I.A CONSTITUTION CIVILE
comment le pape s’exprime , dans l’effusion de sa joie, sur l’ancien régime; il n’oublie pas la religion, car l’autel et le trône sont solidaires. S’il se réjouit de la fuite du roi, c’est qu’il x voit « la preuve très-claire de son constant attachement à la religion et à l’Église, ainsi qu’à ces illustres prélats qui montrent dans leur exil une constance inébranlable dans la foi »... « Que la religion, dit le pontife en terminant, vous ramène dans votre royaume avec le brillant cortège des évêques remontant sur leurs sièges ». Restauration complète de l’ancien régime, politique et religieux , tel était « l’unique objet des pensées et des désirs » de ce pape, qui dans ses brefs publics repoussait ces mêmes pensées comme une calomnie ('), Faut-il s’étonner si les Parisiens ne firent pas bon accueil aux bulles du saintpère? On les brûla au Palais-Royal, avec un mannequin représentant Pic VI , revêtu de ses habits pontificaux (*). La haine du catholicisme et de la papauté est légitimée par la haine que le chef de l’église catholique témoignait à la révolution.
'Les évêques de France n’avaient pas grand souci du pape au dix-huitième siècle; la révolution les convertit subitement à l'ultramontanisme. II y a un touchant accord dans l’aversion que l’épiscopat et le saint-siège portent aux décrets de l’Assemblée Constituante. Les évêques gallicans devancèrent même le souverain pontife. Il n’est pas vrai , comme le disent les défenseurs de l’Église, que le clergé prêta la main à la régénération de la France. A peine l’Assemblée Nationale a-t-elle porté la main, non sur l’encensoir, non sur les cinq milliards de biens ecclésiastiques, mais sur les dimes, que l’hostilité de l’épiscopat
(1) La lettre de Pie VI a été publiée dans l'Ancien Moniteur, 7 août 1791. — Cf. Thtiner, Documents inédits, T. I, p. tût.
(2) Mémoires de Ferrières, livre VIII.
LA RÉVOLUTION
éclate. L’évêque de Tréguier lance le premier mandement contre la révolution, dès lemoisd’oetobrel789:cesontles mêmes sentiments, les mêmes idées que l’assemblée générale du clergé avait manifestés en 1788 : « La religion , dit le prélat à scs ouailles, la raison, la nature indignées frémissent à la seule pensée d’une réforme dont la seule entreprise a déjà coûté tant de sang et de larmes... Conservons nos lois antiques; elles sont la sauvegarde de nos propriétés , de nos personnes et de notre gloire... Si l’on envahit les propriétés des deux premiers ordres de l’État, qui vous garantira les vôtres pour l’avenir? » Ce que l’évêque de Tréguier appelle les propriétés des deux premiers ordres de l’État , ce sont les privilèges du clergé et de la noblesse ; il considère donc l’ancien régime comme tout aussi inviolable que la propriété! L’intolérance est encore un de ces droits sacrés. L’Assemblée Constituante venait de proclamer le dogme vraiment saint de la liberté religieuse : qu’en pense Momseigneur de Tréguier? cc Par un abps déplorable de la liberté, on veut que chacun puisse penser, écrire tout ce qu’il lui plaira; que tous les cultes, sans distinction, soient permis, que le disciple obstiné de Moïse, que le fanatique sectateur de Mahomet, que l’avcugie et voluptueux athée, que les sectes les plus contraires et les plus absurdes se reposent avec le chrétien catholique sous l’asile et la protection du gouvernement français » (<). Ils sont admirables de naïveté et de simplicité , les partisans du passé! L’évêque de Tréguier trouve que c’est un déplorable abus de la liberté que le droit de penser librement! L’on voit que si la liberté de manifester sa pensée est inscrite dans notre constitution, ce n’est pas la faute de l’Église.
L’évêque de Tréguier ne fit que devancer la masse du haut clergé. La constitution civile vint donner un heureux prétexte
0) Huches et Houx , Histoire parlementaire de la révolution française, T. III,
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aux opposants. Vainement dira-t-on que nous supposons aux évêques des sentiments hostiles à la réforme politique, tandis qu’ilss elevaient contre un décret qui, dans leur croyance, blessait le dogme. Nous ne supposons rien; nous invoquons contre les évêques leur propre témoignage, les lettres qu’ils écrivirent contre la constitution civile. Il y est question de religion en paroles, mais le vrai mobile éclate dans chaque ligne, c’est l’orgueil et la cupidité : « Le décret diminue leur autorité, il leur enlève leur juridiction , il morcelé leurs sièges ; enfin on fait des évêques des agents salariés ». Voilà le vrai crime; ce n’est pas le crime de la constitution civile, c’est le crime des décrets qui abolissent les dîmes et qui mettent les biens de l’Église à la disposition delà nation, des décrets qui détruisent le clergé comme ordre et ne le laissent subsister que comme profession. Là est la source de la haine et de la colère : « Nous serons regardés comme de vils stipendiés, que le peuple croira au-dessous de lui puisqu’il les paie », W. Ces paroles d’un archevêque en disent plus que toutes les déclamations des défenseurs de l’Église. Les hauts prélats regrettent leurs privilèges, leurs richesses, et comme c’est la révolution qui les en a dépouillés, ils détestent le nouveau régime : « Après les intérêts de la religion, écrit l’archevêque de Narbonne, il n’en est pas pour nous de plus précieux que ceux de la monarchie, et, quoique d’un ordre différent, ils doivent nous paraître également chers... Il répugne à mes principes’ religieux et patriotiques de m’engager à maintenir de tout mon pouvoir une constitution qui renverse manifestement le trône et l’autel » <*>.
Tels étaient les sentiments du haut clergé. Dans les nombreuses lettres des évêques publiées par Thcincr, on n’en trouve pas une seule qui soit favorable au nouveau régime ;
(I) Theiner, Documents inédits, T. I, p. 296, 297.
(ï) Ibid., p. 311.
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toutes respirent la haine de l’ordre politique qui a dépouillé le premier corps de l’État. Nous avons dit que la constitution civile fut un heureux prétexte pour le clergé opposant. Ceci n’est pas une supposition gratuite. Les decrets de l’Assemblée Nationale, concernant l’Église, furent exploités dans l’intérêt de la contre-révolution. L’aveu échappa à l’abbé Maury en pleine assemblée. Cazalès parlait contre un projet de décret, qui tendait à assurer la prestation du serment. Maury l’interrompit : « Laissez porter le décret, dit-il, nous en avons besoin; encore deux ou trois comme cela, et tout sera fini » Les évêques étaient engagés avec les nobles dans les menées contrerévolutionnaires. On voit par leurs lettres qu’ils comptaient sur le retour prochain des princes émigrés : les malheureux invoquèrent l’appui de l’étranger pour renverser la constitution de leur patrie ! Un évêque écrit au cardinal de Demis, en date du 14 juin 1791 : « L’opinion qui parait la plus sage fixe le terme de notre délivrance et de l’abominable tyrannie qui pèse sur nous, à la fin de juillet, ou au commencement d’août »(*). Qu’est-ce que les évêques entendaient par leur délivrance ? C’est presque une niaiserie de poser la question ; ils voulaient le rétablissement do l’ancien régime, une restauration complète. Nous trouvons dans les Documents inédits un mémoire de l’abbé Maury adressé au pape, qui dévoile la pensée du haut clergé. 11 écrit le 23 juin 1793, qu’on s’attendait d’un jour à l’autre à la restauration. Déjà les évêques s’occupaient des mesures qu’il fallait prendre à leur retour. Maury presse le saint-père de préparer ses bulles, pour qu’il ne soit pas pris au dépourvu, puis il expose ce qu'il serait bon de faire. Nouslui laissons la parole :
Avant tout, il faut une bulle d’excommunication contre ceux
(I) .Wonilcurdu 88 janvier 1791.
(1) Thciner , Documents inédits, T. I, p. 329.
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qui ont prêté le serment civique. Maury veut plus : des évêques avaient juré obéissance à la constitution ; il demande que le pape les dépose. Il est vrai que c’était une chose inouïe que le souverain pontife eût destitué un évêque gallican., mais peu importe. Pour assouvir leur vengeance , les hommes du passé se faisaient révolutionnaires au besoin. La cause des malheurs de la France , continue Maury, c’est la philosophie qui a ébranlé l’ancien régime jusque dans ses fondements : le pape recommandera les mesures les plus sévères contre les mauvais livres. Maury se plaint que les rois s 'étaient en quelque sorte ligués avec les philosophes pour ébranler leur propre autorité; il fait allusion aux édits que Louis XVI avait portés en faveur des protestants. Ainsi le retour au régime d’avant 89 ne suffit pas au zèle monarchique de l'épiscopat, il lui faut la restauration du despotisme de Louis XIV. Voilà comment le hautclergé était favorable aux idées nouvelles. Les jansénistes, ajoute Maury, ont aidé les philosophes à renverser la royauté : que les rois apprennent par là que, dans un pays catholique, des hommes rebelles à l’Église ne sont jamais des sujets fidèles à l’État. Pour rétablir la domination solidaire du trône et de l’autel, Maury demande que l’instruction soit rendue au clergé : « On ne saurait assez insister, dit-il , sur les avantages de l’éducation sacerdotale, qui est le plus sûr boulevard de la religion et de l’autorité royale ». C’est encore pour cette même raison qu’il propose de rendre aux évêques la juridiction ecclésiastique dans toute son étendue : « Les premiers ministres du sanctuaire ne doivent pas être suspects au prince. Toutes ces ombrageuses défiances, toutes ces rivalités de pouvoir, ne tendent qu’à affaiblir le ressort de la religion , et à ôter aux évêques le moyen de servir utilement l’État, en les dépouillant de la faculté de maintenir le bon ordre... Si le sacerdoce et l’empire veulent se défendre par une assistance réciproque, ils doivent se réunir.
Ilfi
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an lien de chercher à s’engloutir mutuellement. » Les ordres religieux doivent être rétablis, cela va sans dire; Maury nous apprend quel intérêt les rois ont à multiplier les couvents : « Ils assurent la soumission des habitants des campagnes. Tous les temples que la piété élève à l’Etre Suprême, sont autant de citadelles qui défendent la stabilité du trône ». Nous avons parlé de l’édit de Louis XV qui fixe à vingt et un ans 1 âge requis pour l’émission des vœux; Maury dit que cette loi, sollicitée et rédigée par des philosophes intrigants, qui avaient juré la perle de l’étal religieux comme un acheminement à la perte de la religion, n’avait que trop bien rempli leurs vues impies. Il en demande la révocation, ainsi que celle de ledit de 1749 sur la main-morte : « On ne rendrait aux établissements ecclésiastiques qu’une existence apparente, et impossible à conserver, si on les rappelait à la vio, sans leur permettre d’acquérir et de conserver en nature les biens que la piété des fidèles pourra consacrer à leur dotation ». Maury réserve pour la bonne bouche la restauration qui lui tient le plus à cœur, celle des biens de l’Eglise. Les écrivains catholiques disent aujourd’hui que le clergé fit volontiers le sacrifice de scs richesses à la régénération de la France. Il est curieux de comparer ce langage, dirons-nous de l’illusion ou de l’hypocrisie, avec celui de notre abbé : « Sa Sainteté, dit-il en parlant au nom du pape, craindrait de blesser la juste et entière confiance qui est duc aux principes et aux sentiments du dépositaire de l’autorité royale, si elle méconnaissait assez sa justice pour croire avoir besoin de lui demander le rétablissement du clergé séculier et régulier , dans son ancien étal, dans scs biens , dans scs honneurs et dans scs prérogatives » (■>.
p) Tlieiner, Documents inédits, T. I, p. 381-420.
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Nous savons maintenant à quoi nous en tenir sur l’amour que le clergé portail aux institutions nouvelles. Libre au pape et aux évêques de maudire la révolution; on pourrait leur pardonner, comme on pardonne au comdamné qui maudit son juge. Mais l’Église ne se borna pas à réprouver le mouvement de 89, elle le combattit par tous les moyens dont elle disposait. Comment concilier la résistance poussée jusqu’à la rébellion, avec les maximes que l’Église professe sur la non-résistance? Elle soutient à la vérité que , si l’on veut la soumettre à des lois qui blessent la foi, elle a le droit et le devoir de refuser son obéissance ; mais elle prétend aussi que sa résistance est toujours pas sive, qu’elle se contente de dire : je ne peux pas, et que si on la contraint, elle préfère le martyre à la révolte. A entendre les défenseurs du clergé de France, telle aurait été sa conduite pendant la révolution. Les faits décideront.
Louis XYI consulta le pape sur la constitution civile du clergé. Pie VI lui répondit dans des termes menaçants : « Le chef de l’Église fera entendre sa voix; elle éclatera ». Le saintpère ajoute : « mais sans jamais compromettre les devoirs de la charité » 9). Phrase banale et stéréotypée, qui ne tire pas à conséquence. Nous allons voir quelle fut la charité du vicaire de Jésus-Christ à l’égard de la France : « Si, écrit-il à Louis XVI, vous approuvez les décrets relatifs au clergé, vous entraînez la nation entière dans l’erreur, le royaume dans le schisme , et peut-être vous allumerez la flamme dévorante d’une guerre de religion » 9). Ainsi le pape sait que la constitution civile, si elle est sanctionnée et exécutée sans son approbation , conduira au schisme, et que le schisme provoquera la guerre civile : que fait-il [tour prévenir le trouble des consciences et
(1) L'abbé Jayer, l'Église de France pendant lu révolution, T. Il, p. H7.
(2) Ibid., T. I, p. 447.
ne
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l’effusion du sang? Il fait tout ce qui dépend de lui pour fomen--, ter les dissensions, et pour provoquer la guerre. Louis XVI lui écrivit que son intention était de sanctionner le décret sur l’organisation civile du clergé. Le roi s’adresse à la charité du père des fidèles, il le supplie de tranquilliser les consciences, en faisant quelques concessions, il lui dit que son silence ou son refus décidera le schisme, il le conjure, dans l’intérêt de la religion, de lui donner une prompte réponse. Que fait le pape? Il ne répond pas (*). Voilà la charité du saint père! II sait que son silence entraînera le schisme, il sait que le schisme est l’avant-coureur de la guerre civile, et il se tait! Dira-t-on qu’il ne pouvait pas faire de concession? Il le pouvait si bien, qu’il accorda à Napoléon ce qu’il refusa à Louis XVI. D’ailleurs qu’est-ce qu’un pape ne peut pas? Il faut dire qu’il ne le voulait pas : il préférait le schisme, parce que le soulèvement des populations entrait dans les horribles calculs des ennemis de la révolution. Pie VI ne se contenta pas de jeter la semence de la guerre civile, il souleva encore les puissances étrangères contre la France. Les vicaires du Christ, qui de nos jours ont refusé de prendre les armes pour affranchir l’Italie, n’hésitèrent pas à se mettre en relation avec des princes hérétiques et schismatiques, quand il s’agit de combattre la révolution. Il y a dans la correspondance de Pic VI, une lettre à l’impératrice de Russie, Catherine II, cette sainte femme, par laquelle il lui annonce que les princes se coalisent contre l’Assemblée Nationale de France, et il k prie de se joindre à eux. Il y a d’autres lettres dans le même sens, adressées à l’empereur d’Allemagne, au roi d’Angleterre et à l’électeur de Saxe (*)•
(1) Theiner, Documents inédits, T. I, p. 264, 268, 270. — FerrUres , Mémoires, livre VIII. — L'abbé Juger , l'Église de France pendant la révolution, T. II, p. 77-80.
(2) Grégoire. Essai historique sur les libertés de l'église gallicane. — Dordas- Demoulin, la réforme catholique, p. 284.
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Ainsi guerre étrangère et guerre civile, tels furent les témoignages de charité que le pape donna à la France de 89. Les évêques en firent autant : « Ils refusèrent, dit le marquis de Ferrières, de se prêter à aucun arrangement, et, par leurs intrigues coupables, ils fermèrent toute voie de conciliation , sacrifiant la religion catholique à un fol entêtement et A UN ATTACHEMENT CONDAMNABLE A LEURS RICHESSES »d). Us ne tinrent aucun compte des décrets de l’Assemblée Nationale, ils les considérèrent comme non avenus et continuèrent à procéder comme s’ils n’existaient pas : c’est ce que nous apprend un défenseur de l’Église (*). Ils obéissaient «à Dieu, dit-on, et il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Qu’est-ce donc que ce Dieu des catholiques qui légitime la désobéissance aux lois et la guerre civile, pour le maintien des privilèges du clergé? Pendant tout le dix-huitième siècle, les évêques n’avaient pas eu grand souci du salut des âmes; ils furent animés subitement d’un zèle merveilleux. Les instructions dites pastorales, les mandements inondèrent les campagnes : les prélats y disaient que recevoir les sacrements d’un prêtre constitutionnel, c’était péché mortel: que les mariages célébrés par des intrus n’étaient pas des mariages, que les enfants issus de ces unions étaient des bâtards, que la malédiction divine les poursuivrait: qu’il fallait ensevelir les morts sans prières, plutôt que de s’adresser à un prêtre assermenté (3>. Après cela on ose dire que le clergé n’était pour rien dans la révolte des fidèles contre la c onstitut ion civile W\ Nous demanderons à ces imprudents défenseurs de l’Église, qui a appris aux paysans que les curés assermentés étaient schismatiques et hérétiques? qui leur a appris que le culte constitutionnel, quoique ne différant en rien du culte or-
(1) ferrière», Mémoires, livre VIH.
(2) L'abbé Jager, l'Église de France, T. II, p. 43.
(3) Rapport des commissaires envoyés dans iaVcndée(il/cmtfcttrduIOnov.I791).
(4) L’abbé Jager, l'Église de France, T. II, p. 200.
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thodoxe, était un faux culte? qui leur a prêché que ceux qui obéiraient à la loi se rendraient coupables de schisme et que les schismatiques seraient livrés avec les démons aux flammes éternelles (')? Et quand les paysans fanatisés par le clergé courent aux armes, les évêques qui ont nourri leur fanatisme diront qu’ils sont innocents du sang versé : ils s’en lavent les mains., les saints personnages !
Qu’on ne nous accuse pas d’exagérer les torts du clergé ; les faits abondent malheureusement, et il est difficile de croire à la calomnie, quand les coupables sont cités par nom et prénom. On lit dans un rapport officiel fait à l’Assemblée Nationale : « Tels curés damnaient impitoyablement ceux qui acquerraient des biens ecclésiastiques , et ceux même qui se prêteraient aux opérations préliminaires de la vente ; ils déclaraient que ni eux, ni les évêques, ni le pape, fût-ce au moment de la mort, ne pourraient donner l’absolution d’un pareil crime. D’autres curés engageaient le peuple à s’armer contre la perception des impôts, à massacrer les commis, et promettaient de marcher à leur tète » (*). Dans l’Alsace, c’était le cardinal de Rohan, évêque de Strasbourg, qui dirigeait le mouvement contre-révolutionnaire. Ce saint homme avait joué un rôle peu honorable dans la scandaleuse affaire du collier de la reine ; dès le début de la révolution, il prit parti contre elle; il s’opposa ouvertement à l’établissement de la constitution dans les départements du Rhin, non-seulement pour les décrets concernant le clergé, mais encore pour tous les autres. Il fut des premiers à invoquer l’appui des princes étrangers; il répandit des lettres pastorales, des mandements, des brefs du pape dans toute l’Alsace, pour exciter son troupeau à la désobéissance et à la révolte. Les curés prêchèrent que le serment civique ne liait pas les citoyens, cl
(1) L'abbé Jagtr, l'Église du Franco, T. II, [i. îot.
(2) Moniteur du Î8 novembre 1 790.
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qu’ils étaient prêts à absoudre tous ceux qui l’auraient prêté; ils se mettaient à la tête des paysans pour opposer une résistance armée aux lois de l’Assemblée ; les malheureux allèrent jusqu’à exciter leurs auditeurs à s’enrôler parmi les ennemis de la France!*)! Dans les départements du midi, où il se trouvait un grand nombre de protestants, et où les haines religieuses étaient toujours vivaces, les contre-révolutionnaires abusèrent de l’ignorante crédulité des catholiques pour calomnier l’Assemblée Nationale : ils l’accusèrent de vouloir détruire le catholicisme , pour y substituer le culte réformé; ils proclamèrent que l’abolition des ordres religieux, la démarcation nouvelle des diocèses, la réduction des paroisses, ne tendaient qu’à ce but. Il n’en fallait pas tant, dit le marquis de Ferrières, pour exciter les passions : les deux partis finirent par se battre (*>. Ailleurs on faisait accroire aux simples d’esprit que la constitution civile du clergé dénaturait les sacrements, que les prêtres constitutionnels baptisaient par la nation, au lieu de baptiser par le Saint-Esprit!3). A Paris même, des prêtres ou des défenseurs de l’Église ne rougirent pas de se faire plagiaires du pamphlet le plus indécent, le plus calomnieux que la révolution ait vomi; une foule de libelles furent publiés contre les prêtres assermentés, où l’on empruntait à Hébert scs fureurs, son style, et le fameux nom de la Mère Duchesne, si populaire dans les tavernes. Dans les provinces catholiques, on revit les beaux jours de la ligue : « Le meurtre pour le compte de Dieu, le meurtre saintement enrégimenté, s’y déroulait en longues processions nocturnes que conduisaient des prêtres en délire » (4).
Il ne s’agit plus d’opposition contre la constitution civile du
(1) Délibération du directoire du département du Bas-RbiD, dans le Moniteur du t8 juillet 179t.
(2) Mémoires do Ferrières, livre VII.
(3) Rapport de Droglic, dans le Moniteur du 18 juillet 479t.
(4) L. Blanc, Histoire de la révolution française, livre vil. r)i. (j.
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clergé, il s’agit d’une contre-rcvolution, et partout on signale les prêtres, à quelques exceptions près, comme les plus ardents détracteurs, comme les ennemis les plus acharnés du nouvel ordre de choses (<). Ce furent les passions religieuses, excitées par un clergé fanatique, qui allumèrent la terrible guerre de la Vendée contre la révolution ; il importe de le constater. On lit dans le rapport de Gcnsonné et de Gallois, commissaires envoyés dans les départements de l’Ouest : « La constance du peuple dans ses affections religieuses, et la confiance illimitée dont y jouissent les prêtres, sont un des principaux éléments des troubles qui agitent ce pays. Il est aisé de concevoir avec quelle activité des prêtres, ou égarés ou factieux, ont pu mettre à profit ces dispositions du peuple à leur égard. On n’a rien négligé pour échauffer le zèle , pour alarmer les consciences. . . On a donné aux uns des inquiétudes et des remords, on a donné aux autres des espérances de bonheur et do salut , on a essayé sur presque tous avec succès, l’influence de la séduction et de la crainte... C'est aux missionnaires, à leurs sourdes menées, à leurs infatigables et secrètes prédications, que nous croyons devoir principalement attribuer la disposition d’une très-grando partie du peuple dans la Vendée » (®).
La guerre civile ne suffit pas au zèle du clergé. Les hauts prélats émigrèrent et furent complices de la haine aveugle que la noblesse porta à la révolution. Les émigrés entretenaient des intelligences coupables avec les prêtres restés en France : dans les départements frontières, c’était une chose notoire, disent les autorités locales , que le clergé était en rapport avec les princes étrangers, et qu’il les instruisait de tout ce qui se passait dans les places fortes (1 2 3). Cette solidarité de l’Église et de l’aristo-
(1) Délibération du directoire du Bas-Rhin, dans le Moniteur du 18 juill. 1791.
(2) Moniteur du 10 novembre 1791.
(3) Délibération du directoire du Bas-Rbin, dans le Moniteur du 18 juill. 1791 .
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cratic est une des pages les plus honteuses de l’histoire delà révolution. Pendant tout le dix-huitième siècle, la noblesse française avait donné le funeste exemple de l’irréligion et de l’immoralité. Quand la révolution voulut mettre en pratique les doctrines des philosophes sur la liberté et l’égalité, il s’opéra des conversions miraculeuses dans le sein de l’aristocratie. Les chefs de l’émigration, les princes du sang invoquèrent la religion, pour légitimer leur révolte. Ces fils coupables qui prenaient les armes contre leur patrie, osèrent rappeler au roi ses devoirs de fils aîné de l’Église : « Ils s’opposaient au nom de l’Église, à des spoliations qui tendaient à l’avilir; ils professaient hautement leur attachement inaltérable aux règles ecclésiastiques admises dans l’État» (0. Si ces croisés du dix-huitième siècle avaient été des croyants , on les excuserait; mais il n’y a pas de spectacle plus odieux que celui de l’incrédulité prêchant la religion et s’armant au nom de la foi. Écoutons le marquis de Ferrières, sur ces dévots improvisés : a Les hommes les plus libres dans leurs opinions religieuses, dit-il, les femmes les plus décriées par leurs mœurs, deviennent tout-à-coup de sévères théologiens, d'ardents missionnaires de la pureté et de l’intégrité de la foi romaine. » Ailleurs le même écrivain, témoin oculaire de ces farces religieuses, dit : « Le temps de Pâques amène de nouvelles intrigues. Tout ce que l’astuce, le mensonge, la mauvaise foi, peuvent inventer pour troubler tes consciences et alarmer les faibles, pour exciter le fanatisme fui mis en usage par les prêtres insermentés... Un tas de femmes sans mœurs, de grands de la cour athées, d’hommes pour lesquels la religion n’était qu’un mot vague, sans expression et sans devoir, déclamèrent contre le schisme »(*)...
« Tous les contre-révolutionnaires, dit François de Nantes à la /
(1) Lettre des frères du roi à Louis XVI, dans le Moniteur du 10 sopt. 1791.
(2) Mémoires de Ferrure*, livres VIH et IX.
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tribune de l’Assemblée Législative, devinrent autantd’apôlrcs, et la divinité surprise et indignée vit au pied de ses autels des hommes qui toute leur vie avaient nié son existence et insulté tous les cultes »(*).
Faut-il dire quel était le vrai mobile de ces hypocrites de toutes couleurs? L’Assemblée Constituante les a déjà stigmatisés : a Ministres de la religion, dit V oydel, cessez de vous envelopper de prétextes, avouez votre faiblesse : vous regrettez votre antique opulence, vous regrettez ces prérogatives, ces marques de distinction et de prétendue prééminence, tous ces hochets de la vanité qui dégradaient la maison du Seigneur» P). L’histoire impartiale a confirmé cette accusation : a Le clergé, dit Mr Mignet, dépouillé de ses biens, fit intervenir Dieu dans la cause de ses richesses » W. On prétend qu’il fut martyr de sa foi , et que c’est le calomnier que d’attribuer sa résistance à une vile cupidité. Oui, il y eut des martyrs, des hommes égarés par le fanatisme, qui préférèrent la persécution et la mort à l’obéissance qu’ils devaient aux lois ; mais avant d’ètre martyrs, ils furent coupables du plus grand des crimes, d’excitation à la guerre civile et à la guerre étrangère contre la révolution. Aveugles partisans du passé, ils ne virent pas qu’en se révoltant contre la régénération d’une grande nation et de l’humanité tout entière, ils se mettaient en opposition avec les desseins de Dieu. Si une cause sainte fut souillée par des excès, il faut s’en prendre à la criminelle résistance que les prêtres et les nobles opposèrent aux décrets de l’Assemblée Constituante.
La persécution du clergé pendant la révolution est devenue un de ces lieux communs que l’on répète comme un axiome, sans que l’on se rende compte des causes qui l’expliquent et
(1) Moniteur du ‘28 avril 1792.
(2) Moniteur du 28 novembre <190.
(3) Mij/nct, Histoire de la révolution française.
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même l’cxcuscnt. Il n’est pas vrai que l’Assemblée Nationale ait persécuté les prêtres; elle traita des hommes qui bravaient scs décrets avec une indulgence et une générosité inouïes dans les annales de l’histoire. Nous avons dit que, loin de punir les clercs qui refusaient de prêter le serment civique, elle leur donna des pensions ; elle fit plus, elle maintint le libre exercice de leur culte. Talleyrand fit sur ce sujet un rapport qui est la justification la plus éclatante de la révolution : « Le simple refus, dit-il, de prêter le serment relatif à la constitution ne rend pas les prêtres réfractaires , lorsque d’ailleurs ils se conforment aux lois; seulement, il les rend inhabiles à exercer au nom de la nation les fonctions ecclésiastiques payées par elle » . Ils conservent donc le droit de manifester leur croyance : « La liberté religieuse, continue le rapporteur, comprend indistinctement toutes les opinions, sans distinction de secte; si celle des juifs, des protestants, doit être respectée, celle des catholiques non conformistes doit Tètrc également, car elle n’est proscrite, ni par la constitution ni par la loi. «Peu importe « que la religion qui est enseignée dans les églises nationales ne diffère en rien decellequcles prêtres non assermentés enscignent.dans les leurs». Talleyrand repousse cette objection, parce quelle légitimerait l’intolérance et la persécution; or l’intolérance et la persécution ne doivent pas souiller les premiers moments de la liberté: elles sont un véritable fanatisme , et l’on ne doit pas faire la guerre à l’ancien, en lui en substituant un nouveau :« 11 faut respecter la liberté jusque dans scs plus ardents adversaires; il faut que tous ceux qui le penseront, et même ceux qui ne le penseront pas, puissent sans crainte dire que nous sommes schismatiques, si cela leur convient; il faut par conséquent que le culte qu’ils célébreront à part, soit que d’ailleurs il diffère ou non du nôtre, soit tout aussi libre que tout autre culte; sans cela la liberté religieuse n’est qu’un vain mot »<■).
(I) Moniteur du 9 mai 1791.
Quel usage les prêtres non assermentés firent-ils de cette tolérance fabuleuse, bienfait de l’Assemblée Nationale? Ils témoignèrent leur reconnaissance, en poussant les populations ignorantes et crédules à la révolte contre les décrets de l’Assemblée. Bientôt il y eut des plaintes dans toute la France contre les menées des prêtres : « Ce n’est pas une multitude mutinée, dit le ministre de l’intérieur, qui s’élève contre les non conformistes, c’est la voix de la *ation entière. Tant qu’on laissera une libre carrière à leurs trames perfides, jamais la tranquillité publique ne se rétablira »<•>. Il y eut un soulèvement dans le Corps Législatif contre le clergé réfractaire. V cryniaud demanda si la nation devait entretenir à sa solde ceux qui conspiraient contre elle; il demanda qu’on déclarât la guerre aux ennemis de la révolution, puisqu’ils la lui déclaraient : « Refuser, dit-il, le serment d’obéissance à la constitution, pendant une guerre faite à la constitution, c’est se constituer les complices de ses ennemis. » On le voit, les lois portées contre le clergé réfractaire furent des représailles, dans la plus terrible des luttes, la lutte pour l'existence. « Nous sommes arrivés au point, s’écria François de Nantes, que l’État soit écrasé par cette faction, ou que celte faction soit écrasée par l’État ». Invoquera-t-on pour excuser le clergé, la religion, la conscience? « Qu’est-ce donc, continue l’orateur, qu’une religion insociable par sa nature, et rebelle par principes? Qu’cst-ce qu’une conscience qui se prosternait devant le despotisme, qui consacrait l’csclavagc utile pour elle, et qui proteste aujourd’hui contre la liberté utile à tous? » <*)
C’est dans ces circonstances que furent portées les lois contre le clergé; si elles furent exceptionnelles, c’est que le crime qu’elles voulaient atteindre, l’était aussi : « Les lois pénales
(I) Moniteur du îi avril et du 18 mai 1792.
(5) Moniteur du Î8 avril J 792.
LA CONSTITUTION CIVILE
sont sans force, dit le préambule du décret, contre des hommes <pii, agissant sur les consciences pour les égarer, dérobent presque toujours leurs manœuvres criminelles aux yeux de ceux qui pourraient les faire réprimer et punir ». « Tous leurs délits vous échappent, dit le rapporteur. Semblable à la peste, cette faction vous frappe de toutes parts, sans que vous puissiez apercevoir les traits mortels dont elle vous blesse ». Nous expliquons, nous ne justifions pas. Nous croyons que la révolution avait le droit de punir les prêtres qui abusaient de leur influence sur les esprits, pour les exciter contre le nouvel ordre de choses; cela n’était pas une persécution, ou il faut dire que notre Code pénal persécute ceux qui conspirent contre l’État, parce qu’il les punit. Mais la persécution, ou pour mieux dire l’injustice commença, quand l’Assemblée Législative, dans l’impuissance où elle était de mettre la main sur les vrais coupables, frappa tous les prêtres non assermentés. Le salut public qu’elle invoqua ne saurait légitimer de pareilles mesures : ce n’est pas le salut public, c’est la justice qui est la loi suprême. Les décrets de l’Assemblée Législative inaugurèrent le funeste régime des lois de suspects. C’est une faute; mais si le législateur est coupable, que dire des prétendus martyrs qui allumèrent la guerre civile et qui prêtèrent la main aux ennemis de la France? Voilà les vrais criminels; au lieu de les sanctifier, il faut les flétrir.
§ VI. Appréciation de la lutte.
Les historiens de la révolution sont unanimes à blâmer la constitution civile décrétée par l’Assemblée Nationale : « La révolution, dit M. Thiers, avait emporté le clergé avec sa fortune, son influence et ses privilèges. L’Assemblée Constituante avait bien fait de l’abolir et de mettre à la place un clergé voué
uniquement aux fonctions du culte, étranger aux délibérations de l'Etat, salarié au lieu d’étre propriétaire. Il fallait s’en tenir là. La constitution civile fut une faute; elle fit naitre un cas de conscience pour les prêtres sincères, cl un prétexte pour les prêtres malveillants : c’était préparer le schisme » (*). Il est vrai, les événements l’ont prouvé, que l’assemblée Constituante devança les besoins et les vœux de la nation. Les masses étaient encore ignorantes et superstitieuses, même à Paris. Au mois de juillet 1792, le corps municipal décréta que les citoyens n’étaient plus obligés de tapisser leurs maisons pour la Fête- Dieu, et que la garde nationale n’était pas tenue d’assister à la procession. Ce décret n’avait rien d’irreligieux, il ne faisait que consacrer une conséquence de la liberté des cültes. Cependant l’exécution de l’ordonnance municipale provoqua des rixes; le peuple insulta ceux qui n’avaient pas tapissé, et ceux qui ne témoignaient pas leur respect pour la procession : le fameux Legendre manqua d’être lanterné. Ce fut à cette occasion que Camille Desmoulins prononça ces paroles devenues historiques : « Les rois sont mûrs, le bon Dieu ne l’est pas. » Il sc hâta d’ajouter qu’il parlait du bon Dieu et non de Dieu (*). Le catholicisme traditionnel, avec ses mille superstitions, avait encore trop d’empire sur les esprits, pour qu’on pût le heurter impunément. Religion tout extérieure , il sc confondait avec le prêtre : attaquer le prêtre, fût-ce dans ses richesses et son ambition , c’était attaquer la religion. Le législateur aurait dû ménager ces prijugés; en les blessant, il donna un aliment au fanatisme, et il jeta les semences de la guerre civile.
Est-ce à dire qu’il faut imputer le schisme et la guerre civile à l’Assemblée Constituante? Tout ce qu’on peut lui reprocher,
(1) Thiers, Histoire du consulat et de l'empire, livre XII.
(2) Huchez et Houx, Histoire parlementaire de la révolution française, T. XIV, p. Ut, ss.
LA CONSTITUTION CIVILK.
c’est de l’imprudence; le vrai coupable, c’est le clergé qui exploita l’ignorance et nourrit le fanatisme, en prétextant la cause de la foi pour exciter la guerre civile. Au seizième siècle, on excuse les fureurs des guerres de religion , on les comprend du moins, parce qu’il y avait do- fortes passions et de grands intérêts en jeu : l’on se battait pour des croyances. A la fin du dix -huitième siècle, la religion proprement dite était hors de cause, la constitution civile n’était qu’un prétexte; l’unique raison de la révolte, c’étaient les dîmes et les cinq milliards de biens ecclésiastiques. Cette accusation est-elle une calomnie? Que l’on compare la conduite du clergé pendant la révolution avec sa conduite sous l’ancien régime, et que l’on juge.
Sous l’ancien régime, la religion était compromise, de l’aveu du clergé. L’Église n’avait plus la liberté de l’enseignement dogmatique, elle n’avait même plus sa liberté dans la dispensation des sacrements : le roi et les parlements gouvernaient les choses spirituelles, plutôt que le pape et les évêques. Néanmoins le pape laissa faire ; il ne protesta pas même , alors que le clergé gallican se faisait gloire de son attachement à la déclaration de 1082, bien que cette déclaration fût considérée à Rome comme schismatique. Quant aux évêques, ils se contentaient de porter leurs humbles remontrances au pied du trône; mais tout en se plaignant, ils renouvelaient l’assurance de leur inviolable fidélité. La religion se perdait, mais le clergé conservait ses biens et scs privilèges : c’était tout son souci. Quand la révolution éclate, la scène change. Elle corrige les abus dans l’ordre ecclésiastique, comme dans l’ordre civil : à la place d’une inégale distribution du patrimoine de 1 Eglise, elle accorde un salaire au clergé et elle améliore la condition de la classe la plus nombreuse et la plus utile des ministres du culte : à la place d'une circonscription absurde des diocèses et des paroisses, elle établit une division rationnelle, conforme
à la division politique du royaume : à la place du concordat qui attribuait la nomination des évêques au roi, ce qui de fait mettait les évêchés à la disposition des courtisans et des courtisanes, elle rendit l’élection au peuple, comme cela s’était pratiqué pendant des siècles dans la primitive Église. Que font le pape et les évêques? Loin de prêter la main à la réformation des abus, ils crient au sacrilège et au schisme. Pourquoi, humbles et soumis sous l’ancien régime qui tuait la religion, sont-ils en révolte contre la révolution qui réforme les abus? C’est que les abus dont le haut clergé prolitail, lui étaient plus chers que la
religion.
L’Assemblée Constituante poursuivit un but louable et saint; elle voulait régénérer la religion, lui donner des forces nouvelles, en ramenant l’Église à la discipline des premiers siècles, les plus beaux du christianisme. Cependant un prélat d’esprit, et partisan des idées nouvelles, a tourné en ridicule le décret sur l’organisation civile du clergé : « Quel malheur, dit De Pradl, que l’Assemblée Nationale se soit abaissée à régenter les prêtres, à leur fabriquer des constitutions, qu’elle soit descendue des hauteurs de la philosophie aux petitesses des empereurs grecs! Est-il donc écrit que jamais dans notre Europe, le pouvoir ne saura résister à la manie de s’ingérer dans l’église, et qu’il sera toujours travaillé de la maladie qui perdit l’empire de Byzance? Qui a pu pousser des législateurs qui venaient de donnera leur ouvrage une base aussi large que celle des droits de l’homme en société, à finir par une constitution civile du clergé? »(')I1 est vrai que l’Assemblée Constituante s’est trompée , mais il y a dans son erreur un enseignement trop grave, pour qu’il soit permis de la combattre par de banales railleries.
(•) Ve Pradl, Les quatre concordats, T. II, p. 18 et 27.
Tous les historiens de la révolution s’accordent à rapporter la constitution civile a l’influence des jansénistes qui siégeaient dans le comité ecclésiastique, croyants véritables, ditr-on, mais esprits étroits, entêtés de disputes théologiques et par conséquent fort dangereux dans les affaires humaines O. Les écrivains catholiques applaudissent à ces reproches; ils attribuent les décrets sur l’organisation du clergé à la haine séculaire d’une secte contre la papauté (2). Ceux qui accusent les jansénistes d’étroitesse d’esprit, oublient que Pascal était janséniste, et que le jansénisme fut au dix-huitième siècle le crime de tous ceux qui conservaient quelque sentiment chrétien. En supposant même que la constitution civile fut l’œuvre exclusive des jansénistes, ce ne sentit pas un grave reproche à lui faire, ce serait bien plutôt un éloge. Mais un membre du comité ecclésiastique a protesté contre cette espèce d’accusation; Durand-Maillane dit que tous les hommes religieux de l’Assemblée Constituante concoururent à ses décrets; il rappelle que l’idée dominante de la constitution, le retour au christianisme primitif, était l’idéal de Fleury aussi bien que celui à' Arnaud; or Fleury n’était pas janséniste (3).
Ainsi la constitution civile fut l’œuvre de tous ceux qui étaient sincèrement chrétiens et qui ne voyaient d’autre moyen de régénérer le christianisme qu’un retour aux premiers siècles de l’Église. C’était une illusion. Le retour au passé, toujours impossible, l’est surtout pour la religion. Il ne suffisait pas, pour opérer ce retour, de rétablir les élections populaires, car les élections n’étaient qu’une des formes de la société chrétienne; ce n’est pas l’organisation extérieure, c’est l’esprit et la foi qui animaient les fidèles qu’il aurait fallu rappeler à la
(1) Thiers, Histoire dn consulat, livre XII.
(2) L'abbé Jarjcr, l'Église de France pendant la révolution, T. I, p. 156.
(3) Durand-Maillane, Histoire du comité ecclésiastique, p. 180.
LA RÉVOLUTION
vie. De nos jours, un prêtre de génie, frappé de la décadence du catholicisme, conçut la même idée que les auteurs de la constitution civile ; niais plus logique qu’eux, Lamennais chercha dans la liberté l'instrument de la régénération; il demanda la séparation complète de l’Eglise et de l’État, sacrifiant avec bonheur les avantages matériels que la protection du pouvoir assure à la religion, pour retremper le clergé dans la pauvreté apostolique. Il y a de hautes intelligences qui ont reproché à l’Assemblée Constituante de n’avoir pas rendu la liberté à la société religieuse, comme elle la rendit à la société civile (*). L’accueil que la proposition de Lamennais reçut du sainl-siégc est une réponse à ces reproches. L’Eglise n’a pas voulu de la liberté à ce prix. Quand des hmnmes généreux, animés des meilleures intentions, lui parlent de se réformer, elle répond par la voix du pape, qu’elle n’a pas besoin de réformation. Que conclure de tout cela? Que le catholicisme est irréformable, qu'il est impossible de le ramener à sa simplicité et à sa pureté primitives; il le faut prendre tel qu'il est, ou le déserter. Mais la révolution, c’est-à-dire la société moderne, pouvait-elle accepter le catholicisme tel qu'il est?Telle est la grave question qui se trouve au fond des réformes tentées par l’Assemblée Nationale.
lit.
« Si vous voulez une révolution, il faut commencer par décatholiciser la France »!î*. Ces paroles, attribuées à Mirabeau, sont devenues un objet d'accusation contre la Constituante. Les catholiques , le pape en tète , lui reprochent d’avoir de propos délibéré voulu anéantir la religion catholique en France. Pie VI impute cette conspiration aux philosophes qui siégeaient à l’Assemblée (3) ; cl l’abbé Barruel
(1) Mail, de Staël, Considérations sur la révolution française.
(2) Barruel, Histoire du clergé, p. 3.
(3) Theincr, Documents inédits, T. I, p. 8, 37 et 75.
LA CONSTITUTION CIVILE. 433
nous apprend quelle était la cause de la haine que les philosophes portaient à la vieille religion : « Ils étaient persuadés , dit-il, qu’avec les principes du catholicisme il serait impossible de combiner ceux du gouvernement qu’ils voulaient substituer à la monarchie »(>). Il y a une profonde vérité dans ces accusations. Ce n’est pas que l’Assemblée Nationale ait eu le dessein prémédité de mettre fin au catholicisme. Le reproche est une calomnie, en tant qu’il s’adresse aux membres du comité ecclésiastique et à ceux qui partageaient leurs sentiments : c 'étaient des chrétiens sincères auxquels on ne, peut pas supposer sérieusement l’intention de vouloir ruiner une religion qu’ils croyaient divine. Là n’est pas la question: il s’agissait de savoir, si le christianisme traditionnel se concilierait avec la révolution. Les hommes pour qui les idées nouvelles étaient un vrai culte,, avaient certes de bonnes raisons d’en douter. Jusqu’à la veille de 89, l’Église de France s’était déclarée solidaire du trône; elle avait fait des vœux publics pour le maintien de l’ancien régime, elle avait repoussé les idées politiques des philosophes, aussi bien que leurs conceptions religieuses. Allié inséparable de la royauté avant 89, le haut clergé aurait-il changé par miracle, quand la révolution éclata? Les hommes de la révolution ne se faisaient pas illusion à ce point: mais ils nourrissaient un autre espoir, qui s’est trouvé également chimérique. Us espéraient que ceux des ministres de la religion que les hauts prélats dans leur orgueil appelaient le Ims clergé, se rallieraient à la révolution. Les dignités ecclésiastiques étaient le privilège de l’aristocratie; par cela seul les •mrés formaient l’élément démocratique de l’Église; sortis du peuple et en contact permanent avec lui , ne devaient-ils pas partager les sentiments , les idées et les aspirations du tiers-étal? L’attente des partisans de la révolution ne fut pas entièrement
I; Darrucl, Histoire du clergé, p. t.
LA RÉVOLUTION
déçue. Une partie des ministres du culte resta fidèle aux idées de 89 : Grégoire, une des figures les plus grandes et les plus pures de la révolution, appartient à cette classe du clergé, qui se rallia sincèrement et même avec passion au nouvel ordre de choses. On sait comment le saint- siège récompensa l’attachement à la révolution qui caractérise le clergé constitutionnel : il fut traité de schismatique et d’hérétique. Qu’en faut-il conclure? Que l’on ne peut être ami de la liberté et de légalité , proclamées par la révolution , sans se mettre hors de l’Église ! Mais l’incompatibilité entre le catholicisme et la liberté une fois bien constatée, croit-on que la société moderne, forcée de faire un choix, se prononcera pour une religion inalliable avec tous scs besoins , avec tous ses instincts?
Cette terrible alternative ne tarda pas à se présenter, quand la constitution civile fournit aux hauts prélats un prétexte de rébellion. Les avertissements ne manquèrent pas à l’Égl ise. L’illustre orateur, qui est comme le représentant par excellence du mouvement de 89, Mirabeau posa la question en termes menaçants : « Français, dit-il, au moment où l’Assemblée Nationale coordonne le sacerdoce à vos lois nouvelles, afin que, toutes les institutions de l’empire se prêtant un mutuel appui, votre liberté soit inébranlable, on s’efforce d’égarer la conscience des peuples, on dénonce de toutes parts la constitution civile du clergé, décrétée par vos représentants, comme dénaturant l’organisation civile de l’église chrétienne, et ne pouvant subsister avec les principes consacrés par l’antiquité ecclésiastique. Ainsi nous n’aurions pu briser les ehaines de notre servitude, sans secouer le joug de la foi!... » Mirabeau s’arrête, comme effrayé de la redoutable situation où se trouve la révolution. Il reprend ensuite et repousse, comme une injure pour la religion, l’incompatibilité que l’on veut établir entre
LA CONSTITUTION CITILE.
elle et la liberté : « Non, s’écrie-t-il, la liberté est loin de prescrire un si impraticable sacrifice. Regardez, ô citoyens, regardez cette église de France, dont les fondements s’enlacent et se perdent dans ceux de l’empire lui-même, voyez comme elle se régénère avec lui, et comme la liberté qui vient du ciel, aussi bien que notre foi , semble montrer en elle la compagne de son éternité et de sa divinité! Voyez comme ces deux filles de la raison souveraine s’unissent pour développer et remplir toute la perfectibilité de votre sublime nature, et pour combler votre double besoin d’exister avec gloire, et d’exister toujours!» Rien de plus beau, rien de plus vrai que cette union de la liberté et de la religion : mais le catholicisme l’aecepterail-il? En présence de la violente opposition que le haut clergé faisait à la révolution, Mirabeau ne pouvait plus le croire : ce qu’il présentait comme l’état naturel et divin des choses, était répudié par l’Église. Aussi y a-t-il une menace dans sa pensée; elle éclate comme la foudre à la fin de son discours: «.Voyez avec quelle ardeur le sacerdoce égare les consciences , alarme la piété des simples, et comme il s’ attache à faire croire au peuple que la révolution et la religion ne peuvent subsister ensemble. Or, le peuple finira par le croire en effet; et balancé dans l’alternative d’être chrétien ou libre, il prendra le parti qui coûtera le moins à, son besoin de respirer de ses anciens malheurs; et alors il abjurera soti christianisme, il maudira ses pasteurs, il ne voudra plus connaître ni adorer que le Dieu créateur de la nature et de la liberté ; et alors tout ce qui lui retracera le souvenir du Dieu de l’Evangile, lui sera odieux; il ne voudra plus sacrifier que sur l’autel de la patrie, il ne verra ses anciens temples que comme des monuments qui ne sauraient plus servir qu’à attester combien il fut longtemps le jouet de l’imposture et la victime du mensonge » à).
(t) Moniteur du 16 cl du 17 janvier <791.
LA RÉVOLUTION
La voix du grand orateur était prophétique : les saturnales religieuses qui souillèrent la France en 93, procédèrent de cette conviction que la révolution et la liberté étaient inalliables. « Les révolutionnaires , dit le marquis de Ferrières, décidés à vaincre tous les obstacles, du moment qu’ils reconnurent qu’ils ne pouvaient allier le christianisme avec la constitution, abjurèrent, dans le secret do leur cœur, une religion qui entravait leur marche » 9). C’était une réaction violente, et dans cette voie, les excès sont inévitables. Il y a encore dans les paroles de Mirabeau, une prophétie plus redoutable d’un avenir qui approche à grands pas. L'incompatibilité qu’il signale entre le catholicisme et la liberté est réelle; elle est plus profonde encore entre la souveraineté civile et ce que l’Église appelle sa puissance spirituelle. A la rigueur le catholicisme s’accommode de la liberté, quoiqu’il la redoute, mais il n’acceptera jamais la souveraineté civile, car l’Église se prétend elle-même souveraine de droit divin, et le droit divin ne transige point. Ici se représente l’alternative signalée par Mirabeau. Non pas, comme il le dit, qu’il faille choisir entre les idées nouvelles et le Dieu de l’Évangile : l’Évangile n’est pas complice de l’incurable ambition de Rome, mais les peuples auront à se prononcer entre le catholicisme ultramontain et les conquêtes de 89. Croit-on que les peuples hésiteront? Ils diront avec un des hommes les plus modérés de la révolution : a Si la religion , au lieu d’affermir les lois, concourt à les détruire, en provoquant une désobéissance coupable; si elle soumet un peuple entier à l’intérêt privé de quelques ministres des autels; si elle force une nation qui vient de reconquérir sa souveraineté civile et politique à rester l’esclave de la conscience égarée d’un pontife, il faut abjurer cette religion » (2).
(1) Mémoires de Ftrrièret, livre VIII.
(2) Paslorcl, Compte-rendu (Moniteur du 31 mai I7PI).
L’Église ne comprit pas ce qu’il y avait de sérieux dans ces audacieuses hypothèses, pour mieux dire dans ces menaces. Elle ne comprend pas encore aujourd’hui le sort fatal qui l’attend, si elle continue à marcher dans la voie où elle est engagée. Elle se dit toujours un pouvoir; elle prétend toujours que sa puissance étant de droit divin , et ayant pour objet le salut éternel des hommes , domine nécessairement sur la souveraineté temporelle. Elle ne s’aperçoit pas que toutes les idées, tous les instincts , tous les besoins des sociétés modernes repoussent cette prétendue puissance ; elle ne voit pas que toutes les révolutions, à partir du mouvement communal du douzième siècle, tendent à rendre à l’Etat la souveraineté usurpée par le clergé; elle ne comprend pas que toutes les doctrines, à partir des hérésies du moyen-âge, ont la même tendance. La révolution donna gain de cause à ces tentatives , en proclamant la souveraineté des nations : ce dogme a détrôné l’Église, et pour toujours. Écoutons encore un des organes les plus modérés de cette grande époque. Le 14 décembre 1790, une députation du corps électoral du département de la Seine présenta à l’Assemblée Nationale une adresse, où on lit ces paroles remarquables : « Des protestations coupables errent dans tous les diocèses pour y soulever la piété crédule; ressuscitant une doctrine morte depuis des siècles, on l’arme contre vos décrets, on essaie de’relever cette puissance sacerdotale qui lutta autrefois avec tant de furie contre la puissance des souverains. Ce mot puissance , détourné par l’ambition de son sens véritable, a seul produit cette longue et désastreuse querelle. La religion, sans doute, a de la puissance sùr les esprits par la sainteté de son culte; elle a de la puissance sur nos mœurs par la sainteté de ses exemples; mais elle n’a d'ailleurs aucune puissance législative, exécutrice ou judiciaire ; le peuple de qui dérive toute puissance semblable , n’en délégua jamais la moindre portion aux
ministre* des autels. Le fondateur du christianisme n’a pas donné à ses apôtres le monde à gouverner, mais le monde à consoler et à instruire. En un mot, l 'opposition de la puissance spirituelle à la puissance temporelle n’est qu’une antithèse de l’ignorance , une hérésie en politique , un blasphème contre l’Evangile » W.
La doctrine proclamée devant l’Assemblée Constituante est devenue, grâce à la révolution, celle de la société moderne. Cependant par un inconcevable aveuglement, ou par une insatiable ambition, l’Église reproduit en plein dix-neuvième siècle des prétentions flétries en 1790 comme une hérésie politique, et déclarées incompatibles avec la constitution nouvelle. L’opposition est fondamentale; il ne s’agit pas seulement d’une contrariété de doctrines, il s’agit d’une lutte de souverainetés: comment l’issue de la lutte scrait-clledouteuse, quand les nations ont pour elles le droit, tandis que l’Église ne s’appuie que sur une usurpation séculaire?