‹ LeibnizChapitre 144 sur 310 · IV. — De la force · texte numérisé non relu

IV. — De la force

Leibniz retrouve en physique toute la solidité de sa puissance inventive : sur cet autre domaine, son génie n'a presque pas de défaillance; il y triomphe.

Il faut dépasser le mécanisme. Descartes s'est grossièrement trompé. La force et non l'étendue qui n'est qu'un phénomène dérivé, la force se déployant sans rupture à travers la hiérarchie de ses manifestations, la force se diversifiant à l'infini et par degrés insensibles : voilà ce qui explique le spectacle de l'univers. La nature est vie; de plus, la nature obéit au principe de continuité, comme la mathématique ; c'est la raison profonde pour laquelle on peut se servir de celle-ci pour déchiffrer celle-là.

t. Gerh., II, 338, 341, 343; III, 94-95, 101, 657, 661, 667; IV, 215, 265-266, 27 i, 278-281, 285; VII, 224-226, 235-238, 239-242, 269. 2. Gerh., III, 94, 96, 101 ; Ibid., 657,659, 661, 667.

Donnez-moi, dit Descartes, de la grandeur, des figures et du mouvement; et j'expliquerai l'univers1. Cette audacieuse gageure a contre elle la nature même des faits.

Il faut recourir à l'idée de force pour expliquer le choc du moteur et du mobile. Soit un corps en mouvement qui rencontre un corps en repos ; ce phénomène n'est possible qu'à deux conditions : à savoir que le premier corps agisse réellement et que le second, recevant cette action, réagisse du même coup. L'énergie se révèle déjà dans le plus simple des faits mécaniques, qui est le heurt considéré comme tel2.

Il faut également recourir à l'idée de force pour expliquer la proportionnalité qui s'établit entre l'action du moteur et celle du mobile. Soient un corps A en mouvement et un autre corps B en repos et beaucoup plus grand. « Il est clair que, si le corps B était indifférent au mouvement et au repos, il se laisserait pousser par le corps A sans lui résister et sans diminuer la vitesse, ou changer la direction du corps A; et après le concours, A continuerait son chemin, et B irait avec lui de compagnie en le devançant. Mais il n'en est pas ainsi dans la nature. Plus le corps B est grand, plus il diminuera la vitesse avec laquelle vient le corps A, jusqu'à l'obliger même de réfléchir si B est beaucoup plus grand qu'A 3. » Descartes veut que le frôlement d'une aile d'oiseau puisse ébranler une montagne; l'expérience nous apprend que nous ne vivons pas dans un monde de fées.

La présence de la force, c'est encore ce que suppose Tinfinie malléabilité qui se manifeste dans le choc du moteur et du mobile. D'après les lois du mouvement telles que Descartes les a formulées, « si deux corps B et G de même

Page 1