II. — Nature de la surstance
Les mécanistes soutiennent sur un ton victorieux que tout se ramène à la matière. Montrons-leur qu'ils n'étreignent qu'un nuage. Allons vers l'esprit ; et faisons voir que rien n'est réel que cela ou par cela. Telle est l'idée de « derrière la nuque » qui conduit Leibniz à travers le labyrinthe de ses déductions. Elle agit encore, même lorsqu'elle ne s'affirme pas : c'est comme le ressort invisible de sa pensée.
« Tout le monde demeure d'accord que la matière a des parties. » Tout le monde admet également que quelquesunes au moins de ces parties sont actuelles. On peut aller plus loin, en vertu même de cette donnée : il faut admettre aussi que « tout ce qui est divisible a des parties qu'on y peut encore distinguer avant la séparation » ; car la division ne crée pas, elle ne fait que compter.
De quelque manière que l'on s'y prenne, il faut convenir que « les corps sont des composés ». Mais tout composé se ramène à des éléments ultimes et qui par conséquent ne se divisent plus. Supposé, en effet, que l'on y puisse pousser le partage à l'indéfini. On n'aurait toujours que des sommes, et jamais des unités; par là même on n'aurait toujours que des sommes sans unités : ce qui est une contradiction dans les termes. De plus, ces éléments ultimes ne jteuvent être étendus, comme l'ont imaginé les atomistes, comme le veulent encore les Cartésiens. Car, si petites qu'on fasse les portions de l'étendue, elles gardent toujours leur nature ; elles demeurent également divisibles : c'est encore une pure multitude. Et la cor^tr^ajjçtion reparait, aussi vive qu'auparavant1.
Ainsi le mécanisme, quelque forme qu'il revête, n'est que
1. Gerh., Math., VI, 95 (Rép. à Honorât Labre, 1677); Ibid., Phil., I, 328, 332 (L. à Malebranche, 1679) ; — Est., 41 (Disc, de Met., 1885); — P. Jan., 630-631, 654-655 (Corresp. avec Arnauld, 1686-1687); — F. Car., r, 320 (L. à Fardella, mars 1690); — Erd., 107» (L. à Arnauld, 1690); Ibid., 113» (Si l'essence du corps consiste dans l'étendue, 1691); — Gerh., Phil., IV, 490- 491 (Rép. à Foucher, vers 1695) ; — F. Car., r, 326, 328 (L. à Fardella, 3/13 septembre 1696); — Gerh., Phil., VII, 552 (L. à la duchesse Sophie, yers 1696) ;
« l'antichambre de la vérité » 4. « La source de la mécanique est dans la métaphysique2. » Une détermination donnée de l'étendue n'est pas plus une substance « qu'un tas de pierres », que « l'eau d'un étang avec les poissons y compris » 3, ou « qu'un troupeau de moutons, quand même ces moutons seraient tellement liés qu'ils ne pussent marcher que d'un pas égal et que l'un ne pût être touché sans que tous les autres criassent ». « Il y a autant de différence entre une substance et un morceau de marbre qu'il y en a entre un homme et une communauté, comme peuple, armée, société ou collège, quisont des êtres moraux où il y a quelque chose d'imaginaire et de dépendant de la fiction de notre esprit4. » Et l'on peut raisonner de même au sujet des atomes purement matériels dont parlent Démocrite et après lui Épicure. En les introduisant à la place du continu de Descartes, on ne change rien qu'aux yeux de l'imagination.
« Au commencement, lorsque je m'étais affranchi du joug d'Aristote, j'avais donné dans le vide et dans les atomes. » Mais ensuite « je m'aperçus », « après bien des méditations », que la matière ne donne jamais qu'une « collection ou amas de parties à l'infini » ; et que, pour avoir « des unités véritables », il fallait « rappeler et comme réhabiliter les formes substantielles, si décriées aujourd'hui »5.
Au fond, c'est métaphysiquement que les corps s'expliquent ; car « la seule matière ne suffit pas pour former une substance ». Il y faut un être accompli, indivisible » : substantialité signifie simplicité 6.
Ibid., VI, 516 (L. àCharlotte, 1700-1705);— Erd., 435a (L. au P. des Bosses, 14 février 1706); Ibid., 714» (Principes de la nature et de la grâce, 1714); Ibid., 105*, 2 (1714); — Gerh., Phil., III, 635 (L. à Remond, 11 février 1715).
Cf. sur le même sujet : Gerei., Math., III, 348 (L. à Joh. Bernoulli, 28 décembre 1696); Ibid., 551-552 (L. au même, 18 novembre 1698); Ibi,d., 720 (L. au même, 20 juin 1703) ; Ibid., 756 (L. au même, 1er juillet 1704); Ibid., VIII, 130-131 (L. à Wolf, 1710 ou 1711).
1. Gerh., Math., VI, 95 ; — Erd., 702a-b {L. à Remond, 10 janvier 1714).