II. Lamennais
Lamennais est un génie politique comme de Maistre. Les catholiques lui reproeheht amèrement ce qu’ils appellent son apostasie; en réalité, l’illustre écrivain n’a pas changé de croyances religieuses, il n’a jamais été catholique, ni même chrétien. Rien ne le prouve mieux que sa conduite dans les affaires de Rome. Un esprit vraiment religieux n’aurait pas hésité à se soumettre ; ne sont-cc pas l’humilité et l’abnégation qui caractérisent les disciples du Christ? Au lieu d’obéir, Lamennais rompit sa chaîne , dès qu’il vit que le catholicisme était inalliablc avec scs aspirations politiques. Il était donc homme politique avant d être homme de foi. Sa croyance religieuse n’était qu’un calcul de la raison, que la raison abandonna, quand elle s’aperçut qu’elle avait fait fausse route. De Maistre est un ultramontain aristocrate, monarchiste: s’il avait vu le saint-siège prendre parti pour les constitutions et la démocratie, sa foi eut beaucoup risqué de s’en aller avec ses espérances politiques. Lamennais c st un ultramontain démocrate; aussi longtemps qu’il crut à l’alliance de la liberté et du catholicisme, l’Église n’eut pas de défenseur plus ardent : du jour où le pape se prononça pour la royauté contre la liberté, Lamennais cessa d’ètrc catholique.
Lamennais continua la guerre contre le gallicanisme que de Maistre avait commencée; il le fit avec une passion qui devait entraîner le jeune clergé : « Nous repoussons avec dégoût, dit-il, les opinions qu’on appelle gallicanes, parce qu’opposées à la tradition , réprouvées par l’autorité la plus haute qui existe parmi les chrétiens , clics consacrent l’anarchie dans la société spirituelle et le despotisme dans la société politique, •
LA RÉACTION ULTRAMONTAINE
opinions également odieuses et basses qui, rendant la conscience même complice de la tyrannie , font de la servitude un devoir, et de la force brutale un droit indépendant de la justice » O. Lamennais répudie le gallicanisme, parce qu’il implique une scission, une séparation de l’unité romaine. Ceci est aussi le grand argument du comte de Maistre ; mais ce qui inspire surtout à l’écrivain français le dégoût dont il parle, c’est que le gallicanisme est une doctrine de servitude. Aux yeux de l’ultramontain piémontais, Bossuet et les évêques de 1682 sont des demi-protestants, des schismatiques; Lamennais les déteste, parce qu’ils sont les instruments serviles du despotisme de Louis XIV. Le prêtre républicain s’indigne du rôle humiliant que l’Église joue dans celte doctrine : « On soutient que la règle des mœurs dépend du souverain; en d’autres termes, que le souverain crée, par ses lois ou ses volontés, le bien et le mal, le juste et l’injuste : et on en conclut qu’il a le droit d’examiner la morale des ordres religieux, et d’étendre jusqu’aux écoles particulières de l’Église scs influences et scs surveillances. On lui attribue la même autorité sur la discipline, et il commande aux prêtres de violer les canons, en accordant la sépulture ecclésiastique à des gens morts dans l’acte du crime. On soumet à sa juridiction les sacrements mêmes, et les confesseurs sont traînés devant les cours civiles, pour y rendre compte du refus qu’ils ont fait de l’absolution; et, en vertu de l’arrêt d’un tribunal laïque; un huissier, que le juge sacrilège effraie plus que Dieu même, vient briser le tabernacle où repose Jésus- Christ, et saisit légalement le saint des saints, pour donner à un sectaire la joie horrible de le profaner sur son lit de mort»!*).
L’orgueil clérical et la passion de la liberté respirent égale-
(1) Lamennais, Œuvres, T. VII, J). 127 (édit, do Pagnerre).
(2) Lamennais, Des progrès do la révolution et de la guerre contre l'Église (T. VI, p. 168, s.).
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ment dans cette violente réprobation du gallicanisme. C’est encore,chose singulière, ce même instinct de liberté qui rapproche Lamennais de Rome : « L’Église était aux fers; Dieu brise ses fers par les mains des peuples, afin que l’Église affranchie rende aux peuples ce quelle aura reçu d’eux, et les régénère, en affermissant l’ordre et la liberté, qui ne sont unis, qui ne peuvent être unis que par elle. De Rome, maîtresse d’elle— même et dégagée des liens dont l’enlaçaient depuis des siècles les souverainetés temporelles, émanera tout ensemble et le mouvement régulier qui portera les nations chrétiennes vers les magnifiques destinées qu’elles ne font qu’entrevoir encore , et la vivifiante énergie qui constituera, dans l’unité, selon les promesses divines, l’humanité entière »(D.
Mais l’unité catholique a un revers : ne détruit-elle pas l’indépendance du pouvoir civil? En 1818, Lamennais disait dans les Observations sur la promesse d’enseigner les quatre, articles (de 1682) : « La doctrine des papes sur le pouvoir temporel des rois, n’a plus de partisans, même au-delà des monts. Contraindre le clergé à la désavouer, c’est laisser croire qtf’il y peut tenir, c’est lui faire une injure gratuite». Cette renonciation, que Lamennais semble faire à une antique prétention de la papauté, est une inconséquence : en effet, la tradition et la doctrine de Rome n’ont jamais varié sur l’autorité des papes. Nous allons voir que Lamennais lui-même est bien vite revenu sur sa concession : un ultramôntain ne peut jamais reconnaître franchement l’indépendance et la souveraineté de l’État, car ce serait avouer que l’Église lui est subordonnée. Il n’y a pas de milieu : ou l’État est souverain , ou l’Église, et la souveraineté de l’un exclut la souveraineté de l’autre. C’est ce que disait Boniface VIII, dans son fier langage, et Lamennais reproduit la doctrine hautaine du pape. Il admet deux puis-
(I) Lamennais, Le pape (Œuvres, T. VII, p, 138).
LA RÉACTION ULTRAMONTAINE
sauces, mais la définition qu’il en donAe, la mission qu’il leur attribue, impliquent l’infériorité et la subordination de la puis- , ,
sance temporelle : « La puissance spirituelle représente la loi immuable de justice et de vérité, fondement et règle des devoirs et des droits; la puissance temporelle est la force qui contraint les volontés rebelles à se soumettre à cette loi. La force est nécessairement subordonnée à la loi, l’État à l’Église; autrement il faudrait admettre deux puissances indépendantes, l’une conservatrice de la justice et de la vérité, l’autre aveugle et dès lors destructive, par sa nature, de la vérité et de la justice.
Or, qu’est-cc que cela, sinon livrer le monde à l’empire de deux principes, l’un bon, l’autre mauvais, et constituer un véritable manichéisme social? Quiconque, dit l’Église, homme ou peuple, adopte cette erreur monstrueuse, sort par cela même des voies du salut » (U. La conclusion est que le pouvoir des papes sur le temporel est de foi, et que l’indépendance de l’État est une hérésie.
Voilà donc l’idéal de l’unité romaine qui détruit déjà un des instincts les plus puissants de la société moderne , le besoin d’indépendance des peuples, leur droit à la souveraineté. Mais si les peuples sont soumis à Rome, que devient la liberté si chère à Lamennais ? Le célèbre écrivain se faisait une singulière illusion sur la papauté : il croit a que c’est sous l’empire du christianisme catholique qu’ont pris naissance et se sont développées toutes les libertés européennes, en Espagne, en Italie, en France, en Angleterre, et partout où s’étendait l’influence pontificale». L’histoire semble à la vérité dire le contraire, mais c’est parce que les passions et les préjugés l’ont altérée; Lamennais fait hardiment appel « aux monuments contemporains qui vengeront l’Église des calomnies et des impostures accu-
(4) Lamennais, Des progrès de la révolution et do la guerre contre l’Église (OEuvrcs, T. VI, p. 19 et 458).
LA PUISSANCE DU PAPE
mutées contre elle pendant le dernier siècle » . Si les philosophes du dix-huitième siècle n’ont pas rendu justice à l’Église et à la papauté, les néocatholiques par contre travestissent l’histoire, pour transformer les papes en démocrates. Nous aussi, nous faisons appel aux monuments contemporains, nous consultons les annales mêmes de l’Église, et nous trouvons à chaque page la preuve évidente que les souverains pontifes n’ont jamais songé à être les défenseurs de la liberté. Lamennais en fit une triste expérience. Il voulait unir la liberté et la religion ; le vicaire infaillible de Dieu lui apprit qu’il enseignait une fausse doctrine et lui imposa silence. Alors le voile tomba de ses yeux, et il déserta le drapeau de l’Église. Mais son influence lui survécut. Il avait ruiné le gallicanisme avec les armes d’une invincible logique. L’ultramontanisme triompha.