LES PRÉTENTIONS DE L’ÉGLISE AU DIX-NEUVIÉME SIECLE
§ I. La puissance du* pape.
iV 1. RÉACTION ÜLTRAMONTAfiE DEPITS ISIS.
Dans l’ordre des rapports de l’Église avec l’État, la révolution procède du gallicanisme. Les décrets de l’Assemblée Nationale sur les dîmes, sur les biens ecclésiastiques et sur l’organisation civile du clergé, se justifient tous, au point de vue du droit, par les principes que l’ancien régime professait quant à la puissance de l’État, dans ses relations avec l’Église. Cependant, il y a encore une autre tendance dans le mouvement de 89, bien plus radicale, qui dépasse et les doctrines parlementaires et le christianisme traditionnel : c’est l’esprit philosophique du dix-huitième siècle. L’école de Voltaire et de l’Encyclopédie nourrissait une aversion profonde pour le catholicisme, parce que, à scs yeux, il n’était qu’une honteuse exploitation de la crédulité humaine. Sous l’influence des pas-
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sions violentes qu’excita l’opposition du clergé contre la révolution, les sentiments hostiles à la vieille religion dégénérèrent en un matérialisme abject et conduisirent aux saturnales ae 93. L’école de Rousseau, par l’organe de Robespierre, fit une guerre à mort à ces doctrines anarchiques; elle essaya de remplacer1 les vieux cultes, qui alors paraissaient usés, par le culte de l’Être-Sup rème. D’autres tentatives furent faites sous le Directoire pour établir une religion nouvelle : elles échouèrent toutes. Le bon Dieu n’ était pas mûr , comme dit Camille Desmoulins; les rois mêmes, qu’il croyait mûrs, ne l’étaient pas. Napoléon restaura le bon Dieu et la royauté, et à leur suite l’église gallicane. Mais la restauration du passé était encore animée d’un souffle de 89. L’empereur, quoique sacré par le pape, était l’élu du peuple; il conserva, malgré sa réaction contre la révolution, un caractère révolutionnaire. Cet élément de violence manqua d’emporter la papauté. Dépouillé de son pouvoir temporel et placé sous la main du tout-puissant César, le souverain pontife eut ^té un roi déchu , un chapelain de Napoléon, plutôt qu’un successeur de saint Pierre et un vicaire de Dieu; le changement dans la discipline aurait pu aboutir à une réforme de la doctrine catholique.
Napoléon tomba, et avec sa chute s’ouvrit une ère de restauration universelle de l’ancien régime. Il importe de préciser le caractère de la réaction de 1813. L’empereur réalisa la prophétie de Mirabeau : le drapeau français fit le tour de l’Europe, et avec les trois couleurs les principes d’affranchissement dont elles étaient le symbole. Partout où la grande armée^ porta ses armes victorieuses, la féodalité et l’Église s’écroulèrent. La révolution avait sécularisé les biens du clergé gallican. Napoléon sécularisa des principautés tout entières ; en détruisant les électorats ecclésiastiques , en distribuant aux princes séculiers, même protestants, les biens des évêchés et des abbaïcs, il donna
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le coup de mort à la vieille constitution du saint-empire romain, si étroitement lié à la papauté : abattre l’une des têtes de l’unité catholique, c’était ébranler l’autre. En même temps que l’empereur sapait l’édifice de l’Église, il répandait sur tout le continent les maximes de tolérance et de liberté religieuse, proclamées par l’Assemblée Constituante : c’était ruiner le catholicisme traditionnel dans ses fondements. En ce sens , on peut dire que Napoléon fut le représentant armé de la révolution.
En 1815, on se demanda quelle était la cause première des ryines qui couvraient l’Europe; on se dit que c’était l’esprit révolutionnaire; et qu’était-ce que cet esprit destructeur, sinon le produit de l’incrédulité du dix-huitième siècle? Si l’on voulait restaurer le passé, il fallait commencer par restaurer la vieille foi, et partant la forte discipline de l’Église. La religion futdonc considérée comme l’appui le plus solide de la royauté; or, de toutes les confessions chrétiennes, le catholicisme paraissait le plus favorable à la stabilité des gouvernements. C’est ainsi que la réaction de 1815 ramena les esprits vers la religion catholique. En même temps qu’il regagnait l’empire des âmes, le catholicisme changeait de nature. Avant 89, il tendait partout, en Allemagne et en Italie, comme en France, à sedétacher de la papauté. L’on a dit que le roi Irès-chréticn était chef de l’église gallicane, plutôt que le pape; il en était à peu près de même dans tous les états catholiques. C’était une cause d’affaiblissement : liée à la royauté, la religion, menaça de partager sa destinée. Les décrets de l’Assemblée Constituante ouvrirent les yeux au èlergé; il se rapprocha de Rome. L’instinct de la conservation, le vent de la réaction aidant, ramena toutes les églises nationales à l’unité romaine. C’est ainsi que la restauration politique conduisit partout à la restauration du pouvoir pontifical.
Le pape, l’organe par excellence du passé, fut le plus logi-
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que des restaurateurs de 181o. A scs yeux, la révolution et l’empire n’étaient qu’un long égarement, ou si l’on aime mieux, une verge de fer avec laquelle Dieu avait châtié les peuples et les princes, pour s’ètrc laissé gagner par l’irréligion du dixhuitième siècle. Il fallait profiter d’une leçon chèrement pavée, et se hâter de restaurer l’édifice de la société, tel que le catholicisme l’avait élevé au moyen-âge. Le retour à l’unité catholique, par le pape et l’empereur, était la première condition d’une reconstitution de l’ordre européen. Pie Vil proposa au congrès de V ienne de ressusciter de scs ruines « le saint-empiçe romain, centre de l’unité politique, ouvrage vénérable de l’antiquité, consacré par l’auguste caractère de la religion, et dont la destruction avait été un des renversements les plus funestes de la révolution ». La constitution du saint-empire reposait sur des principautés ecclésiastiques que la révolution avait emportées dans sa course destructrice. Rien ne semblait plus naturel au souverain pontife que de rétablir les électorats et les privilèges politiques des évêchés et des abbaïes. On voulait revenir au principe de la légitimité, on voulait effacer toutes les traces de la révolution; or, y avait-il des droits plus sacrés que ceux de l’Église? Pie VII représenta au congrès de Vienne, que les principautés ecclésiastiques, détruites par la violence révolutionnaire, devaient être restaurées par des souverains qui prenaient à lâche de replacer l’Europe sur scs bases antiques. L’Église avait été dépouillée en Allemagne, comme en France, de ses immenses possessions. Sous le coup de la nécessité, Pie VII subit l’aliénation des biens de l'église gallicane, plutôt qu’il n’y consentit; mais il protesta contre la spoliation de l’église germanique. Au point de vue du droit canon , la sécularisation était frappée d’une nullité radicale; en demandant qu’on rendit aux évêchés et aux abbaïes les biens dont on les l’avait dépouillés par violence, le pape
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demandait au congrès de Vienne la réparation d’une injustice qui était presque un sacrilège. Enfin, l’Église avait été une puissance sous l’ancien régime, un État dans l’État, ayant une existence privilégiée, et quantaux personnes, etquantaux biens. Ses droits remontaient à Dieu meme; les conciles avaient prononcé l’excommunication contre tous ceux, princes ou particuliers, qui oseraient porter une main téméraire sur les immunités du clergé. Puisque la révolution et l’empire avaient dépouillé l’Église , c’était aux vainqueurs de Napoléon ci assurer son triomphe, en la réintégrant dans tous les droits qui lui avaient été enlevés 9).
Si nous n’avions pas sous les yeux les protestations authenthiques de Pie VII , dans lesquelles toutes ces demandes sont consignées , l’on pourrait croire quelles sont l’invention de quelque mauvais plaisant qui a voulu faire la satire de la papauté, en lui prêtant des intentions et des projets dignes d’un conte de revenant. Il est certain que les grandes puissances, assemblées à Vienne, malgré leur sincère désir de restaurer le passé, durent être ébahies en entendant les propositions de restauration radicale faites par le pape. Elles avaient trop le sens de la réalité et du possible pour en tenir aucun compte. La papauté fut réduite à protester contre la paix de Vienne, comme elle avait protesté contre la paix de Westphalie. Il importe d’insister sur la signification de ces protestations. Admirons d’abord l’incroyable aveuglement de ceux qui se disent les vicaires infaillibles de Dieu. L’immortelle révolution de 89, avec ses prodigieux résultats dans l’ordre politique et ecclésiastique, est pour le souverain pontife comme non avenue; il croit que d’un trait de plume on peut l’effacer et rétablir l’unité catholique du moyen-âge î Car c’est à cela que tendaient les
(I) Notedu cardinalConsaliu', dans Marte ns, Nouveau recueil de traités, T. II, p. 478,
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protestations du saint-siège contre les traités de Vienne et de Munster; elles ont ce sens, ou elles n’en ont aucun. La paix de Westphalic consacre l’existence légale du protestantisme ; la paix de Vienne consacre la dissolution du saint-empire romain, la sécularisation de l'Etat, la souveraineté et l’indépendance des nations. Les papes protestent contre les deux actes qui sont la base de l’ordre européen. Or, qu’cst-cc qu’une protestation? Celui qui proteste, réserve ses droits pour l’avenir; il réprouve, loin de le reconnaître, l’état de choses qui y est contraire. La papauté proteste contre un traité qui reconnaît le protestantisme à côté du catholicisme et leur assure des droits égaux! Aux yeux de la cour de Rome, la réforme n’existe donc pas; l’Europe en est toujours au quinzième siècle. La papauté proteste contre un traité qui brise définitivement la fausse unité du moyen-âge, qui émancipe l’État de la domination (le l’Église ! Auxycuxdc la courdeRome, la révolution n’existe pas plus que le protestantisme; l’immense mouvement de libre pensée qui a produit la révolution est un rêve. Qu’est-ce à dire? Nous sommes donc toujours, en droit, sous la domination du souverain pontife et de l’empereur. A la première occasion, le pape fera valoir ses prétentions ; nous nous réveillerons un beau matin sujets de Rome et du saint-empire romain, sous le régime de l’inquisition, des dîmes, des biens ecclésiastiques et des immunités du clergé. Voilà l’idéal du vicaire infaillible de Dieu, idéal divin, et par conséquent immuable. Disons mieux, c’est le rêve d’hommes dont la vie depuis le seizième siècle est un long anachronisme; il ne vivent pas dans le monde réel; ils ne savent ce qui s’y passe, ils ne le comprennent pas. Et ces hommes prétendent régir l’humanité! Autant vaudrait appeler au gouvernement du monde les momies qui reposent dans les pyramides d’Égypte.
Mais nous avons beau repousser la restauration du passé