‹ Législation primitive considérée dans les derniers temps par les seules lumières de la raison;Chapitre 81 sur 164 · SUR LA NATURE DES ETRES · texte numérisé non relu

SUR LA NATURE DES ETRES

dévorent leur ennemi. Chez nous, au contraire, ces hommes amollis exécutent des choses extraordinaires; ces hommes si égoïstes ont fondé des établissements pour soulager toutes les misères de l'humanité.

L'état sauvage est donc contre la nature de la société, comme Fétat d'ignorance ou d'enfance est contre la nature de l'homme : l'état natif ou originel est donc l'opposé de l'état naturel , et c'est cette guerre intestine de l'état natif ou mauvais contre l'état naturel ou bon , qui partage l'homme et trouble la société.

La société la plus civilisée est donc la société la plus naturelle, comme l'homme le plus perfectionné est l'homme le plus naturel. Un Iroquois ou un Caraïbe sont des hommes natifs : Bossuet, Fénelon et Leibnitz sont des hommes naturels.

Mais tous les peuples sauvages ne sont pas dans les forêts de la Louisiane, comme tous les enfants ne sont pas à la mamelle; et de même que l'homme qui n'obéit pas à ses lois naturelles est un grand enfant, un enfant robuste, comme l'appelle Hobbes, les sociétés qui s'écartent des lois naturelles de la société sont, à mesure qu'elles s'en écartent, des sociétés plus ou moins sauvages, même sous les dehors de la politesse, même avec des arts, comme certains peuples anciens, même avec des arts et des sciences , comme quelques peuples modernes : car la politesse n'est pas la civilisation.

Cet état de société plus ou moins contre nature se marque toujours par plus ou moins de faiblesse et de dégénération; et c'est là l'unique motif de l'incontestable supériorité de la société chrétienne sur la société mahométane , des progrès toujours constants de l'une, malgré quelques éclipses partielles, et de la dégénération successive de l'autre, malgré quelques lueurs passagères, et des intervalles de force semblables à des accès de frénésie qui annoncent et préparent l'épuisement total.

Si la nature d'un être est sa perfection, la liberté d'un être consiste dans la faculté de parvenir à son état naturel. La liberté d'un être est donc la même chose que sa perfectibilité. Mais je m'arrête, l'explication du mot nature m'entraînait malgré moi à tout expliquer, et cela doit être, car la nature explique tous les rapports, parce qu'elle comprend toutes les lois. Encore un mot sur la société naturelle.

SUR LA NA.TCHE ni s i | 'RES. 277

On appelle ainsi l'état domestique de société, on la famille, comme on appelle religion naturelle l'étal domestique de religion, on la religion patriarcale. Cependant il y a du vague dans l'expression, car la famille n'est pas pins naturelle à la reproduction des individu.^, que l'état public ou politique de société, qu'on appelle gouvernement, à la multiplication et à la prospérité do familles. C'est dans ce sens que Voltaire dit : « L'art » militaire et la politique sont malheureusement les professions » les plus naturelles à l'homme. » La famille produit, l'Etat conserve, et la conservation des êtres est aussi naturelle que leur production, puisque la conservation n'est, selon les philosophes, qu'une production continuée.

C'est dans cette distinction d'état brut ou natif, et d'état perfectionné ou naturel, que se trouve la solution d'une question célèbre qui partage les grammairiens. Les uns prétendent qu'il est plus naturel d'énoncer l'adjectif avant le substantif, et de dire rouge fleur ; les autres trouvent plus naturel de suivre l'ordre métaphysique des idées, et de dire fleur rouge; et tous ont raison, parce qu'ils parlent d'une nature différente. Rouge fleur est le langage de l'homme physique, de l'homme à sensations, qui parle d'abord de ce qui frappe ses yeux; fleur rouge est le langage de la nature perfectionnée et spirituelle , h- langage de l'homme raisonnable, qui classe les objets dans leur ordre naturel, et met le fixe avant le variable, l'être avant la qualité, la substance avant l'accident. C'est là ce qui distingue les deux systèmes généraux du langage, le système transpositif 'et !<■ système analogue, Dans celui-ci, l'expression suit l'ordre «1rs idées , qui sont elles-mêmes la représentation des êtres et de l'ordre de leurs rapports; dans l'autre, les êtres sont déplacés, leurs rapports confondus, et les mots, sans ordre fixe, s'arrangenl au gré de l'oreille, d'une harmonie arbitraire, et quelquefois puérile.

La langue transpositive est la langue des passions, comme l'observe Diderot ; aussi elle est la langue (les enfants, des peuples anciens et mal constitués. La langue analogue e&\ la langue

<le> peuples modernes, des peuples civilises, c'est-à-dire raisonnables, OU naturels dans leur constitution ou dans leurs 1 » » i s . Et sans entrer ici dans de plus longs détails, on peut assurer que la langue r>\ plus ou moins analogue, selon que la tociété obéit a des lois plus ou moins naturelles. On a pu remarquer que dans les orages de la révolution, la langue française

elle-même perdait de son naturel, et que les inversions forcées, les constructions barbares prenaient la place de sa belle et noble régularité.

Page 1