A CONSTITUTION CIVILE
penser : quoi de plus insensé que de dire que la liberté de la raison détruit la raison , et assimile l’homme à l’animal? Le pape est si infatué de la vérité révélée dont il se croit dépositaire, qu’en dehors du catéchisme romain il n’aperçoit plus que folie et absurdité.
Le pape n’aime pas plus la liberté civile et politique que la liberté religieuse. Dans son allocution aux cardinaux, il dit « que la nation française s’est laissé séduire par une vaine apparence do liberté, pour se faire l’esclave d’une assemblée de philosophes, oubliant que le salut des royaumes repose sur la doctrine du Christ, et que les peuples les plus heureux sont ceux qui obéissent à leurs rois». Aux yeux du vicaire infaillible de Dieu, la liberté et l’égalité sont une folie!4). Il est vrai que, tout en attaquant les bases du nouvel ordre social, Pie VI proteste contre l’imputation que lui adressent les révolutionnaires de vouloir ramener le vieux régime : le roi est libre, dit-il, de renoncer à ses prérogatives, mais il ne lui est pas permis de renoncer à la liberté de l’Église. Voilà de ces paroles comme la cour de Rome en a toujours à son service, pour faire illusion à ceux qui aiment bien d’ètre trompés. Qu’est-ce que cette liberté de l’Église que le pape revendique comme un droit inaliénable? Elle lui sert à justifier toutes les violences de l’inquisition et des croisades, pour ramener par la force dans le sein de l’Église ceux qui l’ont désertée!2). Ainsi la liberté de l’Église détruit la liberté religieuse, la liberté de penser, elle détruit donc la constitution française dans sa base; le pape prétend cependant qu’il n’entend pas se mêler de politique! La vérité est qu’il y a incompatibilité radicaleentre la révolution et la liberté de l’Eglise, telle que les catholiques la comprennent; il faut que l’une ou l’autre succombe.
(1) Theiner, Documents inédits, p. 2 cl 37.
(2) Lettre de Pie VI à l'archevêque de Sens ( Theiner , Documents inédits, T. I. p. 39).
LA RÉVOLUTION
Les catholiques se sont montrés de nos jours partisans déclarés, tantôt de la république, tantôt du despotisme militaire. Cette versatilité qu’on leur reproche, prouve que les diverses formes de gouvernement leur sont indifférentes; ils ne tiennent qu’a une chose , à la liberté de l’Eglise , mais cette liberté est inal— liable avec la souveraineté civile, quelle que soit la nature du gouvernement. Qu’on en juge par les reproches que Pie VI fait à l’Assemblée Constituante. L’Assemblée est coupable pour avoir refusé de déclarer que le catholicisme est la religion dominante en France : cela seul prouve, dit-il, qu’elle a voulu détruire la religion catholique!1). Ainsi pour que l’Église soit libre, il faut quelle soit dominante : il suffit qu’une constitution proclame la liberté des cultes pour qu’elle soit en opposition avec le catholicisme : c’est dire que toutes les constitutions modernes violent la liberté de l’Église, à commencer par la constitution belge, laquelle ne marchande cependant pas la liberté à l’Église. N’est-ce pas une preuve évidente que le mot de liberté n’a pas dans la bouche des catholiques la même signification que pour nous autres laïques? Pie VI le dit d’une manière si claire, qu’il n’y a plus moyen de s’y tromper : la liberté est synonyme de domination. Mais si la domination appartientà l’Église, que reste-t-il à l’État?L’on pourrait croire que le pape réclame une puissance purement spirituelle. Ce serait très-mal connaître les ultramontains. Écoutons encore le saint-père.
Le décret qui mit les biens ecclésiastiques à la disposition de la nation, est un des griefs de Pic VI contre la révolution : « C’est un sacrilège, dit-il, condamné par les papes et les conciles, c’est l’hérésie d’un fameux hérésiarque, de Marsile de Padouc »(*). Il n’y a cependant rien de plus temporel que les
(I) Lettre de l'archevêque de Vienne ( Theiner , Documents inédits, T. I, p. 9).
(î) Lettre de Pie VI à l'archevêque de Sens ( Theiner , Documents inédits, T. I, p. 55).
LA CONSTITUTION CIVILE
tOtt
richesses de ce monde : mais que voulez-vous? l’or et les fonds de terre deviennent chose spirituelle, quand ils appartiennent à l’Église. L’Assemblée Constituante s’était emparée des biens ecclésiastiques, en vertu de son droit de souveraineté; mais quand la souveraineté civile vient en collision avec l’intérêt des clercs, il faut que l’État cède. Pie YI adresse cette leçon à Louis XVI : a L’Église seule, et non une' assemblée politique, a le droit de statuer sur les choses spirituelles : cl c’est ensuite à la puissance temporelle de prêter son assistance à l’exécution de ses décrets »(*). Voilà le rôle de l’État : il n’a rien à voir aux choses dites spirituelles, il doit se borner à prêter main forte aux décisions de l’Église : les princes sont 'en définitive les porteglaive du clergé. Si l’Assemblée Constituante n’avait pas le droit de s’emparer des biens du clergé, à plus forte raison ne pouvait-elle porter des décrets sur la discipline ecclésiastique : « C’est à l’Église seule qu’il appartient de réformer ce qui est mal, et de perfectionner ce qui est imparfait»!1 2). Mais supposons que cette discipline compromette la sûreté de l’État, ne lui sera-t-il pas permis de la modifier, sans le concours de l’Église, alors que l’Église compte précisément parmi ses ennemis? C’était bien là la position où se trouvait la France, au début de la révolution. Quels étaient les adversaires implacables du nouvel ordre de choses? La royauté, la noblesse et le clergé. Or, l’ancienne constitution du clergé mettait l’Église dans la main du roi au profit de l’aristocratie. La révolution pouvait-elle laisser ?cette immense influence à la disposition de ses ennemis? Et si une nouvelle organisation du clergé était nécessaire, pouvait-elle la confier à ces mêmes ennemis, au roi et au pape? 'La révolution, si elle avait remis au pape et au roi le soin d’orga-
(1) Lettre de Pie VI à Louis XVI, du 17 août 17!>0 ( Tliciner , I, 18).
(?) Lettre de Pie VI à l'archevêque de Sens ( Thciner , Documents inédits, T. I, p.4i).
LA RÉVOLUTION
niser le clergé par un concordat, se serait désarmée, tandis qu’elle aurait remis des armes à ceux qui lui faisaient une guerre à mort; en agissant ainsi, la nation aurait manqué au premier de ses devoirs, celui de sa conservation.
Que dire maintenant de la protestation du pape, qu’il ne veut pas le rétablissement de l’ancien régime? L’imputation que Pie VI repoussa comme une calomnie, était l’expression exacte de la vérité. Nous en avons la preuve, écrite de la main même du souverain pontife. Après avoir joué pendant quelque temps la comédie constitutionnelle, Louis XVI prit la fuite. Le pape apprit son évasion, et crut qu’elle avait réussi; il était donc, parait-il, dans le secret. Pie VI s’empressa, un peu trop tôt, de féliciter le roi. Que lui dit-il ? Lui rappelle-t-il les promesses répétées qu’il avait faites d’observer la constitution? Le saint-père va répondre à nos questions : « Le voilà donc arrivé , ce moment, après lequel nous soupirions avec tant d'ardeur! ,Nous apprenons que Votre Majesté, au milieu des alarmes, des hasards et des dangers, vient d’échapper, avec toute la famille royale, à la rage barbare et féroce des Parisiens... La parole ne peut exprimer, très-cher fils en Jésus-Christ, la vive consolation qu’a répandue dans mon coeur cette heureuse nouvelle ». Ainsi le pape est heureux de la fuite de Louis XVI, et il déclare qu’il la désirait, qu’il l’attendait depuis longtemps. Or, la fuite du roi , c’était la contre-révolution; si le pape est si heureux de cet événement, c’est donc qu’il désirait le rétablissement de l’ancien régime; tels sont on effet les &>uhails que Pie VI fait pour le retour de Louis XVI : « Que de vœux, que de prières, que de larmes, nous offrons pour vous au Tout- Puissant! Nous lui demandons pour vous un prompt, paisible et triomphant retour dans votre royaume : nous lui demandons de vous rendre votre ancienne AUTORITÉ, de réformer les lois et de vous rétablir dans tous vos droits ». Voilà