V. Phillips
Le catholicisme se vante de son unité. Si l’unité était réelle, „ rien ne serait plus facile que de connaître la doctrine catholique sur un point aussi essentiel que celui de la souveraineté; cependant il n’en est rien. Consultez les ultramontains purs, ils vous diront que la suprématie du pape sur les rois est de foi ; et il est certain que les papes ont toujours parlé et agi en ce sens. Consultez les ultramontains modérés , ils vous diront que l’Église n’a rien défini sur les rapports entre les deux puissances. Les gallicans vont plus loin et soutiennent que le pouvoir direct ou indirect du pape sur le temporel des princes est contraire à l’Écriture et démenti par la tradition. Ainsi un seul et même principe, et un principe fondamental, est orthodoxe pour les uns, douteux ou hérétique pour les autres; ce qui n’empêche pas tous les partis de célébrer l’unité catholique! Cette incertitude sur la question de la souveraineté n’est pas sans avantage. Quand les défenseurs de la souveraineté civile prétendent que le dogme de l’Église attaque l’indépendance du pouvoir civil , on leur répond que l’Église n’a jamais rien défini sur ce point, ou même quelle n’a jamais réclame qu’une autorité spirituelle; mais on a soin de laisser dans l’ombre les conséquences de celte domination spirituelle. Cela n’empêche pas les zélés de lancer leurs folles théories, et le pape de protéger ceux qui célèbrent sa' toute-puissance. De cette façon l’Église a en quelque sorte le bénéfice des deux opinions. Mais il n’y a que les simples qui se laissent prendre à ce jeu. En réalité, l’Église n’a qu’une doctrine, c’est celle de sa souveraineté; seulement elle trouve parfois prudent de la dissimuler.
Nous avons entendu les ultramontains purs: voici un homme de science qui examine les deux théories sans passion et sans
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LA PUISSANCE DU PAPE
colère. Écoutons le docte professeur de Munich. Phillips commence par faire une immense concession : il déclare que le pouvoir du pape sur le temporel n’est pas de foi. Cette concession ferait passer l’autour pour hérétique aux yeux des grands papes qui ont déposé les rois, en invoquant l’Écriture Sainte. Mais passons. Nous avons donc le choix ; pesons les arguments et les témoignages, scrutons les faits. Celte discussion rationnelle conduit notre savant canoniste à donner la préférence à l’opinion ultramontaine. On dirait vraiment que l’écrivain allemand y a mis de la malice, sous l’apparence de la candeur : s’adressant à un siècle qui , en dépit de la réaction catholique , procède de la raison, Phillips a voulu parler le langage de la raison: c'était le seul moyen d’opérer des conversions. Nous allons l’aider dans cette bonne œuvre, en faisant connaître sa doctrine à nos lecteurs.
11 faut choisir, dit Phillips, entre le pouvoir indirect de l’Église sur les rois, et le pouvoir indirect des rois sur l’Église; il n’y a pas de troisième système possible. Sur ce point nous sommes d’accord avec lui : c’est dire en d’autres termes que la souveraineté est une, qu’elle est tout, ou qu’elle n’est rien. La distinction gallicane des deux puissances est insuffisante. Il y a en effet des actes qui touchent au temporel et au spirituel : le temporel entrainera-t-il le spirituel? nous aurons le pouvoir indirect de l’État sur l’Église : le spirituel entraincra-t-il le temporel? nous aurons le pouvoir indirect de l’Église sur l’État. La question de la souveraineté se réduit donc à savoir lequel des deux éléments de notre existence, le temporel ou le spirituel, est le principal, lequel est le but, lequel est le moyen. Poser la question, n’est-ce pas la résoudre? Un chrétien pcul-il hésiter à répondre que la vie temporelle doit être régie en vue de la vie spirituelle? La vie temporelle n’a pas sa raison d’èlre en elle-même; fugitive et transitoire, elle n’est qu'un moyen, et
LA. RÉACTION ULTRAMONTAINE
le moyen est subordonné au but. Or, l’Église seule connaît le but, elle seule connaît la voie pour y arriver; elle a reçu de Dieu le pouvoir de prescrire des lois aux fidèles pour les aidera faire leur salut; la puissance temporelle est soumise à ces lois, elle doit y conformer ses actes, elle est donc subordonnée à l’Église. Cela n’cmpèche pas que l’État ne soit indépendant dans sa sphère ; seulement c’est à l’Église à eirconcrire le cercle dans lequel il peut se mouvoir librement. Nous ne discutons pas la doctrine de Phillips , nous l’exposons. Voyons quelles sont les conséquences que l’auteur en déduit.
Les rois sont indépendants dans leur sphère, dit le canoniste allemand; mais il est bien entendu qu’ils ne peuvent rien faire qui contrarie les lois de l’Église. S’il arrivait qu’ils portassent une loi qui fût en opposition avec un canon , ils devraient se hâter de la révoquer; en tout cas leurs sujets seraient tenus de ne pas l’observer, parce qu’ils doivent obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. L’on voit que l’indépendance que les ultramontains laissent aux princes, est une mauvaise plaisanterie. Voyons si l’on doit attacher plus de créance à leurs protestations de soumission à l’autorité civile. Quand les princes refusent d’obéir aux ordres de l’Église, le droit incontestable des souverains pontifes est de les censurer, de les punir, et au besoin de les déposer et de délier les sujets de leur serment de fidélité. L’on voit que la soumission des catholiques est une mauvaise plaisanterie, aussi bien que l’indépendance du pouvoir civil. C’est le même sophisme qui légitime la résistance des sujets et la dépendance des princes : il faut obéir à Dieu plutôt qu’aux hommes. Le principe est incontestable; reste à prouver que l’Église est identique avec Dieu, et nous attendons toujours la preuve. Phillips termine sa démonstration en invoquant la tradition, si puissante dans le dogme catholique. Des papes, et
LA DOCTRINE ULTRAMONTAINE
les plus grands, des papes canonisés, ont déposé des rois et des empereurs; s’ils n’ont pas été dans leur droit, il faut les accuser d’usurpation. Il faut dire plus ; Phillips ne présente pas l’objection dans toute sa force. Ces papes ont déclaré qu’ils agissaient comme vicaires de Dieu, ils ont invoqué l’Écriture Sainte; s’ils se sont trompés, ou, ce qui serait plus honteux, s’ils ont trompé la chrétienté, que devient l’infaillibilité? et si l’infaillibilité s’en va, que devient la papauté? que devient le catholicisme? (*)
Nous ne voyons pas ce qu’il y a à répondre à l’argumentation de Phillips, quand on se place comme lui au point de vue du catholicisme. Il est donc bien constant que, dans la doctrine catholique, l’indépendance et la souveraineté des princes sont de vains mots, que la soumission des catholiques est encore un vain-iqot. Et cependant l’on vante le catholicisme comme la seule garantie d’ordre et de stabilité qui existe dans les sociétés modernes! Oui, le catholicisme assure la tranquillité, mais à une condition, c’est que princes et peuples commencent par abdiquer leur souveraineté et leur liberté aux pieds d’un prêtre, qu’ils consentent à se laisser mener comme un troupeau par le pasteur suprême. Mais malheur à eux s’ils résistent ! Le catholicisme devient alors un instrument de révolte au nom de Dieu.
g II. L’Église cl l’Étal d’après les ultramontains.
Les ultramontains disent que l’on a tort de s’effrayer du pouvoir qu’ils reconnaissent à la papduté sur les rois. Quand les papes ont-ils fait usage de leur puissance? Est-ce une tyrannie qui opprime pour le plaisir d’opprimer? Les souverains pontifes ont-ils déposé les princes à tort cl à travers, au gré de
(I) Phillips, Kirchcnrecht, T. Il, p. 627-636.
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leurs caprices? Les dépositions sont de rares exceptions; et dans quelles circonstances les papes ont-ils déposé les rois et les empereurs? Lorsqu’il y avait rébellion contre l’Église, schisme ou hérésie. Dans l’état régulier des sociétés, le pouvoir de la papauté ne se manifeste pas plus qu’il n’est question du droit d’insurrection là où le droit règne. Que demande l’Église, quand l’État est dans sa condition normale? La seule chose que l’Église demande, dit un fougueux ultramontain, c’est la liberté (J).
Il ne faut jamais ajouter foi aux paroles des ultramontains. Pour l’honneur de l’humanité, nous voulons croire qu’il y en a qui pensent réellement ce qu’ils disent : ils ne veulent rien que la liberté, mais ils attachent un autre sens aux mots que nous : ce qu’ils appellent liberté, nous l’appelons domination. Le tout est de savoir ce que parler veut dire. 11 faut laissor les mots de côté et pénétrer au fond des choses. Voyons donc quels sont les droits qui découlent de l’idée que les catholiques se font de leur liberté. En plein dix-neuvième siècle , les prétentions sont ce qu’elles ont toujours été ; aujourd’hui comme au moyen-âge, l’Église veut dominer l’État, non-seulement dans les moments de crise et de révolution , mais dans l’action journalière, dans la vie habituelle des nations. Les plus francs, ou les plus imprudents parmi les ultramontains, avouent ouvertement l’ambition de l’Église. Nous allons citer nos témoignages; ils abondent: preuve que c’est une idée favorite.
L’abbé Rohrbachcr a écrit un traité sur les rapports des deux puissances : c’est un ouvrage d’une médiocrité si désespérante , qu’il ne mériterait pas même d’ètre mentionné, si l’on ne tenait compte que de sa valeur intrinsèque. Mais l’abbé Rohrbacher est aussi l’auteur d’une Histoire ecclésiastique, dans laquelle il a reproduit textuellement les maximes du traité
(I) Yeuillot, Mélanges, T. I, p. 264.
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des deux puissances ; or, nous apprenons de bonne source que Y Histoire ecclésiastique jouit d’une grande autorité dans le monde ultramontain; les jésuites en font leurs délices, et les évêques la recommandent au jeune clergé (4>. Il importe de connaître la doctrine que l’on enseigne aux futurs ministres du culte; la voici : « Ou bien la société temporelle est nulle de plein droit; ou bien elle est subordonnée à l’Église catholique, apostolique et romaine » . Nous faisons grâce à nos lecteurs de la démonstration de cette absurde proposition : c’est l’éternel verbiage sur les rapports de l’âme et du corps, l’Église représentant lame et l’État le corps (*). L’abbé qui a écrit trente volumes sur l’histoire ecclésiastique, ne comprend pas que si, grâce à la barbarie féodale, l’Église a jamais été l’organe de l’esprit, ce temps est passé depuis longtemps.
Donoso Cortès est tout aussi tranchant, disons mieux, tout aussi insolent; l’on va voir que le mot n’est pas trop fort : « L’ordre divin établit la supériorité hiérarchique de tout ce qui est surnaturel, sur ce qui est naturel , et par conséquent la supériorité hiérarchique de la foi sur la raison, de la providence divine sur la liberté humaine, de l’Eglise sur l’État... Toute tentative de l’État pour absorber l’Église, se séparer de l’Église, prévaloir sur l’Église, s’égaler à l’Église, est une tentative anarchique, provocatrice de conflits et grosse de catastrophes». Est-ce aveuglement? est-ce outrecuidance? est-ce ignorance? La loi de l’humanité, loi providentielle, est de se dégager de l’élément surnaturel qui a présidé à son enfance : elle proclame aujourd’hui par la voix de tous ceux qui pensent; que le règne du surnaturel est passé, et c’est ce moment que les ultramontains choisissent pour courber l’État devant l’Église au nom du
(1) Journal historique et littéraire, T. XIII, p. 737.
(2) L'abbé Rohrbacher , Des rapports naturels entre les deux puissances, T. I, p. 128, 135, ss. - ht., Histoire de l’Eglise, T. XXIV, p. 845.
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surnaturel ! La loi de l’État, depuis des siècles, est de se séculariser. Écoutons Donoso Corlès. « Les sociétés peuvent se séculariser, comme l’individu peut s’éloigner de Dieu, mais c’est pour se perdre. L’empire est à l’Église, ce que l’homme est à Dieu » . Voilà l’Église identifiée avec Dieu , et l’État réduit à se prosterner devant elle pour l’adorer! Ceci n’est plus de l’insolence, c’est du sacrilège. Croira-t-on qu’après cela Donoso Cortès ose écrire que « l’Église ne réclame pas, qu’elle n’a jamais réclamé la domination dans les affaires temporelles; qu’elle a toujours montré, non-seulement de l'éloignement, mais de l’horreur à s’ingérer dans le gouvernement des choses humaines»?!*) Décidément on a tort dediscutcr avec des gens qui ne savent pas ce qu’ils disent, ou qui ne disent pas ce qu’ils pensent.
Cependant ces folies gagnent du terrain. Grâce à la réaction qui a suivi la révolution de 48, l’Église ressaisit son ascendant sur les esprits, elle reprend de l’influence et de l’autorité. Rien ne le prouve mieux que les flatteries qui vont toujours chercher les puissants. Nous citerons comme modèle de platitude quelques paroles d’un écrivain à qui nous n’aurions pas fait cet honneur, si une Revue catholique n’avait accueilli sa profession de foi. Le bon sens de la race française s’est toujours refusé à voir un pouvoir dans l’Église , par la raison bien simple que l’Église n’a qu’une action spirituelle sur les âmes. Les ultramontains modernes ont changé tout cela; ils nient que l’État soit un pouvoir. Il faut lire pour croire que cela ait été dit dans la palrio de Bossuet et de Louis XIV : « L’Eglise seule est un vrai pouvoir : le pouvoir divil est improprement appelé ainsi, car il ne peut pas y avoir deux pouvoirs au monde. Le pouvoir spirituel prend pour lui l’homme, la morale, la famille et les lois. Que laisse-t-il donc au pouvoir civil? Rien. Et
(I) Donoso Cortès, Œuvres, T. II, p. 239, 808 et 251.
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d’ailleurs au nom de quoi le pouvoir civil posséderait-il quelque chose? » (B
Il y a des ultramontains plus prudents et mieux avises. Placés en face d’un parti qui les surveille et relève tous leurs écarts, les catholiques belges se gardent bien d’insulter à l’Etat, comme le font ailleurs les enfants terribles de l’Eglise; ils n’ont jamais à la bouche que le mot de liberté, et quand ils sont mis au pied du mur par les pressantes argumentations de leurs adversaires, ils proclament même l’indépendance du pouvoir civil. On se rappelle le langage inconvenant que les évêques de Belgique tinrent à un ministre dans la question de l’enseignement : la correspondance de l’épiscopat avec M. Notliomb, livrée à la publicité, produisit une émotion extraordinaire au sein des Chambres et dans le pays. L’archevêque deMalines crut deoir se défendre : « J’ai toujours été pénétré, dit-il, du respect le plus sincère pour l’autorité temporelle. Je suis intimement convaincu que c’est à elle qu’il appartient de présider à l’ordre civil , et de régler avec une entière indépendance de l’autorité spirituelle, tout ce qui concerne le bonheur temporel des peuples... Je suis aussi zélé partisan de l’indépendance du pouvoir civil, que de l’indépendance de l’autorité spirituelle ». L’évêque de Liège adressa au ministre de la justice une lettre conçue dans les mêmes termes (2). Après cela vint un journal catholique qui soutint dogmatiquement, et en combattant l’opinion contraire de Lamennais, le principe de l’indépendance du pouvoir civil (3). En apparence, il est impossible d’être plus précis, plus accommodant. Mais l’histoire nous apprend qu’on doit se défier des concessions que les catholiques font à l’État, ce sont toujours des concessions qui ne concèdent rien.
(1) Granier de Cassagnac, dans la Revue de Bruxelles, 1838, avril, p. 164, s.
(2) Journal historique el littéraire, T. XIV, p. 513, 569.
(3) Ibid., T. XVI, p. 444, 445.
LA RÉACTION ULTRAMONTAINE
Le tout est de savoir ce que l’on entend par temporel et par spirituel. Puis il faut préciser quel est le pouvoir de l’Église sur le temporel , quand il touche au spirituel : la puissance de l’Église est-elle purement spirituelle ? n’a-t-elle aucune action sur le temporel, alors même que l’intérêt de la religion ou de l’Église serait en cause? Qu’cntend-elle par la liberté qu’elle réclame? Nos prélats se sont bien gardés de répondre à ces questions; et nous les défions d’y répondre de manière à sauvegarder Y indépendance entière du pouvoir civil. Il y a donc une restriction mentale dans leurs paroles : nous avons déjà dit, nous allons dire encore, en nous fondant sur des témoignages non suspects, quelle est la doctrine catholique sur les rapports de l’Église et de l’État; le lecteur jugera si elle assure Y indépendance entière de l' autorité temporelle.
Nous admettons la liberté de l’Eglise en ce sens, que l’Église, considérée comme une association , est soumise aux lois générales qui régissent les associations. Les catholiques l’entendcntils ainsi? Loin de là : ils se révoltent contre cette assimilation, contre cette égalité qui abaisserait l’Église au rang d’une société industrielle ou commerciale, et qui ne lui donnerait pas plus de droits que n’en a une compagnie de chemins de fer ('L Pourquoi cette sainte indignation? L’égalité à laquelle nous voulons assujettirl’Kglisccmpèche-t-elle les sociétés, dont la religion est l’objet, d’être plus nobles que celles qui s’occupent d’intérêts matériels? Au point de vue du droit qui régit les associations, peu importe leur objet. Mais en considérant l’Église comme une association, elle serait soumise aux lois; c’est cette soumission que les catholiques repoussent comme une injure.
(I) Voyez le traité de l'archevêque de Cologne, Drosle su Vischering, sur la paix entre l’Église et les États. Milnster, 1843, p. 7.