I. L'abbé Peltier
Au dix-huitième siècle, un religieux observantin , Jean-Antoine Bianchi, publia un ouvrage considérable sur la paissance ecclésiastique dans ses rapports avec les souverainetés temporelles. C’est une réfutation du gallicanisme. En 1857, l’abbé Peltier, chanoine honoraire de Reims, fit paraître une traduction de ce traité en deux gros volumes. Chose remarquable, le traducteur renchérit sur l’original; le prêtre français est plus ultramontain que le moine italien. Le révérend père observantin dit avec Bcllarmin et avec tous les théologiens d’au-delà
(1) L'archevêque de Paris, monseigneur Affre, dit:» Nous croyons les opinions ultramontaines moins propres à retenir les peuples catholiques dans le sein de l’Église, ou à les y faire rentrer quand ils l'ont abandonnéfDc l’usage et de l'abus des opinions controversées entre les ultramontains et les gallicans).
LA RÉACTION ULTRAMONTAINE
des monts, que c’est une hérésie de nier le pouvoir temporel de l'Église. Celte sainte maxime suffisait, nous semble-t-il, pour ruiner le gallicanisme et avec lui la souveraineté des nations. Eh bien ! quelque monstrueux que soit le sentiment de ces' théologiens , le chanoine de Reims ne le trouve pas assez orthodoxe; il déclare que l’indépendance du pouvoir temporel est un principe athée : « Du moment où les choses temporelles intéressent le salut des princes et des peuples, par l’emploi légitime ou criminel qui en est fait, dire que les rois à qui en appartient la suprême administration ne sont soumis en ce point à aucune puissance ecclésiastique, et que leurs sujets ne peuvent être dispensés en aucun cas à leur égard du serment de fidélité, c’est mettre à une autorité divine dans sa source, des bornes que le Roi des rois, le Souverain des souverains ne lui a pas posées; ce n’est pas faire une politique sacrée; mais bien plutôt une politique affranchie de toute morale sous ce rapport, comme de toute religion »(•). Voilà donc les princes et les peuples prévenus. S’ils tiennent à avoir de la morale et de la religion , il faut qu’ils plient sous le joug de Rome, même dans les affaires temporelles, quand elles concernent le salut; or, c’est à l’Église à décider en souveraine, quand le salut est en cause : ce qui revient à dire que le pape est le maître du monde.
Cependant les ultramontains modernes, quelque osés qu’ils soient, n’osent plus tenir le langage des papes du moyen-àge; on sent à leur réserve que la confiance a disparu. Ils nient au fond l’indépendance de la souveraineté civile, mais ils " s
n’ont pas le courage de le dire ouvertement; ils comprennent d’instinct que les rois cl les peuples sont les vrais souverains; ils les ménagent, ils éludent les difficultés, au lieu de les aborder de face; ils cherchent à obtenir par des voies détournées, par
(I) Pclticr, De la puissance ecclesiastique, T. I, p. XIX et 1 42-tSî.
LA PUISSANCE DU PAPE
ruse et surprise, la suprématie que les Grégoire et les Innocent réclamaient hardiment comme vicaires de Dieu. Écoutons comment le père Bianchi justifie, nous allions dire excuse la déposition des rois par les papes : « Le lien de fidélité des su jets est dissous de lui-même , du moment que le prince abuse de son pouvoir pour la ruine de la religion. C’est à l’Église à déclarer quand ils sont déliés de leur serment. A vrai dire, le souverain pontife n’a pas le droit de déposer les rois, mais seulement de déclarer en quels cas les princes sont déchus, pour cause de religion de leur droit au trône » (l). Les jésuites ont dû envier cette distinction au père observanlin ; c’est mieux encore que le pouvoir indirect de Bellarmin : on dépouille les rois, on délie les sujets de leur serment, sans avoir l’air d’y toucher : les papes n’ont garde de dé-poser les souverains, ils déclarent seulement qu’ils ont cessé de régner. Comme cela est bien trouvé ! cl comme les princes doivent être fiers du pouvoir qu’on leur laisse! Mais aussi comme ces distinctions de légiste sont misérables, quand on les met eB regard de la doctrine et des actes des grands pontifes du moyen-âge! Ce n’est pas ainsi que parlaient et agissaient les Grégoire et les Innocent; s’ils pouvaient revivre et entendre les subtilités de leurs défenseurs, ils en auraient honte.
Pour établir le pouvoir de l’Église sur le temporel des rois, le père Bianchi invoque la doctrine des plus grands théologiens, et la-tradition constante de l’Église. Au point de vue catholique, l’argument est décisif et irréfutable. Seulement les autorités et les témoignages que produit le défenseur moderne de la puissance pontificale, vont bien plus loin que les conclusions auxquelles il aboutit. Les théologiens du moyeu-âge ignorent les distinctions inventées par les écrivains postérieurs pour concilier ce qui est inconciliable, la toule-puissaRce pontificale et la
(t) Peltiir, De la puissance ecclésiastique, T. I, p. 87-90.
LA RÉACTION ULTRAMONTAINE
souveraineté civile ; ils accordent à la papauté un pouvoir direct sur les rois. Grégoire VII ne songeait pas davantage à cette distinction quand il déposa Henri IV, bien moins encore se borna-t-il à une simple déclaration. Innocent IV osa déposer le plus puissant des empereurs; il osa proclamer son droit sur les choses temporelles aussi bien que sur les choses spirituelles, et cela comme vicaire de Celui qui fut tout ensemble roi et pontife. Si Boniface VIII reconnaît une puissance temporelle, il se hâte de la subordonner à la puissance spirituelle, en foudroyant comme hérétique la doctrine qui admet la coexistence de deux souverainetés égales et indépendantes. Voilà la vraie tradition de l’Église : c’est cette tradition qu’il lui est impossible de renier, à moins de renoncer à la superbe prétention de l’infaillibilité. Le père Bianchi le dit, et en cela il a mille fois raison. Nous dirons avec lui, en nous servant des paroles d’un écrivain plus éloquent que le religieux observantin : « Venir attaquer aujourd’hui une doctrine fondée sur une si longue et si unanime tradition, c’est évidemment renverser la base de l’autorité de l’Église. Car cette attaque suppose, ou que les papes et les conciles se sont trompés pendant treize cents ans sur l’étendue de la puissance que Jésus-Christ leur a confiée et ont mal entendu les passages de l’Écriture qui l’établissent, ou que pendant treize cents ans ils ont sur un point d’une importance si grande trompé sciemment l’univers chrétien, et dans les deux cas il faut conclure que l’Église peut errer, soit volontairement, soit à son insu, lorsqu’elle interprète le texte divin ». Nous défions l’Église d’échapper à ce dilemme. Bossuet n’hésite pas à convenir que Grégoire VII et les pontifes qui suivirent son exemple, ont agi contre l’Évangile, en entreprenant de déposer les souverains. « S’il en est ainsi, dit le père BiancM, comment pourra-t-on soutenir l’indéfectibilité de l’Église romaine, disons-mieux , de l’Église catholique? Que répon-
LA PUISSANCE DU PAPE
drait— elle à un protestant qui lui opposerait cette erreur séculaire qui a infecté la chaire de saint Pierre, et par elle toute l’Église » (*)? •
C’est ce grand danger qui a rallié les gallicans à la doctrine ultramontaine; ils ne s’aperçoivent pas qu’en échappant à un écueil, ils tômbentsur un autre qui n’est pas moins dangereux. 11 leur faut soutenir, en face des princes, que les papes ont eu et ont encore le droit de les déposer. Mais ce langage tenu au nom de la papauté, dans un temps où celle-ci ne se soutient que par les bayonnettes des princes, ne ressemblerait-il pas à une amère dérision , et ne lui enlèverait-il pas un appui sans lequel elle n’existerait pas vingt-quatre heures? C’est là la raison des ménagements et des accommodements auxquels sont tenus de s’assujettir les défenseurs du saint-siège; c’est la raison du silence que gardent les prudents, les malins. En vérité, mieux vaudrait se taire que de biaiser et de louvoyer comme fait le père Bianchi. Bellarmin et tous les ultramontains de vieille souche disent tout crûment que les souverains pontifes peuvent déposer les rois, même pour incapacité, et ils citent la déposition du dernier Mérovingien. Que fait notre religieux observantin? Il dit que le pape, consulté par Pépin, était parfaitement dans son droit, en décidant un doute qui s’élevait sur un cas de conscience, et en déclarant ce qui devait être tenu pour certain, dans la pratique des devoirs (2). Ainsi la déposition se réduit à une consultation sur un cas de conscience! Les ultramontains, même ceux qui n’accordent au pape qu’un pouvoir indirect sur le tempoîel , disent qu’il a le droit divin de déposer les souverains rebelles à l’Église. Cet exercice de la toute-puissance devient chez Bianchi une simple déclaration, un pur exercice
•(1) Peltier, Do la puissance ecclésiastique, T, I, p. îOî. — Lamennais, Des progrès do la révolution et de la guerre contre l'Église (Œuvres, T. VI, p 161).
(S) Peltier, La puissance ecclésiastique, T. I, p. 518.
LA RÉACTION ULTRAMONTAINE
du pouvoir des clefs (*). Il n’ose pas môme justifier tous les actes de déposition; il a des scrupules, des hésitations, presque des doutes sur la légitimité de la déposition d’Henri IV. Le traducteur, prêtre français, vient au secours du moine italien : a II était suffisamment démontré , dit- il , par l’exemple de l’Angleterre et des royaumes du Nord , que le changement de religion dans le roi de France aurait entraîné également un changement de religion dans la plus grande partie de ses sujets; il y avait donc pour tout le royaume un péril évident de devenir calviniste »(*). Ce qui justifie pleinement le saint-siège.
Comme théorie, l’ouvrage de Bianclii n’a aucune valeur; il établit le pouvoir temporel du pape , par voie de surprise et pour ainsi dire d’escamotage; il nie que la papauté ait le droit de déposer les rois, et cependant elle les dépose. A quoi tendent ces tours de force, plus dignes de la foire que de la science? L’on spécule sur la bêtise humaine, et la spéculation est toujours bonne. On aurait effrayé, même les simples, si l’on avait parlé au dix-neuvième siècle le langage du onzième et du treizième : on proteste donc qu’on ne réclame pas un pouvoir sur le temporel, on proteste au besoin que les papes n’ont jamais revendiqué un pareil pouvoir : c’est un mensonge, mais qui ira le vérifier? Cette sainte fraude a un grand avantage. Quand de nos jours les libéraux accusent les catholiques d’attaquer l’indépendance du pouvoir civil , les défenseurs de l’Église répondent qu’elle ne demande que son pouvoir spirituel, quelle ne songe pas à attaquer l’indépendance de l’État dans les choses temporelles. Nous entendrons nos évêques faire de ces protestations; nous savons dès maintenant ce qu’elles veulent dire : sous le nom et.en vertu de sa puissance spirituelle, l’Église déposerait au besoin les rois, si elle en avait la force.
(1) Peltier, La puissance ecclésiastique, T. I, p. 837.
(i) Ibid., T. II, p. 738, note.
LA PUISSANCE DU PAPE