‹ Leglise et L'EtatChapitre 17 sur 67 · I. De Maistre · texte numérisé non relu

I. De Maistre

Le gallicanisme repose sur l’idée catholique de deux puissances, séparées, indépendantes, mais unies dans un but commun. Sur ce point, les gallicans sont d’accord avec les ultramontains ; mais la logique des principes et l’immuable ambition de Rome ont poussé les défenseurs de la papauté, même les plus modérés, à revendiquer pour elle un pouvoir au moins indirect sur le temporel , dans tous les cas où l’intérôt de l’Église est en cause. Les gallicans rejettent ce pouvoir indirect . parce qu’il anéantit la souveraineté civile ; pour conserver à celle-ci toute son indépendance, ils soutiennent que l’Église n’a qu’une puissance purement spirituelle. Toutefois la force des principes a fini par enttainer les gallicans, comme elle avait entraîné les ultramontains. Pour que la souveraineté civile soit entière, elle doit avoir une action au moins indirecte sur le spirituel, lorsque l’intérêt de l’État l’exige : l’État, dans le système gallican , a donc ce pouvoir indirect que l’Église revendique, dans le système ultramontain. Telle était la doctrine des parlements, gardiens jaloux de la souveraineté civile. Le

LA PUISSANCE DU PAPE

clergé répuguait à l’admettre, car elle tendait à subordonner l’Église à l’État : le protecteur était en réalité le maître. Tant que les maîtres furent les rois très-chrétiens, attaches par leur naissance et par une antique tradition à l’Église, dont ils étaient * les fils aînés, le clergé consentit à porter des chaînes que les princes avaient soin de dorer; il se plaignait, à la vérité, il gémissait, mais sa conscience était satisfaite quand il avait fait de très-humbles remontrances au meilleur des rois : dans la décadence des croyances, il se contentait de la puissance matérielle qu’on voulait bien lui laisser. La révolution fut un coup de foudre qui montra à l’Église l’abîme, vers lequel elle marchait à grands pas. Elle se croyait forte par l’appui du trône, et voilà qu’une tempête emporta la royauté et menaça d’emporter l’autel avec le trône. Le clergé perdit les immenses richesses, dans la jouissance desquelles il s’était endormi avant 89; il perdit ses privilèges, il finit par perdre sa liberté dans la persécution qui frappa tout ce qui s’appelait prêtre. Ne trouvant plus aucun appui dans le pouvoir civil , l’église gallicane se rapprocha de Rome ; on peut donc dire que c’est la révolution qui la jeta dans les Bras du saint-siégc,ct que l’ultramontanisme date de 89. Cela est vrai au moins des prêtres qui refusèrent l’obéissance aux décrets de l’Assemblée Constituante; affranchis de tout lien envers l’État, ils devinrent nécessairement ultramontains. Napoléon remit le gallicanisme en honneur; mais en voyant le pape prisonnier à Fontainebleau , le clergé de l’empire français s’aperçut que la liberté de l’Église était une dérision; la main de fer qui s’appesantissait sur son chef n’était pas faite pour le réconcilier avec une protection qui dégénérait si facilement en tyrannie. Dès lors le clergé gallican s’attacha au pape persécuté. Sous la restauration , on revint aux traditions de la vieille monarchie; la doctrine gallicane faisait partie du bagage rapporté de l’exil, mais la royauté y tenait plus que

LA RÉACTION ULTRAMONTAINE

l’Égl ise. Il y avait des germes d’ultramontanisme déposés dans le sol de la France par la révolution ; ils fructifièrent sous l’influence de la réaction universelle qui s’ouvrit en 1815.

L’impulsion vint du dehors. Le comte de Maistre attaqua le gallicanisme corps à corps. S’adressant à une nation éprise ' * de l’unité bien plus que de la liberté, il montra que le gallicanisme était une vraie scission; il prouva avec une invincible logique qu’il n’y avait point de libertés de l’église gallicane, que ce que l’on cachait sous ce beau nom n’était qu’une conjuration de l’autorité temporelle pour dépouiller le saint-siége de ses droits légitimes et le séparer par le fait de l’église de France, tout en célébrant son autorité M. La vraie, la seule liberté pour le clergé, c’est le libre exercice de sa puissance spirituelle; or, grâce à ce qu’on appelle les libertés de l’église gallicane, le clergé était entravé et dans son enseignement et dans l’administration des sacrements. Sa prétendue liberté était une servitude. Il n’y avait qu’un moyen pour lui de redevenir libre, c’était de se rattacher au saint-siége.

De Maistre mit à, exalter le pouvoir du pape autant de zèle qu’il en avait montré pour dénigrer le gallicanisme; il alla jusqu’à dire que la papauté formait l’essence de la. religion , que sans la puissance pontificale il n’y aurait plus de christianisme <2>. Est-ce une vraie conviction religieuse qui inspirait l’auteur du Pape ? Nous ne lui faisons pas l’injure de douter de sa foi; mais il nous semble que chez lui la religion réside dans la raison plus que dans le sentiment. Malgré le zèle de l’écrivain, malgré son ardeur et Je prestige de son style, nous n’avons pas trouvé chez lui un cri qui parte du cœur : c’est toujours la logique qui a la parole, c’est l’esprit français, c’est l’invective; mais cette fougue et cette verve n’émeuvcnl pas :

(1) De Maistre, De l'église gallicane, livre II, ch. U.

(2) De Maistre, Lettres et opuscules, T. I, p. 397.

LA PUISSANCE DU PAPE

on reste froid, comme après une lecture de Voltaire. C’est une marque certaine que De Maistre n’avait pas le feu sacré qui échauffe et transporte les âmes. S’il exalte la papauté, c’est par réaction politique plus que par réaction religieuse; du moins les deux idées se confondent si bien chez lui, que la religion parle toujours le langage de la politique.

De Maistre veut restaurer l’unité catholique. Est-ce pour sauver les âmes? C’est bien plutôt pour sauver la vieille monarchie. Le catholicisme est à ses yeux l’appui le plus solide de la • stabilité des trônes ; et comme le catholicisme romain est immuable par essence, c’est à celui-là qu’il s’attache de préférence. Veut-on savoir quel est son argument favori pour établir la toute-puissance pontificale? Voici les paroles qu’il adresse au dix-neuvième siècle : « Toute souveraineté est limitée, ou elle dégénère en une épouvantable tyrannie. Où chercher cette limite? On ne la trouve que dans le droit de résistance du peuple , ou dans une puissance supérieure qui domine tout ensemble les princes et les nations. Le droit de résistance implique la souveraineté des masses, c’est-à-dire l’insurrection et le régicide : c’est la destruction de la monarchie. Reste le pouvoir du souverain pontife, qui peut intervenir entre les rois et les peuples, au grand avantage des uns et des autres. Comparons les deux systèmes, et choisissons. Au moyen-âge, les papes ne se mêlaient nullement de gêner les princes sages dans l’exercice de leurs fonctions, encore moins de troubler l’ordre des successions souveraines, tant que les choses allaient suivant les règles ordinaires et connues; c’est lorsqu’il y avait grand abus, grand crime ou grand doute, que le souverain pontife interposait son autorité. Or, comment nous tirons-nous d’affaire en cas semblables, nous qui regardons nos pères en pitié? Par la révolte, la guerre civile et tous les maux qui en résultent. En vérité, il n’y a pas de quoi se vanter; et si la raison dictait le

184 LA RÉACTION ULTRAMONTAINE

choix des peuples , il serait bien vite fait. Préférez-vous, dit de Maistre, les constitutions, et à leur suite la souveraineté populaire, les révolutions, la république, le despotisme militaire, ou préférez-vous une monarchie soumise au pape, soumission apparente et garantie d’ordre, plutôt que dépendance réelle? Pour moi, répond-il, j’aime mieux les papes que la lièvre constitutionnelle ut1).

Cependant l’écrivain ultramontain sent qu’il a à combattre un puissant préjugé : les peuples pourraient lui répondre, et les rois ont fait plus d’une fois cette réponse aux prétentions de la cour de Rome, qu’ils tiennent avant tout à être maîtres chez eux; or, avec la suprématie pontificale, ils ne le seraient plus. De Maistre cherche donc à prouver que les papes n’ont jamais réclamé qu'une puissance spirituelle. Il est en contradiction avec les faits, mais cela ne gène guère les catholiques; ils nient et alors tout est dit : a Jamais les souverains pontifes n’ont prétendu gêner l’exercice de la souveraineté chez les princes légitimes, ni moins encore s’en emparer. Us n’ont jamais prétendu que le droit de juger les princes qui leur étaient soumis dans l’ordre spirituel, lorsque ces princes s’étaient rendus coupables de certains crimes. Ce droit ne saurait s’appeler toutepuissance temporelle : il s’appellerait beaucoup plus exactement toute-puissance spirituelle». Or, aucun catholique ne peut dénier au pape le pouvoir spirituel : a Que si l’exercice de ce ' pouvoir, reconnu légitime , amène des conséquences temporelles, les papes ne sauraient en répondre, puisque les conséquences d’un principe vrai ne sauraient être des torts » . De Maistre ajoute que les papes, tout en excommuniant les rois et en les déposant, n’usurpaient ni ne suspendaient la souveraineté, ni ne dérogeaient au dogme de son origine divine!*). Celle

(I) De Maistre, Du pape, livre II, ch. 3, 4, 10 et 1 1.

(î) Ibid., II, 8.

LA PUISSANCE DU PAPE

théorie est celle du pouvoir iudirect de Bellarmin , que nous avons exposée dans la première partie de notre Etude sur l’Église et l’État; théorie imaginée pour donner une satisfaction apparente à l’indépendance des princes, mais qui, en réalité, T’annule aussi bien que la doctrine du pouvoir direct des papes sur le temporel. C’est une pure mystification qui ne prouve qu’une chose, l’imçossibilité de concilier la papauté avec la souveraineté civile.

La toute-puissance spirituelle des papes, qui implique un pouvoir au moins indirect sur le temporel, a une base solide dans le dogme de l’infaillibilité. Les gallicans ont souvent fait la remarque que, dans cette croyance, le souverain pontife est logiquement le maitre de l’univers; c’était une raison suffisante pour eux de la repousser. Il va sans dire que de Maistre l’admet; mais comment la faire accepter par la société moderne qui, entraînée dans le tourbillon des révolutions, a de la peine à croire à une vérité immuable, et croit bien plus difficilement encore à un organe divin de cette vérité? Ici se montre à découvert le génie politique plutôt que religieux du comte de Maistre. L’infaillibilité, don divin, miraculeux, qui choque la raison , devient dans les mains de l’écrivain ultramontain une idée très-simple , très-rationnelle ; il la confond avec la souveraineté : « L’infaillibilité dans l’ordre spirituel , et la souveraineté dans l’ordre temporel, sont deux mots parfaitement synonymes... Quand nous disons que l’Église est infaillible, nous ne demandons pour elle aucun privilège particulier; nous demandons seulement qu’elle jouisse du droit commun à toutes les souverainetés possibles, qui toutes agissent nécessairement comme infaillibles; car tout gouvernement est absolu, et du moment où l’on peut lui résister, sous prétexte d’erreur ou

d’injustice, il n’existe plus » (*). Nous ne savons ce que les

0) De Maistre, Du pape, I,

(86 LA RÉACTION ULTRAMONTAINE

théologiens pensent de ce tour de force qui communique le don de l’infaillibilité à tous les souverains absolus; si l’explication est fausse, elle est du moins bien trouvée pour réconcilier les princes et les peuples avec un dogme aussi absurde que dangereux.

De Maistre est le premier écrivain qui depuis la révolution ait défendu systématiquement la papauté; il avait des ménagements à garder avec l’esprit du siècle qui le domine souvent lui-mème: delà ses contradictions. Il prétend parfois qu’il ne veut pas rétablir le pouvoir temporel des papes, ce qui ne l’empêche pas immédiatement après de regretter que ce pouvoir n’existe plus, et d’atlirmer que la théorie la plus certaine vient à l’appui des usages anciens. Il avoue que la monarchie pontificale a scs défauts, mais il en faut prendre son parti, dit-il, parce qu’elle est nécessaire pour maintenir l’unité; dès lors a toutes les imperfections qui résultent de cette espèce de théocratie romaine dans l’ordre politique, ne doivent plus être considérées que comme l’humidité, par exemple, produite par une maohine à vapeur dans le bâtiment qui la renferme ». Après tout, « le gouvernement des papes est une monarchie semblable à toutes les autres, si on ne la considère simplement que comme gouvernement d’un seul. Or quels maux ne résultent pas de la monarchie la mieux constituée » < 1 ) ? Toujours des idées et des comparaisons politiques. Il ne faut pas trop s’en étonner. La papauté est une institutioiï politique plutôt que religieuse; c’est au fond une tentative de monarchie universelle, basée sur une prétendue parole de Dieu. Tout cela ne touche guère le sentiment religieux. Voilà pourquoi les hommes réellement pieux ont toujours médiocrement aimé le saintrsiége, parce que, pouvoir essentiellement politique, il est trop souvent disposé à sacrilier la religion à son ambition, du moins à s’en servir comme d’un instru-

(I) De Maistre, Du pape, II, 10, et livre III, à la lin.

LA PUISSANCE DU PAPE. 187

ment. Par contre, il est naturel que les défenseurs de la papauté s’inspirent de la politique plus que de la religion.

Page 1