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2. V. Malebranche : Recherche de la vérité, II, 325-334, éd. J. Simon, Paris; Médit, chrétiennes, 49-62; Entretiens sur la métaphysique, 151-159.

vont pas au hasard, comme l'a prétendu Empédocle; ils ont un but qui est la réalisation de l'idée du meilleur. Sorties des mains de Dieu, qui est la souveraine bonté en même temps que la souveraine beauté, elles sont faites pour s'approcher toujours plus de cette source de l'être et de l'ordre. « Il doit donc y avoir une tendance au bien, un progrès spontané dans toutes les substances. » Et n'est-ce pas cela qu'a voulu dire Aristote, lorsqu'il nous a représenté le travail de la nature comme l'effort éternel que provoque en son sein l'éternel amour de l'Acte pur?

On peut donc le conclure sans trop de témérité. 11 n'y a pas de puissance; tout est déterminé. Chaque substance « a toujours une disposition particulière à l'action et à une action plutôt qu'à telle autre » ; et cette disposition ellemême enveloppe une tendance à s'exercer « qui n'est jamais sans quelque effet ». Tout être est une force qui se bande, un « conatus » qui passe de lui-même au succès, « si rien ne l'en empêche ». L'action n'est pas « l'essence » des choses, mais elle leur est « essentielle »4. La nature intime de l'être, c'est un problème capital où Giordano Bruno, dans son dialogue Sur la Cause2, et Spinoza, dans son Éthique, ont vu juste l'un et l'autre : ils ont touché tous les deux le fond même de la question.

L'effort qui fait le trait distinctif de la substance, n'est pas purement physique. Il enveloppe toujours quelque degré de

1. Voir sur cette question de l'effort ou conatus, nisus : Gerh., Math., VI, 26, 34, 54, 68, 78 (Hypothèse physique, 1671) ; Ibid., 89, 90-91 (Rép. à Hon, Fabre, 1677); VI, 435 (Dynamica, 1689); — Erd., lllb (De vera methodo. non daté); Ibid., 113a [Si l'essence du corps..., 1691); Ibid., 124-125a (Syst. nouv.., 1695); Ibid., 146* (L. au P. Bouvet, 1697); Erd., 157a (De ipsa nat., 1698); Ibid., 161a (L. à Hoffmann, 1699) ; Ibid., 191a (L. à Bayle, 1702);

— Gerh., Phil., II, 258 (L. à Volder, 10 nov. 1703); Ibid., VII, 312 (Spécimen inventorum..., non daté); — Erd., 222b-223, 246% 248b (Nouv. Essais, 1704);

— Gerh., Phil, II, 295 (L. au P. des Bosses, 2 février 1706); — Gerh., Phil., III, 66 (L. à Bayle, non datée); — Erd., 466a (L. à Wagner, 1710); Ibid., 526b (Théod., 1710) ; Ibid., 705b, 10-11 (Monad., 1714) ; — Gerh., Phil., III, 657 [fond] (L.à Remond, 4 novembre 1715).

2. V., sur ce point, Paul-Louis Couchoud, Benoît de Spinoza, p. 8.

MATIÈRE ET PENSÉE

perception ; il est produit et maintenu par la connaissance ; c'est une véritable appétition.

Il existe en chacun de nous un « Moi » qui s'affirme au premier plan dans toutes nos pensées. Ce principe ne peut s'expliquer ni par les figures ni par les mouvements. Il nous est donné comme quelque chose de fixe, tandis que l'étendue s'écoule sans cesse « à la façon des rivières ». Il nous est donné comme indivisible; tandis que l'étendue, si bien qu'on la fragmente, se prête toujours également à la division. De l'étendue à la pensée, il n'y a pas de passage. « La couleur est quelque chose de différent de moy qui y pense » ; et l'on en peut dire autant de toutes les autres qualités sensibles. « Quand on aurait les yeux aussi penetrans qu'on voudrait, pour voir les moindres parties de la structure du corps, je ne voy pas qu'on en serait plus avancé, et l'on y trouverait l'origine de la perception aussi peu qu'on la trouve maintenant ou dans une montre où les parties constitutives de la Machine sont toutes visibles, ou dans un moulin, où même on peut se promener entre les roues : puisque la différence du moulin et d'une machine plus subtile n'est que du plus et du moins. On peut concevoir que la machine produise les plus belles choses du monde, mais jamais qu'elle s'en aperçoive. Il n'y a rien de plus approchant de la pensée parmy les choses visibles, que l'image qui est dans un miroir, et les traces dans le cerveau ne sauraient être plus exactes; mais cette exactitude de l'image ne produit aucune perception dans l'endroit où elle est. On n'y approche pas même, quelque hypothèse machinale qu'on fasse, et l'on en demeure toujours infiniment éloigné, comme il arrive entre les choses absolument hétérogènes1. » L'étendue et la pensée diffèrent par la qualité; et, de ce chef, elles demeurent à jamais irréductibles.

Du fait qu'il est simple et permanent, le « Moy » englobe dans un seul et même regard les états du présent et ceux du passé; il ramène à l'unité la multitude des phénomènes dont il est ou a été le théâtre : ce qui nous permet de nous sou-

i. Cette démonstration rappelle celle qu'a présentée H. Taine dans la Revue philos., en février 1877.

venir, de raisonner, et même de penser l. Car, comme l'a bien vu Platon dans son Théétète, la pensée ne suppose pas seulement l'unité du sujet qui pense ; elle requiert aussi qu'il ait une certaine fixité : la plus fugitive des perceptions est encore « un arrêt ».

Cette « source de pensées » que chacun de nous constate au dedans de soi-même et qui constitue le fond de notre nature : voilà le type sur lequel il faut concevoir tous les autres êtres, depuis le génie jusqu'au grain de sable que balaye le vent2.

Pourquoi donc ? Pourquoi cette « surabondance de grâce » en vertu de laquelle il n'est rien de si humble qui ne participe au don céleste de la pensée? C'est ici principalement qu'il convient de se rappeler l'idée « de derrière la nuque » dont j'ai parlé plus haut.

Leibniz donne d'abord de son induction colossale une preuve dont l'insuffisance crève les yeux. « Il faut, à son gré, qu'il se révèle de la perception dans les Unités de substance ; car sans cela, il n'y aurait plus de force de concentration nulle part ; on retournerait par là même à la dispersion : on retournerait à cette pluralité mensongère dont s'est contenté Descartes3. Mais qui nous dit que l'unique moyen de réduction du multiple à l'un, c'est la perception elle-même? Pourquoi cette fonction ne serait-elle pas remplie par une forme comme celles qu'Aristote a prêtées aux êtres physiques? Quelle raison de croire que, dans les êtres que nous tenons pour inanimés, il y a quelque autre chose qu'une force brute dont le propre est de se déployer dans l'unité?

Aussi Leibniz n'a-t-il pas l'air d'attacher beaucoup d'importance à cette considération. Son vrai point d'appui n'est pas là : il le trouve plus haut. Il fait appel à ces principes

1. Gerh., Phil., VII, 265 (mai 1677) ; Ibid., 329 (non daté) ; Ibid., III, 68 (L. à Bayle, non datée) ; Ibid., VI, 488, 493 (non daté); — Erd., 182a [Considér. sur la doctrine d'un esprit universel, 1702); Ibid., 678a(Z. à Bierling, 1711) ; Ibid., 679b [L. au P. des Bosses, 15févr. 1712).

2. Erd., 124M25" (Syst. nouv..., 1695); — Gerh., Phil.,\l, 548 (Eclaircissement sur les natures plastiques de Cldworth) ; — Erd., 706 {Monad.).

3. Gerh., Phil., VII, 552, 554 (L. à la duchesse Sophie, interrompue par la mort de la Reine Charlotte, reprise le 31 oct. 1705).

MATIÈRE ET PENSÉE

directeurs qui dominent, d'après lui, toutes les démarches de la pensée.

Le monde a pour auteur un être souverainement parfait; il est donc le meilleur possible. Et, comme la bonté s'achève dans la beauté, il doit être aussi le plus beau possible. La nature est un poème immense où tout varie par degrés insensibles et dans l'unité. Or cette homogénéité fondamentale ne s'explique pas, si, comme l'a fait Descartes, on oppose radicalement l'essence de l'esprit à l'essence de la matière ; il faut, pour la rendre intelligible, se représenter l'univers entier comme la réalisation variée à l'infini d'un seul et même principe qui est la pensée. La réduction de tous les êtres à l'unité d'un même type, et le plus noble, est voulue par la loi de continuité.

Les choses alors acquièrent une « simplicité surprenante » et digne du Créateur. Il n'y apas de vide dans l'espace; il n'y en a pas non plus dans la hiérarchie des formes. Le monde sans doute est une machine, mais aussi quelque chose de plus et d'un ordre différent. La machine est ce que l'on voit; et ce que l'on voit n'est qu'une apparence. Au fond, il y a l'être qui est force, vie, connaissance et désir. Le monde entier, y compris son auteur, est un système d'âmes qui ne diffèrent entre elles que par l'intensité de leur action. Il n'y a plus que de la pensée1 ; et voilà le terme auquel il fallait aboutir.

On peut se demander, il est vrai, si la loi de continuité s'applique avec tant de rigueur et de précision, vu les violences subites que l'on observe à chaque instant dans les phénomènes de la nature. On peut même se demander si cette loi est bien conforme au mode d'évolution de la vie consciente. Entre la sensation qui ne donne que du fini, et la pensée proprement dite qui, dès son apparition, se meut d'emblée dans l'infini, n'y a-t-il pas un passage de qualité à qualité, un « saut brusque », et le plus gigantesque, le plus étonnant qui se puisse concevoir ? Non, tout ne se produit

1. Erd., 205b (iV. Essais); — Gerh., Pkil.,\l, 548 (Ed. sur les natures plastiques). — Voir plus haut, p. 60.

pas par degrés insensibles et avec la joyeuse sérénité d'un lever de soleil.

Mais Leibniz n'est point touché par cet aspect des choses; il y a, dans cet amant de l'expérience, un croyant de la raison qui n'abdique jamais. « Le sage agit toujours par

principes K »

Toutes les monades2 sont douées de perception. Qu'est-ce qu'elles perçoivent donc? En quoi consiste leur spectacle intérieur? Ce spectacle, c'est « le monde tout entier ». « Toute substance est comme un miroir de Dieu ou bien de tout l'univers, qu'elle exprime chacune à sa façon, à peu près comme une ville est diversement représentée selon les différentes situations de celuy qui la regarde. » Et de ce fait, il y a deux raisons principales, dont Tune est à priori, l'autre d'ordre scientifique. « Dieu exprime tout distinctement et parfaitement à la fois, possible et existant, passé, présent et futur : il est la source universelle de tout; et les monades créées l'imitent autant qu'il est possible que des créatures le fassent. » Or il n'y a pas de raison pour que cette imitation s'arrête à telle limite plutôt qu'à telle autre dans le champ de l'être. C'est donc aussi qu'elle enveloppe tout, bien que d'une connaissance plus ou moins indistincte. On arrive à la même conclusion, si l'on regarde aux lois du mouvement. « L'Univers estant une manière de fluide de toute pièce et comme un océan sans bornes, tous les mouvements s'y conservent et se propagent à l'infini, quoyque insensiblement, comme les cercles... qu'une pierre jettée fait naistre dans l'eau, sont propagés visiblement à quelque distance, et quoyqù'ils deviennent invisibles à la lin, l'impression ne laisse pas de continuer et de s'étendre à l'infini, comme les lois du mouvement le font assez connaître. »

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