur langue d'un mot corres- » pondant à celui de Dieu, invention dont le souvenir, transmis » d'âge en âge, a produit notre théisme. »
On pourrait demander à l'athée où cet orateur apprit à parler, et, par cette seule considération, on remonterait jusqu'à la nécessité d'un être autre que l'homme, de qui l'homme a reçu l'art de parler, comme il a reçu l'existence, c'est-à-dire de qui il a reçu Vêtre et V avoir. Mais laissant au raisonnement plus de latitude, pour mieux convaincre la raison.
Ce législateur apprit donc aux hommes qu'il existe an Dieu, et obligé de leur expliquer la signification de ces mots, il développa, dans ses divers rapports ou conséquences, l'idée qu'il voulait leur en donner , et il leur dit , dans la langue qu'ils entendaient, que cet être qui s'appelait Dieu est un être bon et puissant plus que l'homme, qui avait fait tout ce qu'ils voyaient ; qu'il fallait l'aimer, puisqu'il était bon, et qu'il avait fait l'homme pour lui et l'univers pour l'homme; qu'il fallait le craindre, parce qu'il était puissant , et qu'il pouvait détruire l'homme et l'univers; qu'il récompensait les hommes bons, et punissait les hommes méchants , etc. : car c'est là le fond des croyances religieuses de tous les peuples. Leurs législateurs n'ont pu leur rien dire de plus intelligible, et certes nous avons connu des législateurs moins clairs dans leurs raisonnements , et surtout moins heureux dans leurs inventions.
Mais il eût été entièrement égal de tenir aux hommes le discours qu'on vient de lire, ou de leur débiter, comme des bouffons de comédie, des mots forgés à plaisirs, si les auditeurs n'eussent eu dans l'esprit, antérieurement aux paroles de l'orateur, les idées d'être, de bonté, de puissance, de comparaison, de relation, de temps, d'action universelle, de devoir, d'amour et de crainte, de bien et de mal, d'action sociale, de châtiment
SI R LA l'i V>! ! m l'hOMMI • 255
et (Je ipense, qui composent le discours qu'il leur tenait ;
idées qu'Us attachaient dans }e même ordre à chacun de ces mots, à mesure qu'ils étaient prpnoncéSj être, 6<m, puissant, plus que,., qui a, tiiiit fait,,, il fui luit, aimei*, craindre.,, réco bons, punit les méchants, etc. Sans ses idées,
nécessairement antérieures aux mots , puisque les mots n'en sont que l'expression, l'orateur n'aurait produit sur ses auditeurs d'autre ell'ct <jiu- celui que produirait sur le peuple de Pari> un Talqpow quj viendrait le prêcher dans la langue des MLantcheoux; et bien loin que de ce discours il eût resuite quelque changement dans les volontés des hommes en société, et une meilleure direction de leurs actions, ils îfauraient pas même conservé l'impression des sons qu'ils auraient entendus, et ne >c .sciaient rappelé cet orateur (pic connue on se rappelle un ion ou un boutl'on.
Ainsi, à quelque époque que l'on remonte dans la vie de l'homme et dans l'âgé dés sociétés, ces mêmes mots, être bon ri j, //issu h/ , <i/ii il tout fait, qui récompense le bien et punit h' mut , n'entreraient jamais dans la pensée des hommes pour prendre place dans leur discours, ne correspondraient à aucune pensée j 61 ne produiraient aucune action, si ces mots ne trouvaient dans leur esprit dc> pensées correspondantes qui n'attendaient pour se produire a l'esprit que l'expression qui vint les distinguer, connue une pièce d'or attend clans L'atelier l'empreinte qui doit désigner sa valeur et lui donner cours, ou encore mieux, comme |e corps attend dans le lieu obscur la
lumière qui doit le colorer et le produire.
Cette idée d'être, plus ou moins développée dans ses rapports, de bonté, de puissance, de \olonte, d'action (car tous cesrapports découlent de l'idée d'être), nest autre chose que l'idée
de l,i Divinité : idée peu développée et incomplète . si par
exemp|e, le rapport de la pluralité des attributs se d< veloppe sans celuj de l'unie d'essence, ce qui a produit le polythéisme^ 1 >; incomplète, si le rapport de puissance se développe sans celui de bonté, ce qui a produit la croyance des divinités malfaisantes
adorées che/ certains peuples; incomplète, si le rapport de
i Le p ilythéismc parait n'avoir i té qu'une idée cunfuse de la pluralité mnes divines, où bien des attributs divins. Vuhitê dans la pluralité semble exprimée dans cette locution étonnante qui commence la Genèse •■ !.'•> dieux kininm créai & ''l Bossuel la trouve encore dans le mot ; '< Faisons l'homme- »
volonté créatrice se développe sans celui d'action conservatrice, ce qui produit le déisme asiatique ou européen, c'est-a-dire Y islamisme et le philosophisme , qui tous les deux croient au Dieu créateur ou souverain, et rejettent le Dieu conservateur ou réparateur, puisqu'ils obéissent à des lois, ou suivent des opinions qui leur ont été données par des hommes.
Mais Tidée générale, primitive, l'idée sociale ou fondamentale de la Divinité, fait toujours le fond de toutes les croyances particulières, et elle se retrouve, cette idée, au sein de ce paganisme absurde qui prostituait l'adoration à des corps célestes ou terrestres, ou dans ces opinions vagues et faibles qui font de la Divinité une vaine théorie sans application à l'homme ni à la société , comme elle se retrouve dans la religion chrétienne , véritable société constituée, qui adore l'Être suprême en esprit et en vérité, et qui développe à la fois tous les rapports de l'intelligence infinie avec l'ordre de l'univers et les lois de la société.
Cette idée générale d'être et de ses rapports est sans doute la première qui luit à la raison de l'homme naissant, et qui éclaire tout homme venant en ce monde, lorsque la parole qui l'exprime vient porter la lumière dans le lieu obscur, et je soutiens que l'enfant, oui l'enfant, qui bégaie je suis sage, a une idée aussi vraie du moi, de l'être et de bonté, et d'un rapport avec le pouvoir, que le philosophe lui-même; et la preuve en est évidente, puisqu'ils expriment l'un et l'autre leur pensée par la môme action, et que l'enfant demande à son père, seul pouvoir qu'il connaisse encore, le prix qu'il a promis à sa sagesse, comme le philosophe , s'humiliant devant l'Être suprême, pouvoir universel du genre humain , lui demande la récompense réservée aux efforts que l'homme fait pour la mériter.
L'enfant, à mesure qu'il cultivera sa raison, ne fera que développer cette idée, sans prendre une autre idée d'être et de bonté : il la « développera, parce que toutes les vérités morales » sont enveloppées les unes dans les autres; » et de même que le forgeron et l'horloger tirent de la même matière, l'un l'essieu d'un char, l'autre les rouages d'une horloge, l'enfant et l'homme instruit puisent dans la même idée, l'un le petit nombre de rapports dont la connaissance suffit à ses premiers besoins, l'autre la théorie entière des devoirs de l'homme et des lois de la société.
La facilité avec Laquelle les sauvages sont convertis à la religion chrétienne vient uniquement de ce qu'elle est la plus na-
sir, r.\ PENSÉE J)K L'HOMME. 257
turelle de toutes les religions, c'est-à-dire celle qui développe les rapports les plus naturels des êtres cuire eux dans la société;
car il esJ bien plus naturel a l'homme d'avoir une femme que d'en avoir plusieurs, d'adorer un Dieu que d'en adorer /;///sieurs (I ), d'être civilisé, enfin, que d'être sauvage ; et Ton peut dire en général que tout ce qu'elle prescrit de plus sévère est ce qu'il y a de plus naturel. Et qu'on ne dise pas (pie cette adhésion des sauvages aux vérités sociales n'est ni motivée, ni éclairée; car, je le demande, quelle expression plus forte d'une pensée distincte, d'une conviction profonde que la civilisation, la plus importante , la plus générale de toutes les fictions sociales, l'action sociale par excellence, la civilisation, qu'on peut définir ['application des lois générales de l'ordre à la société humaine? Les peuples du Paraguay se sont civilisés en devenant chrétiens, et ils sont devenus chrétiens en se civilisant; et ils étaient à l'opposite de la civilisation, ces peuples dont les laits exagérés sont le premier aliment de notre curiosité, et l'éternel objet d'une admiration puérile; ces peuples de sophistes et de statuaires, qui, cherchant la sagesse (2) hors des voies de la nature, ont voulu faire à force d'art la société qui doit être L'ouvrage de la nature : peuples insensés qui opprimèrent , qui corrompirent avec leur législation purement humaine L'homme que protègent, que perfectionnent les lois naturelles des sociétés.
Je croirai, si l'on veut, que L'imagination, plus mobile chez Les enfants et Les peuples naissants, vient mêler ses images fantastiques aux idées pures de L'intelligence. Qu'importe après tout aux conceptions de la raison cet anthropomorphisme involontaire, cette Ûlusion de uo^ sens dont L'homme même le plus Bévèremenl méditatif ne saurait entièrement se détendre, et auquel la religion chrétienne, plus humaine que le philosophisme, se prête elle-même, Lorsqu'elle nous enseigne un Dieu- Bomme, et Lorsqu'elle nous permet de le figurer? Le sauvage qui se figure peut-être la Divinité sous les traits du vieillard
vénérable qui la lui a annoncée, ne l'appelle pas moins le grand esprit, et ce qui est bien autrement décisif, n'en renonce pas moins à Sa barbarie héréditaire et nationale, et prouve assez
l'idée qu'il se forme de la sagesse et de la puissance de l'être
i Seà tune quidm ignorantes Deum, iis qui naturft dou sunl dii servièbatis. Ep. ad Galat.
■i Çroxi sapieniiam quœrunti s. Paul.
qu'on lui révèle, en en prenant les leçons pour loi de ses volontés, et les exemples pour loi de ses actions.
« Les sauvages, dit Condorcet, sont distingués seulement des » animaux par quelques idées morales plus étendues, et un » faible commencement d'ordre social. » Ces idées morales , ce commencement d'ordre social, sont des traces à demi effacées des lois primitives des sociétés, et des semences de christianisme et de civilisation moins altérées par une ignorance héréditaire, qu'elles ne le furent chez les peuples les plus polis du paganisme par ces législateurs si vantés. Ces idées morales, germes précieux des vérités morales ou sociales, l'instruction vient les développer, « parce que toutes les vérités morales sont » enveloppées les unes dans les autres , » et les conduire à une » heureuse maturité. L'expression seulement , dont Condorcet se sert en parlant de la distinction que mettent entre l'homme sauvage et la brute des idées morales et un commencement d'ordre social, est bien peu philosophique, car la distinction des idées morales, et de Y ordre social, est la distinction du néant à l'être, même pour si peu étendues que soient ces idées morales , et pour si faible que soit ce commencement d'ordre social; et certes il est aussi absurde de remarquer qu'un peuple naissant à la société n'a qu'un faible commencement d'ordre social, qu'il le serait d'observer qu'un enfant qui commence ses études n'a pas encore fait toutes ses classes.
Quant aux idées morales plus étendues chez les sauvages que chez la brute, on juge que l'homme le plus sauvage a quelques idées morales, parce qu'il fait quelques actions morales ; mais où est la moralité des mouvements de la brute pour pouvoir en inférer quelque moralité dans ses idées ?
Au reste, on doit savoir gré à Condorcet d'assigner pour différence entre l'homme en état sauvage et la brute, quelques idées morales et vu commencement d'ordre social, lorsque les physiologistes modernes enseignent dans leurs cours, les seuls qui soient suivis aujourd'hui , que Y unique caractère qui distingue d'une manière absolue l'homme de l'animal, est la station bipède directe et l'ouverture de l'angle facial. Il faut apprendre au grand nombre de nos lecteurs que deux lignes, dont rime tombe du front, l'autre, venant de Yocciput, passe par l'extrémité inférieure de l'oreille, forment , par leur rencontre , à la lèvre supérieure un angle appelé angle facial, dont le plus ou
SI R I.\ l'i NSI l Dl. L HOMME.
le moins d'acuité sert a mesurer les diversdegrés d'intelligence entre les êtres, depuis l'huître Jusqu'à l'homme (4); rai- entre ces diverses espèces il n'y a (iiic du plus et du moins, en sorte qu'on peut mesurer géométriquement l'étendue <!<■ l'esprit, comme on mesure l'élévation du pôle. Os facéties, débitées gravement et en beaux termes, pour l'instruction, ou plutôt
pour l'amusement d'une jeunesse sans connaissances et dans l'âge des passions, ne font pas même des médecins, et l'art de guérir périra . comme l'art de vivre ou la morale, étouffé par ces rêveries soi-disant métaphysiques de gens qui croient que disséquer un cadavre c'est étudier L'homme, et qu'ils connaissent L'ensemble, pane qu'ils nomment des parties. « L'homme, » dit la divine sagesse, n'a pas compris la dignité à laquelle il » a ete élevé . cl en se comparant aux animaux sans raison , il )> est devenu semblable à eux {"2). »
Mais si L'homme n'invente pas les êtres, que fait-il lorsqu'il m- trompe) Il les déplace, et en intervertit les rapports. Ainsi, la nourrice qui suppose un monstre pour effrayer son enfant, Épicure qui supposait que les corpuscules avaient formé l'univers , celui qui suppose qu'Orléans est à cent lieues de Paris, n'invente rien, comme je l'ai dit, et ne fait que déplacer des objets qui existent et intervertir les rapports qu'ils ont entre eux : et celui môme qui supposerait à <li\ lieues de Paris une ville qui n'y serait pas. que ferait-il autre chose que de placer dans un lieu une chose qui est dans mille autres lieux?
11 eu <st drs .■lies moraux de même que des êtres physiques. Ainsi, quand je dis que le peuple est pouvoir suprême) je n'invente ni !'■ peuple, ni le pouvoir, et je ne lais que les déplacer et Intervertir 1»'^ rapports qu'ils ont entre eux.
\.\ remarquez ici mie non-seulement L'homme qui affirme
i srveau <• t l'organe, le moyen ou le ministre de la pensée, parce qu'il en reçoil l'expression, et cette vérité paraît à découvert dans les locution! familière! de toutes les langues. Mais par quelle partie du cerveau, • t comment - ministère? G'esl ce qu'on Ignore, puisque de fortes
lésions ni cerveau o'oni pas empoché la faculté de penser. Gh. Bonnet, tende bui ci - paroles de r apôtre, surgei corpus spiritale, a cru m1"'- même dans une autre vie, l'âme humaine ne sérail pas entièrement privée d'ors. Leibnitz pai.ru inclinera la mômeidée.Nos physiologistes veulent qne le cerveau digère les sensations pour en faire la pensée, comme l'estomac digère les aliments et en (ait le chyle.
(i) Homo, <"»i in honore êuH , non intêllexit, comparatus est jumentis insipientibus, et similis foetus est illis. Psal.
la Divinité ne l'invente pas, mais que l'homme même qui la méconnaît ne la nie pas, et ne fait que la déplacer pour lui substituer un autre être.
En effet , comme l'intelligence infinie est cause du monde physique et cause du monde moral ou social , deux rapports généraux d'où dérivent les rapports particuliers des hommes avec la Divinité , l'athée qui, subjugué par la présence de l'effet, avoue, à son propre insu, la nécessité de la cause, suppose la matière comme cause du monde physique, et l'homme comme cause du monde social. C'est ce que veulent dire ces deux axiomes : La matière est éternelle, et le peuple est le pouvoir souverain; car, si la matière est éternelle, elle est cause d'ellemême, et n'a pas reçu l'être d'autre que d'elle-même ; et si le peuple est pouvoir, il est cause de lui-même, puisqu'il ne peut exister de peuple sans un pouvoir qui le conserve. Mais la matière ne nous est connue que comme une succession de formes ordonnées pour une fin de reproduction, et la société comme une disposition d'hommes ordonnés pour une fin de conservation. Disposition et ordonnance vers une fin est une action, et une action suppose une volonté, comme un effet suppose une cause. Aussi les mathématiques (1) démontrent l'impossibilité d'une succession infinie ou éternelle de formes matérielles, et l'histoire établit avec la même évidence l'impossibilité de la souveraineté du peuple ; et c'est avec raison qu'on bannit aujourd'hui de la géométrie le terme d'infini, et qu'on effacera bientôt des titres des peuples celui de souverain.
Et remarquez que l'on peut dire que la matière est étendue^ solide, impénétrable, etc., parce que nous pouvons affirmer du collectif ce que nous affirmons du partiel, et qu'il n'y a aucune partie de matière qui ne soit étendue, solide, impénétrable, etc. Mais nous ne pouvons affirmer que la matière soit éternelle, parce que nous ne voyons aucune partie de matière qui soit éternelle, même quand nous supposerions qu'une fois formée , elle ne sera pas détruite, opinion que la religion elle-même ne défend pas à la philosophie; car nous ne pouvons affirmer de la matière que des qualités qui tombent sous nos sens, et des
(1) Essai d'une démonstration mathématique contre l'existence éternelle de la matière et du mouvement, déduite de l'impossibilité démontrée d'une suite actuellement infinie de termes, soit permanents, soit successifs. A Paris, 17G0. Par le P. Gerdil.
si'R LA PENSÉE DE L9HOMME. 201
esprits, ([ne des qualités qui ne tombent pas sous nos sens, et l'éternité n'est pas une modification, une manière d'être, ou qualité de la matière, qui n'est pour nous que continuité et contiguïté, succession en un mot, et l'éternité n'en admet point. De même nous pouvons affirmer du peuple qu'il est sujet, puisque nous le voyons composé de sujets, et qu'il esl même impossible qu'il exerce en corps la souveraineté, puisqu'il faut parler et agir pour être souverain, et qu'un peuple en corps ne pourrait physiquement parler et se faire entendre , et ne peut agir sans tout renverser. On dira que le peuple assemblé s'exprime par un organe ou le ministère d'un orateur; mais un organe doit être inspiré par celui qu'il représente , au lieu que dans ce cas c'est l'organe qui inspire lui-même son mandataire, lui insinue ses desseins, que le peuple prend pour ses propres volontés , et de là tous les désordres des États populaires, et les extravagances de leurs résolutions. Or, une souveraineté qui ne peut parler et agir que par inspiration, n'est point une souveraineté, mais une obéissance déguisée. En un mot, la matière est succession, continuité, contiguïté, commencement par conséquent, et l'éternité exclut toute idée de commencement et de succession. La souveraineté doit être indépendante, et l'idée dépeuple, surtout assemblé, entraîne avec soi l'idée de dépendance, et exclut toute idée de volonté et d'action libre de toute inspiration précédente. Donc, etc.
Je sais qu'on oppose des arguties aux principes, comme on jette des pierres contre une montagne; mais elles ne peuvent ébranler que ceux qui prennent tout syllogisme pour une objection.
Les partisans de r éternité de la mature et de la souveraineté du peuple sont des hommes à imagination, qui ne se figurent dans l'univers que des images (le mers, de terres, de volcans, d'astres, de feu, d'air, de végétaux , d'animaux, et dans la société que (les images d'assemblées, d'orateurs, de législateurs, de députés, etc., faibles esprits qui ne peuvent penser que des images, qui ne penseraient plus, si ces représentations intérieures leur manquaient; incapables, sans doute, de s'élever jusqu'aux idées générales qui ne s'expriment (pie par la parole, et de \oir dans la Divinité, région éternelle desessences, comme l'appelle Leibnitz, une volonté générale, infinie, toutepuissante , qui, agissanl par les lois générales de l'ordre physique, produit cette action universelle qu'on appelle univers, et
agissant par les lois générales de Tordre moral , produit cette action générale qu'on appelle société.
On peut donc conclure que Terreur est imaginable , mais qu'elle n'est pas idéable ou compréhensible. « Le faux, dit » Malebranche, est incompréhensible. » Et j'ai toujours admiré le bon sens de ce roi de Tlnde dont parle Voltaire, qui ne put jamais comprendre ce qu'un Hollandais lui racontait du gouvernement démocratique de son pays , tout aussi étonné que nous le serions., si Ton nous parlait de quelque contrée éloignée où les familles sont produites par les enfants.
Et pour mettre dans un plus grand jour cette présence des idées générales à notre esprit, présence qu'éveillent en nous les idées particulières dont nos sens nous transmettent l'expression, l'image d'un cheval , par exemple, ne me présente rien de général ou de nécessaire, ni dans son existence, ni même dans son organisation, ni dans son être, ni dans ses manières d'être, puisque le cheval peut ne pas exister, qu'il n'existe pas partout , et qu'en le considérant comme destiné à porter et à traîner, tout autre animal (et l'homme lui-même en est un exemple) peut remplir la même destination avec une organisation différente. Il n'y a donc point de cheval en général, ou nécessaire; il y a des chevaux, image collective dont je forme l'idée abstraite d'une espèce particulière d'animal. Mais lorsqu'on me démontre pour la première fois la propriété du cercle, et Ton peut en dire autant de tout autre figure , mon esprit découvre au delà de ce cercle linéaire dont les yeux lui transmettent l'image, un cercle en général partout le même, nécessaire par conséquent, et qui serait en soi, même quand il n'existerait au dehors aucun cercle. Bien mieux, les propriétés de ce cercle général, mes sens ne m'en donnent qu1 une idée trèsimparfaite , ou même m'en donneraient plutôt une notion tout opposée ; car, si me défiant de l'imperfection de mes organes , je voulais les aider d'instruments , et que j'observasse un microscope , ou que je mesurasse avec des instruments parfaitement justes, s'il pouvait en exister, les lignes courbes ou droites qui composent le cercle, qui le coupent et entrent dans la démonstration de ses propriétés, je ne trouverais ni cercle rond, ni ligne droite , et je serais frappé des irrégularités de ces lignes si régulières. Je n'y verrais certainement pas cette infinité de côtés qui font de sa circonférence un polygone régulier ni cette tangente qui ne touche le cercle qu'en un point,
sua i.\ pnsi'i de l'homme. 203
pas plus que je ne VOIS de point sans étendue, de ligue Bans
largeur, et de surface suis épaisseur. C'est la cette «'tendue intelligible différente de retendue imaginable que lialebranche voyait en Dieu, région de toutes les généralités; système qu'il porta tn»p loin, comme tous ceux qui enchaînent des vérités à un plan général; car un esprit n'est pas propre a faire un Bysteiiie, lorsqu'il n'a pas la force de le dépasser., parce qu'on ne
découvre jamais rien au physique, ni au moral, sans faire beau- COUP dfi pas inutiles, et mènie sans revenir sur ceux que l'ona faits au delà de son objet.
Aussi il est à remarquer qu'on ne trouve point d'atkéei parmi les géomètres métaphysiciens, ou parmi ceux qui ont t'ait d'importantes découvertes dans ce monde des rapports,
tels que Pescartes, Pascal, Newton, Lejbnitz, Euler, puissants génies qui se sont élevés jusqu'à la contemplation des prin» ripes mêmes de cette science, qui pour le plus grand nombre ne commence qu'aux éléments, et qui n'offre à la plupart de ceux qui la cultivent, que des images aisées à saisir et à combiner, au moyen des lignes, chiffres ou lettres qui en figurent les rapports; art facile sous cet aspect, qui convient aux imaginations sans chaleur et aux esprits sans étendue, et qui, arrêtant la pensée de l'homme aux rapports des êtres matériels, devait, dans ce siècle matérialiste, hâter la chute des autres études, el survivre aux connaissances qui règlent la société, et même aux arts de L'esprit qui l'embellissent.
Mais cette idée générale de l'être et de ses rapports, quand a-t-elle lui sur la société, sinon lorsque l'être par excellence, l'être suprême, l'être nécessaire, s'élevanl lui-même (qu'on me permette d'emprunter de la géométrie cette locution qui convienl Bi bien a mon sujet), s' élevant lui-même à une puissance infinie d'être, par cette expression sublime, .11. .-1 [S CELUI Q\ 1
h 1-. a révélé a l'homme l'idée de ['être? Car il n'y a proprenu ut d'&reque celui qui en a Vidée, et qui en a V expression, el elles ne son/ pas, ou elles ne sont (pic connue le néant devant l'être, tanguant nihilum mite te, ces formes matérielles, vaines figures qui paraissent, qui disparaissent, et n'ont de constanl que leur succession • Praeterit figura hujus mundi.
L'homme donc qui enseigne, même un cillant, ne fait que
développer les conséquences ou les rapports de l'idée fondamentale d'être qu'il trouve dans ^<>n esprit, point commun
d'intelligence entre le maître et rélève, sans lequel ils ne pourraient s'entendre. Le maître développe ces rapports « enveloppés » les uns dans les autres , et que la méditation parvient tôt ou » tard à extraire, » en donnant à l'élève le mot qui les exprime, et qu'il lui explique par des noms d'autres rapports antérieurement connus; en sorte que dans l'instruction, même la plus élémentaire, il y a nécessairement un premier moment où enseignement du maître est devancé par l'intelligence de son élève. « Les hommes, dit Malebranche , ne peuvent pas nous instruire en nous donnant des idées des choses, mais seulement en nous faisant'penser à celles que nous avons naturellement (1). Un sourd-muet, dit le père Gerdil dans son Traité des caractères distinctifs de l'homme et des brutes, n'a, dit-on, aucune idée de Dieu et de l'âme, ni du bien et du mal moral. Soit. Je crois qu'il ne sait pas non plus que les trois angles d'un triangle sont égaux à deux droits. Que conclure de là, sinon que son attention ne s'est pas encore portée à ces objets, et qu'il n'a pas fait usage des idées qu'il a réellement, et qui, par de justes applications et quelques conséquences déduites l'une de l'autre, auraient pu s'élever jusqu'à la connaissance de la vérité ? Ce n'est pas la voix du maître qui imprime dans l'esprit du disciple l'intelligence des vérités qu'il enseigne. Un géomètre qui donne des leçons ne fait que présenter à son élève les objets sur lesquels il doit fixer son attention ; il l'aide à les démêler , pour qu'il ne prenne pas l'un pour l'autre : mais c'est au disciple à voir de lui-même ce qu'on lui met sous les yeux. En vain le maître prêcheraitil le contraire de ce que l'écolier a conçu démonstrativement , celui-ci ne l'en croirait pas sur parole : c'est que la
(1) On croit communément que les sourds-muets parlent naturellement par gestes. Les sourds-muets ^apprennent les gestes par le commerce des hommes, comme les enfants apprennent la parole : des sourds-muets ensemble, sans communication avec des êtres entendant, 'parlant, et des enfants abandonnés dans les bois sans avoir la parole, ne penseraient rien, n'exprimeraient rien ni par geste, ni par parole. Ils auraient quelques mouvements déterminés par leurs besoins , mais ils ne feraient point d'actions délibérées, n'en verraient point faire, et par conséquent n'auraient point le geste qui est l'expression de l'action, comme la parole est l'expression de la pensée : ils auraient l'être sans Y avoir, et seraient bien au-dessous des brutes. Le sauvage de l'Aveyron n'a encore de gestes que pour ses besoins immédiats et journaliers , manger, sortir, etc.; mais il ne raconte pas par gestes, il exprime des appétits, et non des idées, à peu près comme un animal dressé, et cependant il est l'objet des soins assidus et intelligents de M. Itard, médecin, et d'une femme qui le garde.
BUB LA PENSÉE DE LITOMME, 265
» connaissance du vrai n'est pas uniquement l'ouvrage de
» l'instruction. L'homme a le plus souvent besoin d'aide pour » y parvenir; niais il n'y parvient que par son intelligence , et est par elle qu'il est réellement instruit et convaincu. Un oniètre n'aurait point dû être étonne de ne pas trouver B dans le soni'd-inuet la moindre teinture des éléments de géo- » metrie . et pourtant l'ignorance de ce sourd-muet ne lui » aurait jamais l'ait soupçonner que les connaissances géomé- » triques, dont les hommes s'applaudissent à si juste titre, ne » sont fondées que sur l'éducation et le préjugé. » De ces dernières paroles, laiiteiu* tire la conséquence naturelle, qu'on ne peut pas conclure qu'il n'y a ni Dieu dans l'univers, ni aine dans l'homme, de l'ignorance où l'on trouve le sourd-muet sur l'existence de Dieu et sur celle de l'âme; et j'ajoute que les idées //'/////ï<//V.s'dusourd-muetsur les rapports des êtres moraux entre eux. ou vérités morales et sociales, comme sur le rapport des êtres physiques, ou vérités physiques et géométriques, ne peuvent, faute d'expressions, se rendre présentes à son esprit, pour être présentées à l'esprit des autres, et faire ainsi l'objet de sa réflexion et le sujet de sa conversation jusqu'à ce que l'instruction l'introduise dans la société, dépositaire, en quelque sorte, de toutes les idées, puisqu'elle en conserve, par la parole et l'écriture, toutes les expressions. Il y a de quoi s'étonner des questions que tirent des savants, théologiens et autres, à ce sourd-muel de Chartres qui recouvra tout à coup l'ouïe à l'âge de vingt ans et apprit la parole, dont Condillac parle d'après le Journal des Savants de 171 \ , et que M. le cardinal Gerdil a pris pour sujet des réflexions qu'on vient de lire. Ces savants lui demandèrent qu'elles avaient été ses idées sur Dieu et sur l'âme jusqu'à cette époque, (l'était demander à quelqu'un qui n'aurait jamais vu son \ isage, de quelle couleur sont ses yeux ;
et il etuit étrange assurément qu'on voulût que cel enfant connût ses idées, Lorsque ces idées ne s'étaient rendues sensibles ;i xin esprit par aucune parole, et qu'il exprimai pour lefl autres ce qui n'était pas alors exprimé pour lui-même.
Tout ce qui a été dit jusqu'à présent nous a conduits insensiblemenl a la fameuse question des idées innées, et nous peut servir a la résoudre.
Écartons d'abord l'expression vague et peu définie d'idées innées, signe de contradiction et de scandale pour les philosophes modernes, quoique J.-J. Rousseau lui-même l'ait
employée, et dans l'acception la plus scolastique, lorsqu'il dit que l'homme est né bon , est né libre ; et disons que les idées sont en nous à la fois naturelles, et acquises par les sens, car il n'y a rien de plus naturel pour l'homme que d'acquérir, de plus naturel à Y être que d'avoir. Les idées sont naturelles en elles-mêmes , acquises dans leur expression : naturelles , car l'homme qui ne montre point d'idées n'a de la nature humaine que la figure, et naturelles encore, puisque dans l'homme l'action qui lui est naturelle et coordonnée est subordonnée à la faculté d'idéer ; acquises , parce que l'expression qui nous est transmise par les sens nous vient du dehors et de la société. Cette expression revêt , pour ainsi dire , nos idées , en fait un son par la parole, et une image par récriture : ainsi exprimées, elle les présente à notre propre esprit, et notre esprit voit sa pensée dans l'expression , c'est-à-dire , se voit lui-même (car l'esprit n'est que la pensée), comme les yeux se voient euxmêmes dans un miroir. Et de même que sans la lumière; notre propre corps demeurerait éternellement caché à nos yeux, nos pensées, sans expression, resteraient à jamais ignorées de notre esprit.
Les vérités, même les plus intellectuelles, ont besoin d'expression pour devenir l'objet de notre croyance. F ides ex auditu, dit saint Paul ; « la foi vient de l'ouïe , et comment enten- » dront-ils, si on ne leur parle? » parce que l'ouïe est dans l'homme le sens propre des idées , comme la vue est le sens propre des images.
Les deux opinions des idées naturelles et des idées acquises par les sens sont donc vraies toutes les deux, si on les réunit; fausses, si on les sépare : nouvelle preuve que la vérité n'est pas dans le milieu comme la vertu, parce que la vertu consiste à éviter tous les extrêmes, et la vérité à embrasser tous les rapports.
Concluons donc que les hommes ont naturellement l'idée de l'être cause universelle , créatrice et conservatrice , non que cette idée soit innée dans l'homme moral de la même manière que le besoin de manger et de boire est inné ou natif dans l'homme physique, mais parce qu'elle est naturelle à notre esprit, je veux dire qu'elle entre naturellement dans notre entendement, dès que l'expression qui lui est propre, transmise par les sens , vient la représenter ou la rendre présente, et qu'une fois reçue, elle se coordonne naturellement aux perceptions les plus élevées de notre raison, et dirige nos actions vers
SUR LA pi:\skf Pi: k HOMME. 207
Le but le plus utile : m iorte que de toutes les vérités, la plus oaturelle esl la nécçmtè d'une cause qui fait et qui conserve idée aussi nécessaire à la perfection de l'homme social, que les aliments son! nécessaires, au soutien de l'homme physique; idée enfin qu'on ne retrouverait pas chez tous les peuples, si elle n'était pas naturelle à tous les hommes.
Cette cause universelle , présente à l'entendement de l'homme pal la parole qui en exprime l'idée, présente à son imagination par les sensations qui résultent des effets qu'elle a produits, présente à son cœur par l'amour, ou même par la haine, présente au monde physique par les lois du mouvement, et au monde moral par les lois de Tordre; eette eause, développée pour l'intelligence humaine dans tous ses rapports de volonté et de sagesse, d'amour et de bonté , d'action et de puissance; est Tunique raison de tous les rapports qui existent entre les êtres physiques et qui sont l'univers sensible, et des rapports qui unissent les êtres moraux et forment la société.
Mais, et c'est à dessein que j'insiste sur cette vérité , cette idée, toute naturelle qu'elle est, attend, pour luire à Tesprit de l'homme, l'expression qui doit la produire, et elle reste inconnue à l'homme lui-même, jusqu'à ce qu'il ait reçu de sa société avec l'être semblable a lui, cette expression qu'une tradition ou parole héréditaire conserve dans les familles, et qu'une écriture impérissable conserve chez les nations.
11 est donc physiquement et métaphysiquement impossible que les hommes aienl inventé l'idée de la Divinité ou delà cause
générale de tout ce qui est; car. ou l'inventeur ne se serait jamais entendu lui-même, s'il avait inventé le mot avant d'avoir l'idée, ou il n'aurait jamais été entendu des autres, s'il leur avail adressé des mots auxquels ils n'eussent pu attacher aucune idée ( 1). Kn un mot, une idée sans expresion n'est pas une idée , et n'rM pas, puisqu'une idée n'est eoiuiue, pensée , qu'autant qu'elle est exprimée par une parole. Tue parole sans
i On peut absolument c îevoir qu'on peul inventer le nom du substantif, noui . h inventons tous les jours : mais quanl au verbe avec ses, modes de temps, d'action, de personne, il ne B'en introduit jamais il<' nouveaux dans le I qu'ils ne soienl tirés de quelque autre mot. Or, on peut parler sans substantif, parce que le geste exprime l'objet présent, et le dessin l'objet absent; m. us un oe peut parler >au< verbe.
idée n'est pas une expression , et n'est qu'un son , puisqu'une parole n'est entendue qu'autant qu'elle exprime une idée.
Je finirai par une observation dont je laisse au lecteur à peser l'importance. Les métaphysiciens , et surtout Condillac , appellent du nom commun d'idées abstraites les idées collectives, représentatives de certaines modifications ou propriété des corps, telles que blancheur , acidité , fluidité , etc. , et les idées générales, représentatives des attributs de l'intelligence infinie, sagesse, justice , ordre , etc., c'est-à-dire qu'ils confondent sous une même dénomination des êtres sans réalité , des êtres de raison, avec la réalité même de l'être et la raison de tous les êtres. Cependant ces deux opérations de l'esprit ne sont pas du même genre, si même elles ne sont pas opposées comme le simple et le composé. En effet, dans l'une, l'esprit considère les objets physiques d'une manière collective et composée en elle-même, quoiqu'elle paraisse simple dans son expression, et blancheur n'est évidemment que la collection de tous les corps blancs, considérés sous la modification de leur couleur ; dans l'autre, l'esprit considère dans leur simplicité et leur généralité, leur infinité, les attributs de l'être intelligent, ordre, sagesse, puissance, etc., raison de toute société ou de tous les rapports des êtres entre eux. Blancheur est un mot abstrait qui exprime des accidents de substances contingentes , au lieu qu'ordre, sagesse, bonté, justice, sont des expressions générales qui désignent l'essence même de l'être nécessaire , dont l'opération une et simple prend divers noms, selon les divers effets que nous lui attribuons, être général qui comprend tous les êtres existants ou possibles dans sa volonté et sous son action ; attributs qui ne seraient pas moins vérité , même quand il n'existerait rien au dehors de l'Être suprême, et que ses attributs ne seraient ordonnés que relativement à lui.
Condillac va plus loin. Cette faculté de l'esprit, de considérer les objets physiques dans leur collection , et l'être simple dans son unité ou dans sa généralité, a été regardée, avec raison, comme l'apanage exclusif de l'esprit humain, sa plus belle prérogative, et la raison de ses progrès. « L'homme, dit M. le » cardinal Gcrdil, a seul, entre les animaux, le pouvoir defor- » mer des idées abstraites, ainsi que M. Locke en convient. » Condillac donne dans une opinion diamétralement opposée. « Ce qui rend, dit-il, les idées générales si nécessaires, c'est la » limitation de notre esprit; » et conséquent à ce principe, il
SUB LA PI NSEJ Ml L HOMUK.
accorde cette faculté aux brutes : « Les botes, dit-il, ont des » idées abstraites. » On ne concevrai pas une pareille contradiction aux idées ri eues, et même à celles de Locke son maître, si Condillac ne nous l'expliquai! lui-même, en nous apprenant ce qu'il entend par idées générales. « Ce qui rend les idées d générales si nécessaires, c'esl la limitation de notre esprit. d Dieu n'en a nullement besoin; sa connaissance comprend » tous les individus, et il ne lui est pas plus difficile de penser » en même temps à tous qu'à un seul. »
Condillac entend donc par généralité la collection des Mividualités, au lieu d'entendre la simplicité et l'unité de l'être (1). Mais quoi ! cette faculté de considérer l'i \, le simple ou le général, ces vastes et sublimes notions d'ordre, de raison, de justice, fondement de toutes ces théories générales qui rapprochent de l'intelligence divine les intelligences humaines qui les conçoivent , ne seraient qu'une preuve de la faiblesse de notre entendement, et le point par où l'esprit de l'homme se rapprocherait de l'instinct de la brute! l'esprit de l'homme, « qui ne )> peut, dit Bossuet, parlant à l'Académie française, égaler ses » propres idées, tant celui qui nous a formés a pris soin de maria quer son infinité ! » Et l'infini lui-même ne connaîtrait l'ensemble de son ouvrage que dans les détails! et Tordre général ne serait présent à ses yeux que par nos actions individuelles, si souvent opposées a tout ordre ! Je sais que dans les écrits de Condillac, comme dans le plus grand nombre des écrits pliilo- BOphiques de ce siècle, les conclusions de l'auteur sont souvent différentes des conséquences de ses principes; mais si l'auteur peut s'excuser sur ses conclusions, les principes doivent être jugés par leurs conséquences.
Ainsi, distinguons nettement les idées collectives, représentatives des modifications contingentée de l'être étendu, des idées générales, représentatives des attributs nécessaires de l'être simple. Appelons les unes, si l'on veut, idées abstraites, et les autres, idées simples ou générales; et c'est a voir en Dieu ces idées générales, OU plutôt à voir Dieu même dans ces idées
(1) .)•' prie le lecteur de réflédhir sur la raison du mot général, eo parlant du chef d'une armée; il y verra distinctement la différence du général au collectif, puisque L'armée est un corps collectif, e1 que Vanité de l'homme qui commande B'appelle général. Ce mot, sous cette acceptation, ne vient d'aucune langue connue, et il est reçu chez toute le Dations chrétiennes; il renferme un sens profond.
générales, qu'aurait dû se borner Malebranche , dont le système, poussé jusqu'à voir en Dieu même Yétendue intelligible, a pris une fausse couleur de spinosisme , et a prêté au ridicule (1), et peut-être à la censure. Je dis peut-être, car ce grand homme s'est plaint, non sans raison, de n'avoir pas été entendu, même par Arnauld : et qu'on ne dise pas que si Arnauld n'était pas capable de l'entendre, il ne pouvait être entendu de personne; car il y a bien d'autres vérités qu' Arnauld n'a pas entendues, et l'on ne sait pas assez combien le meilleur esprit peut se prévenir pour ou contre certaines idées, et combien les préventions faussent, ou même rétrécissent l'esprit. Au reste, Malebranche, certain de la solidité des fondements sur lesquels il bâtissait, en appelait à la postérité des préventions de ses contemporains.
Malebranche considère surtout dans ses ouvrages la volonté générale de l'auteur de la nature, les lois immuables de l'ordre, la raison essentielle qui éclaire les hommes, et il va jusqu'à dire : « La volonté qui fait l'ordre de la grâce est ajoutée à la » volonté qui fait l'ordre de la nature : // n'y a en Dieu que ces » deux volontés générales, et tout ce qu'il y a sur la terre de » réglé dépend de l'une ou de l'autre de ces volontés. » Idée vaste, mais incomplète, et qui ne rend pas l'étendue et la profondeur de ce passage de saint Paul, qui est l'abrégé et comme la devise du christianisme : Instaurare omnia in Christo quœ in cœlis et quœ in terra sunt.
(1) Spinosa voit Dieu dans l'étendue, Malebranche voit retendue en Dieu. La nuance est délicate. Il est vrai que Malebranche spiritualise l'étendue pour ne pas matérialiser Dieu ; mais cette explication ne lève pas la difficulté. Le fond du système de ce beau génie, qui honore l'espèce humaine, et donne une si haute idée de l'intelligence divine, accueilli d'abord avec enthousiasme en France, où on lisait alors, et chez l'étranger, fut combattu par un parti qui ne lui pardonnait pas de ne pas partager ses opinions fausses et étroites. Il ne faut pas croire que ce soiiun mérite pour un métaphysicien d'être, comme Locke et Gondillac, sec, froid et triste, ni un tort d'avoir une imagination vive et brillante, comme Platon, Descartes, Malebranche, Fénelon et Leibnitz. Malebranche lui-même a eu la faiblesse de le croire. Il n'a pas vu que les opinions métaphysiques, théistes et spiritualistes vivifient toutes les facultés de l'esprit, tandis que les opinions qui mènent à l'athéisme et au matérialisme les matérialisent toutes, semblables à ces eaux froides qui pétrifient tout ce qu'on y jette. Au reste, il faut régler sans doute l'esprit de système, mais il ne faut pas le condamner. Un système est un voyage au pays de la vérité; tous les voyageurs s'égarent, et tous découvrent quelque chose, et la société, un moment abusée par 1rs erreurs, profite tôt ou tard des découvertes.
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Halebranche m'entendit donc par Tordre de la nature, que Tordre physique ou les lois descorps, e1 parl'ordr< delà grâce, que l'ordre puremenl intellectuel et les rapports des intelligences, considérés dans là religion seulement ; et ilnebiïque cela de réglé sur la terre, comme si, sous l'empire de l'être ordre et règle essentielle, il pouvait y avoir quelque chose pà '>'-. Quelle vaste carrière eût été ouverte a son - il eût généralisé cette idée, embrassé la nature morale comme la nature physique, et porté ses regards, non sur l'ordre particulier de la religion, niais sur L'ordre général de la société,
qui comprend les rapports de Dieu et de l'homme, appelés i, e1 les rapports des hommes entre eux, appelés gouements, réglés, les uns comme les autres, par les lois de l'être pouvoir suprême de tous les êtres! Que do progrès eût t'ait ce profond méditatif dans la recherche de lu vérité, si, au lieu de consumer ses forces, comme le voyageur égaré dans des sables arides, a pénétrer le (■<nnnt<>ut et la manière d'objets ou d'opérations dont il suffit à l'homme d'idéer la raison, c'est-àdire de comprendre lu nécessité, il eût fait à l'état extérieur de la société religieuse et politique une application réelle t historique de la vérité de ses principes! car la vérité devient sensible dans la réalité, et la réalité est, pour ainsi dire, le corps < t l'expression même de la vérité.
Mais le -euro humain, à peine échappé à cette philosophie de
mots dont ÀJÏstote avait bercé son enfance, ne faisait que de naître a la philosophie des idées, et de s'élancer sur les pas de h . dans les routes de l'intelligence : époque dis idées
qui, p u' la correspondance nécessaire de la pensée et de la parole, concourut . dans le même siècle et chea le même peuple, avec l'époque de la fixation du langage \ « lorsque la langue
e, » dit Bossuet dans le discours que j'ai cite tout a l'heure, a sortie des jeux de l'enfance, et de l'ardeur d'une jeu- » nesse emportée, formée par l'expérience, et réglée par le bon
érable avoir atteint In perfection que donne la conùis- Mati l'esprit humain suivit une marche naturelle : il
étudia les •'■tics a\:nt d'ohsener leUTB rapports : aussi Des-
cartes prouva Dieu, expliqua l'homme, et ne considéra pas la ciété. La nécessité de loii générales, expression de la volonté de l'être créateur et conservateur, fut aperçue ; Descartes en (it l'application au mouvement, et Malehranche a la pensée : Newton généralisa 1rs lois du mouvera< ni. en calculant le système universel du monde physique. Osons, il es! temps, généraliser
aussi les lois du monde moral, et dans cette raison essentielle, qui, selon Malebranche, se fait entendre à toute intelligence qui la consulte , considérons le pouvoir suprême , qui , pour régler tous les hommes, a parlé à la société.
Il a manqué à ces génies immortels d'avoir assisté comme nous à cette commotion universelle, à ce renversement du monde social, qui, mettant à découvert le fond même de la société, leur aurait permis d'en observer la constitution originaire et les lois fondamentales, semblable à ces tempêtes violentes qui soulèvent l'Océan jusque dans ses plus profonds abîmes, et laissent voir les bancs énormes de roche qui en supportent et en contiennent les eaux ; et de même qu'ils retrouvaient la loi générale du mouvement en ligne droite naturel à tous les corps mus, dans l'invincible tendance à s'échapper par la tangente que conserve tout corps forcé au mouvement circulaire, ils auraient vu la loi générale de l'unité fixe de pouvoir distinctement exprimée dans les efforts que fait pour y revenir une société que des événements désastreux, ou des systèmes plus désastreux encore, ont jetée hors des voies de la nature dans les sentiers inexorables de la variation du pouvoir.
Mais il ne faut pas croire que ces puissants esprits eussent établi une théorie du pouvoir religieux et politique de la société aussi paisiblement qu'ils ont établi la théorie des lois du mouvement. Descartes ne combattit que des préjugés scolastiques, et Newton n'eut à dissiper que des tourbillons imaginaires; une théorie du pouvoir social attaquerait des préjugés religieux et politiques, et elle aurait à lutter contre les tourbillons des passions humaines, bien autrement entraînants que ceux de Descartes : les ouvrages de ces grands hommes, contredits par des savants, furent accueillis par les rois, et la théorie du pouvoir, placée avec son auteur sous l'anathème d'une proscription politique, et étouffée par la violence, ne pourrait obtenir tout au plus que l'honorable suffrage d'un petit nombre d'hommes éclairés, qui, forcés au silence, ne pourraient même pas, par une critique judicieuse, épurer la vérité au creuset de la contradiction. Et quel eût été, par exemple, le sort d'un ouvrage de ce genre, s'il eût paru en France au temps, déjà loin de nous (1), de cette variation infinie, de ce combat inter-
(1) Dieu veuille que ce temps funeste soit loin de nous encore! mais des systèmes faux et des passions que l'on aurait pu croire éteintes semblent en hâter le retour. (Note de la troisième édition.)
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minable de pouvoirs, détruits aussitôt qu'élevés, de comités, de conventions, de législateurs, de directeurs? et aurait-il resté a son auteur, contre l'injustice ou la faiblesse des hommes, d'autre appui que cette conviction impérieuse, je dirais presque tyrannique, <lc la vérité, que rien u' égale en puissance sur les facultés de l'homme, pas môme le fanatisme de l'erreur, ni d'autre consolation que de souffrir pour la vérité, après avoir vécu pour elle.
Ces considérations sublimes sur l'ordre social, objet d'une semblable théorie «lu pouvoir, seront L'entretien du siècle qui va s'ouvrir, comme les considérations sur l'ordre physique et Les recherches but la nature des corps ont été l'objet principal des études dans le siècle qui finit; et l'application des lois générales de la société aux règlements particuliers de l'administration publique fera la force réelle des sociétés, et le véritable bonheur de l'homme. On avertit ceux qui pourraient s'étonner du point de vue nouveau sous lequel on a présenté des objets qu'ils n mt accoutumé de voir que sous une certaine face, ou même qu'ils n'ont jamais considérés, de se tenir en garde contre cette prévention trop ordinaire, qui nous fait penser que ceux qui nous ont précédés ne nous ont rien laissé à découvrir sur certains objets; comme si Le temps, qui découvre tout, le temps qui a marché pour eux, n'avait pas volé pour nous, et amoncelé dans un point de L'espace et de la durée plus de matériaux propres a fonder une théorie de La société, que les siècles n'en axaient amassé peut-être depuis L'origine des temps et des hommes, a On s'imagine sans raison, dit Malebranche, que nos
pères étaient plus éclairés que nous. C'est la vieillesse du » monde et L'expérience qui font découvrir la vérité : Veritas, » dit saint Augustin, filia temporis,non auctoritatis.n