‹ Législation primitive considérée dans les derniers temps par les seules lumières de la raison;Chapitre 95 sur 164 · CHAPITRE VII · texte numérisé non relu

CHAPITRE VII

an baptême, usage pieux auquel on revient depuis quelque temps, quoique sans une intention pieuse; et <!;ms la vie publique, par la dénomination politique de connétable, de sénéchal, de châtelain, USage conservé encore en France pour les

grandes places, et en Allemagne pour toutes les places. Avant «pie la noblesse se décorai ainsi de titres sans fonctions, les rois lui en avaient conféré qui n'étaient guère plus réels. Dès (pie les grands magistrats des provinces, pairs antiques de la royauté, turent devenus lesrivaux de l'autorité royale, en rendant héréditaires des commissions temporaires ou viagères, princes euxmêmes, sous le titre modeste de vassaux, et quelquefois du sangdes rois, ils continuèrent à être les pairs du roi : les princes du sang, pairs du roi comme grands feudataires, continuèrent, à l'être même après «pie. par la reunion des grands fiefs à la couronne, ils ne furent plus que sujets dans leurs personnes, ministres par commission, rois par expectative. Mais après que Charles VII et François 1er eurent fait descendre l'ordre politique i\c< fonctions que la constitution lui attribuait, Henri II, fils de François Ier, chercha à en relever les membres les plus apparents, en leur conférant le titre de duc et pair (1), qu'il plaça sur un simple fief. Ces pairs de fief n'étaient ni les anciens magistrats suprêmes, ducs ou comtes des provinces, présidant le jugement et \& combat, ni les grands feudataires qui succédèrent a ces premiers magistrats, lorsqu'ils rendirent leurs dignités héréditaires, ni les sénéchaux dont les offices, les seuls constitutionnels, représentaient les anciens magistrats, et remuent les grands feudataires. Os pairs ne tenaient à l'antique constitution que par un titre antique, et loin de jouir de la prérogative même des derniers pairs grands feudataires, de précéder au parlement les princes du sang non feudataires, ils furent présidés aux assemblées de noblesse, comme les autres seigneurs de fiefs, par les sénéchaux ou baillis, ou leurs lieutenants-généraux.

Les nouveaux ducs et pairs eurent, il est vrai, quelques fonctions judiciaires, mais seulement comme membres d'une com-

P ignie, et non comme chefs du jugement, puisqu'ils n'avaient chacun que leur voix, requise seulement dans les jugements

(1) La première pairie lut érigée en 1551, mais la première enregistrée eti '1.' i:>7-2. (Voyez le P. Griffet. Le titre de duc el pair prouve évidemment que les anciens pairs étaient magistrats supn mes des provinces, appelés ducs presque partout , remplace s depuis par les sénéchaux ou baillis.

des pairs; que, loin de rendre la justice dans une province, ils ne la rendaient pas même dans leur pairie, où, comme les autres seigneurs, ils avaient un juge, et qu'enfin même au parlement, an lieu de présider, ils étaient présidés eux-mêmes par les présidents ordinaires, qui n'étaient jamais ducs et pairs.

Bientôt après s'introduisirent les titres de duc à brevet, due héréditaire, homme de qualité (1), qui formèrent plusieurs ordres dans un ordre essentiellement un et indivisible , et partagèrent en deux grandes époques l'histoire du ministère politique, 1 époque des fonctions et celle des titres. L ordre perdait en fonctions et en force, à mesure que l'homme gagnait en titres honoriliques , et la même époque séculaire vit la pairie conférée à quelques membres de la noblesse, et l'office de connétable ôté à l'ordre.

Il n'est pas hors de propos de remarquer que le même prince qui supprima l'office de connétable, abolit l'ancien usage d'envoyer des hérauts d'armes pour déclarer la guerre : noble et digne hommage rendu aux droits de l'humanité. Ainsi la loi de la nation était violée en même temps que les lois des nations; et la France prenait les formes agressives en même temps qu'elle affaiblissait sa milice défensive, en lui ôtant son chef immédiat. On doit remarquer aussi que les rois chrétiens ont été moins à la guerre de leurs personnes, depuis qu'ils n'ont plus eu nulle part de lieutenant chargé par son office d'y commander sous eux et à leur place. Peut-être en effet que les minorités auxquelles un roi guerrier expose la nation sont devenues plus dangereuses lorsqu'il n'y a plus eu d'homme toujours majeur qui survécût sans contestation au roi luimême pour assurer ses dernières volontés sur la régence, et commander la force publique.

Cependant depuis Charles Vlï et François Ier, les rois sentaient la nécessité de rétablir l'ordre chargé du ministère public ; mais ils ne savaient qu'élever et tirer de pair quelques individus, et ne faisaient par là que s'éloigner davantage de la

(1) L'acception du mot homme de qualité est récente. Le duc de Rohan qui se connaissait en titres de personnes et en acception de mots, dit dans ses Mémoires : « A Montauban, trois soldats conspirent contre le gouver- » nemrnt, et pour venir à bout de leur dessein, ils font une partie (parti' » dans la yillc, à laquelle ils attirent quelques jeunes étourdis, même de » qualité, comme le Mis d^ Clerc, avocat, et de Larose, conseiller. »

CU LP1TR1 fil. '519

constitution, et rendre plus difficile le rétablissement désordre lui-même. La noblesse, qui conserve l'État, se changeait peu à

peu en mu- aristocratie qui le détruit, et l'ordre s'éclipsait de

plus en plus, à mesure que quelques-uns de ses membres

attiraient BUT eux seuls tous les regards et toute la considération.

Les rois se rappelaient l'éclat prodigieux qu'avait jeté dans le inonde politique la chevalerie, à laquelle la France a du la supériorité morale dont elle a joui en Europe; et comme si la chevalerie, constitution naturelle de la noblesse, et qui imposait aux rois eux-inème>, eût été l'ouvrage de l'art, ils créèrent ctes ordres de chevalerie qui n'étaient pas plus le ministère politique, qu'une confrérie pieuse n'esi le ministère sacerdotal! il fallait un lien à cet engagement, on le chercha dans la religion , lien universel de toutes les personnes de la société, et garantie de tous leurs rapports. Le devoir naturel et essentiel de l'ordre entier, de défendre la religion et l'État, devint donc l'engagement spécial et volontaire de quelques individus; et la naissance, qui n'est autre chose que l'engagement héréditaire de la famille à remplir des devoirs publics, fut exclusivement favorisée, et plus considérée que le devoir même.

Quand la personne fut distinguée à l'oreille par un titre pompeux, elle voulut être distinguée aux yeux par des marques extérieure -, non par des costumes propres aux fonctions publiques qui commandent le respect, parce qu'ils annoncent un devoir, mais par des croix et des cordons, pure décoration de la personne, qui blessent l'amour-propre, parce qu'ils n'ont rapport a aucune fonction, et allèrent ainsi l'égalité native des hommes sans un motif assez social. A mesure que le goût de ces symboles extérieurs de la faveur et du crédit gagnait, le mépris pour Les costumes propres aux fonctions publiques s'introduirait ; chacun voulail être décoré d'un cordon, et il était indécent de porter, hors du service, son habit militaire. Lutin le gouvernement s'était, à cet égard, écarté de la constitution à tel point, que le roi pouvait faire même un duc et un chevalier de ses ordres, d'un individu sans propriété dans le sol, et (pie d'un autre côté il pouvait titrer la propriété, sans même ennoblir la personne.

L'abus der titres purement honorifiques fut porté à l'excès dans toute l'Europe, par (indiscrète multiplication des cheva-

leries de cour, dont la plus récente faisait toujours passer de mode celle qui l'avait précédée ; et l'histoire de ces institutions ne présente que des décorations honorables à leur naissance, et dont cent ans après un noble se serait cru déshonoré.

Bientôt les titres et les cordons ne suffirent plus à la fureur universelle des distinctions. Dans les temps anciens, les membres de Tordre politique mangeaient avec le roi, et ils étaient appelés conviva régis, parce que l'hospitalité de la table a été chez tous les peuples naissants, et dans toutes les religions, un symbole sacré d'union commune, ou de communion. Dans ce siècle fertile en inventions, on imagina, pour se distinguer, de monter dans un des carrosses du roi, mais sans le roi; et cet honneur, extrêmement multiplié de nos jours, fut attaché à une date fixe d'ancienneté.

Ces institutions, toutes en dehors de la constitution française et de la nature des sociétés, n'étaient pas reconnues dans la convocation générale de tous les ordres de l'État. Là régnait l'égalité du vote entre les ordres, et dans chaque ordre l'égalité du vote entre les membres qui le composent : véritable égalité constitutionnelle et légale, compatible avec les inégalités natives entre les individus, et avec les distinctions sociales dans les grades. Là, le noble le plus récemment agrégé à l'ordre siégeait à côté du chef de la plus ancienne famille, et s'y montrait plus noble que lui, s'il s'y montrait plus féal. Là, toute distinction de cour et d'armée, même celle de duc et pair, était éclipsée par la qualité de simple noble, ou membre du ministère politique. Là enfin, on pouvait juger, par une grande expérience, si les décorations sont l'exacte mesure de la fidélité, et si les engagements de l'ordre même du Saint-Esprit avaient, pour défendre la société, la force des devoirs de l'ordre de la noblesse.

On a remarqué que la multiplication des titres d'honneur précéda la chute de l'empire grec. Ce même abus a annoncé et hâté la chute de l'empire français, et il est partout un signe de l'affaiblissement dans les âmes, et d'altération dans les lois. On peut même avancer, comme un principe qui résulte de l'histoire des temps modernes, que dans toute société constituée, menacée de révolution, la défection commencera par la partie de ses ministres à qui des institutions étrangères à leurs fonctions sociales ont donné une existence placée en quelque

( li Wll RE \ 11. 321

sorte hors de la eontitution. Ainsi dans la maison , le bruit et le désordre viennent commnnémenl des enfants gâtés.

En effet, dans une société constituée connue l'était la France, toutce qui n'avait pasdansla constitution des motifs naturels était funeste en administration, et destructif de la constitution même, institutions factices et purement humaines affaiblirent l'homme, en offrant des hochets à sa vanité, lorsqu'il fallait ne proposer des motifs qu'à sa conscience. Elles hâtèrent la ruine du ministère publie , qui est un ordre composé, dit Hincmar, contemporain de Charlemagne, d'anciens pourjuger, et déjeunes pour combattre : seniores ad consilium ordinandum, et minores ad idem consilium suscipiendvm ; un ordre où les familles sont vouées à une destination générale, et les individus seulement soumis à des fonctions spéciales, et qui, par ces nouvelles institutions , s.- trouva divisé en plusieurs classes, de grands, de gens de qualité, les uns titrés, les autres présentés; ceux-ci décorés, ceux-là gentilshommes, distingués en noblesse de cour, noblesse de province, noblesse d'épée, noblesse de robe. Heureuse la société, si ceux que l'autorité distinguait ainsi des autres eussent toujours autant respecté le public qu'ils en exigeaient de respect pour eux-mêmes! Quant aux décorations extérieures, un peu plus tôt, un peu plus tard prodiguées à tous, et pour toutes sorte de motifs, elles ne distinguent plus rien, pas même la naissance : semblables à ces monnaies de papier indiscrètement émises, qui ne représentent plus aucune valeur.

Le clergé s'était mieux défendu de cet esprit innovateur. Les chefs de l'ordre politique, autrefois ducs, comtes, depuis sénéchaux OU baillis , n'étaient plus de nos jours dans leurs ressorts, Ce qu'ils avaient été et ce qu'ils devaient être ; mais les évoques, chefsde l'ordre ecclésiastique , avaient aujourd'hui dans leim diocèses l'autorité qu'ils y avaient toujours exercée. Cependant l'ordre e< clésiastique lui-même avait ses titres honorifiques assez récents, et des titres sans fonctions, qui donnaient

dt s salaires sans travail : [c'étaient les bénéfices simples et les

abbayes en commande ; et même, depuis quelque temps, il y

avait dans le corps episeopal lui-même une trop forte disposition à mêler l'administration civileaux fonctions ecclésiastiques. Les administrations provinciales, qui avaient introduit ce changement dans le régime politique et religieux, ont été un des

moyens les plus puissants qu'on ail pu employer, quoique

peut-être sans intention perfide , pour affaiblir la constitution de l'Église et de l'État.

A la suite de la vanité venait le luxe , non le luxe de la profession } les chevaux, les armes, les fondations religieuses ou civiles, l'hospitalité grande et généreuse des premiers temps , mais le luxe de la personne, les meubles, le jeu, les bijoux, les parures, les théâtres et les femmes entretenues.

Le pouvoir déclinait avec le ministère, comme il s'était élevé avec lui et par lui. Les officiers domestiques des princes devenaient plus nombreux que les officiers politiques. Des secrétaires du cabinet avaient pris la place des grands officiers, et dans le même temps qu'on érigeait en titre d'office inamovible le métier de valet de chambre , ou même les emplois domestiques les plus bas , l'office inamovible ou la dignité de chancelier se changeait insensiblement en la commission de garde des sceaux. Dans l'Église comme dans l'État , les commissions que l'homme distribue prenaient la place des offices ou devoirs qu'impose la constitution ; et , pour en donner un exemple, les dignités d'archidiacres, vicaires nés de l'épiscopat, étaient remplacées par des grands-vicaires nommés par des lettres de l'évêque, comme des généraux par commission avaient remplacé dans le commandement des armées le connétable, commandant né des forces de l'État , et lieutenant naturel de la royauté. C'était là une véritable révolution, et elle annonçait que la dignité suprême , et de laquelle émanent toutes les autres dignités , allait elle-même tomber en commission , et devenir amovible (1).

Dès que la noblesse ne fut plus le ministère public et l'action conservatrice du pouvoir général , il s'éleva dans l'État des pouvoirs particuliers, dont les nobles furent trop souvent l'instrument. Dans les troubles suscités par la réforme, les gentilshommes protestants s'attachèrent aux princes rebelles ou à l'amiral de Goligny, et même au temps de la ligue, les gentilshommes catholiques servirent moins Henri III que les Guises. On lit dans les mémoires du temps que , sous Henri IV, le duc d'Epernon, brouillé avec Sully, n'osa point sortir de son hôtel,

(1) Jusque-là la France s'était agrandie par des réunions; elle allait s'agrandir par des conquêtes, et les commissions amovibles y sont plus propres.

Page 1