I.A PUISSANCE DU PAPE
comme un rêve impossible, absurde, insensé; les papes la prennent au sérieux, et ils sont à l’œuvre depuis 1815 pour la réaliser, autant que le permettent les malheurs du temps, comme ils disent. L’administration française avait implanté les principes et les bienfaits de la révolution dans le patrimoine de saint Pierre. A peine rentré dans ses états, grâce aux victoires de princes hérétiques et schismatiques, le pape s’empressa de répudier l’héritage du régime impérial, pour revenir au bon vieux temps; il rétablit les couvents, et rendit au clergé séculier et régulier les biens dont il avait été dépouillé ; il restaura toutes les libertés de l’Église. Nous ne dirons pas quel fut le résultat de cette restauration , le monde entier le connaît; au moment même où nous écrivons, la domination temporelle des papes s’écroule aux applaudissements de l’Europe <*). Voilà cependant l’état politique et religieux auquel le saint-siège aurait voulu ramener toute la chrétienté ! Qu’on ne se récrie pas : la papauté a fait tout ce qui dépend d’elle pour atteindre ce but, et elle a même réussi, au-delà de ce que l’on pouvait prévoir.
Le pape commença par restaurer fa compagnie de Jésus , milice fidèle du saint-siège, qu’il avait eu tort de licencier au dix-huitième siècle. Or, que représentent les jésuites? Tout le catholicisme traditionnel, avec scs superstitions et ses abus : voilà pour la religion. Dans le domaine politique, la société de Loyola professe l’ultrainontanisme, non pas la doctrine franche du moyen-âge, qui subordonne ouvertement l’État à l’Église, mais une doctrine de ruse, qui a l’air de reconnaître l’indépendance de l’État, pour mieux l’asservir. Les jésuites remplissent au dix-neuvième siècle le même rôle qu’ils ont joué au seizième. Fondés pour combattre l’hérésie triomphante, ils ont réussi à arrêter les progrès de la réforme et à lui arracher une partie de ses conquêtes; la superstition et l’éducation étaient
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leurs armes. Au dix-neuvième siècle, ils ont ressaisi ces instruments redoutables pour combattre la grande hérésie des temps modernes, la libre pensée. Que ceux qui dédaignent les jésuites et se rient de leurs efforts impuissants , se rappellent l’histoire du seizième siècle, qu’ils ne se reposent pas trop sur l’empire des lumières, qu’ils songent que Dieu n’aide que ceux qui s’aident eux-mèmes !
Les ultramontains du dix-neuvième siècle mettent une grande réserve dans l’exposition de leurs opinions; ils se gardent bien d’écrire, comme Bellarmin, des traités ex professo sur la puissance du souverain pontife; ils dissimulent ce côté de la foi catholique, pour ne pas effaroucher les rois et les peuples. Il y a de gros ouvrages de théologie, il y a des manuels de droit canonique, quinc disent pas un mot du pouvoir direct ou indirect des papes sur le temporel : le révérend père Perronc, le cardinal Soglia gardent un silence absolu sur ce sujet scabreux. Serait-ce parce qu’ils ne partagent pas les sentiments de la cour de Rome? Ce serait leur faire injure que de le supposer : ils maintiennent la croyance romaine sur l’infaillibilité, ils maintiennent, comme nous allons le dire, le dogme de la puissance spirituelle et de sa supériorité sur la puissance temporelle ; or, de là découle logiquement le pouvoir indirect du pape sur les rois. Si les théologiens et les canonistes se taisent sur les conséquences des principes qu’ils posent, c’est par prudence; c’est parce que, comme le dit Pie VII, il est dangereux de professer les saintes maximes de l’Églisc, ce qui n’a pas empêché le souverain pontife de les reproduire dans la bulle d’excommunication lancée contre Napoléon. La doctrine des ultramontains ne saurait être douteuse, car, d’après eux, la puissance pontificale est immuable comme un dogme. Aussi les plus zélés, dédaignant les considérations humaines comme une lâcheté , n’hcsitent-ils pas à
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enseigner en face des souverains auxquels la papauté doit sa restauration temporelle, la théorie des canonistes du moyenâge sur la toute-puissance pontificale. Pie VII, instruit par une triste expérience de l’inanité des foudres romaines, recommanda et obtint le silence tant qu’il vécut. Après sa mort, Ch. Fca publia, avec autorisation du pape Léon XII, un vrai manifeste contre la souveraineté civile: c’est le système de Bellarmin dans toute sa crudité ('). L’ouvrage fit sensation ; les Allemands le traduisirent pour éveiller l’attention des rois sur les prétentions de la papauté. La prudence eut commandé un désaveu. Mais comment condamner une doctrine qui aux yeux des papes est presque de foi? La cour de Rome avait un moyen bien simple pour prouver qu’elle était étrangère à ces dangereuses publications: elle a la censure, elle a V Index, mais nous pouvons affirmer hardiment que jamais elle, ne réprouvera les folles rêveries des canonistes sur sa toute-puissance. Il s’est trouvé à la vérité un pape qui a mis à V Index le traité de Bellarmin sur le souverain jaontife, mais c’était parce que l’auteur y soutenait que le saint-siège avait seulement un pouvoir indirect sur le temporel des princes.
Après 1815, l’ultramontanisme envahit toute la chrétienté. Le zèle des nouveaux convertis dépassa celui de leurs maîtres. C’est en France et en Allemagne que la puissance pontificale a aujourd’hui ses plus chauds partisans, ses plus hardis défenseurs. Il y avait avant 89 une doctrine très répandue dans le monde catholique sur les rapporte de la puissance spirituelle et de la puissance temporelle : on l’appelait le gallicanisme, parce1 que le clergé de France et les parlements s’accordaient à professer que les papes n’avaient ni pouvoir direct ni pouvoir indirect sur le temporel des rois. Le gallicanisme, inspiration
(I) L'ouvrage de Fca est traduit dans le Sophronizon de Fauhis, 7« année, volume VI, 2' livraison.
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du bon sens de la race française, conciliait, autant que la chose est possible, le catholicisme avec la souveraineté civile. Ce fut grâce à cette conciliation que la France resta catholique, au milieu de l’ébranlement universel des croyances qui se fit au seizième siècle. Les ultramontains modernes, oubliant les bienfaits de la doctrine gallicane, s’acharnèrent à l’attaquer et à la ruiner. Nous allons assister à la lutte , nous entendrons les cris de triomphe des catholiques romains; Mais la victoire ne serat-elle pas suivie d’une terrible réaction? Les vainqueurs ne la regretteront-ils pas un jour?
y s. attaques contre i.e gallicanisme.