‹ LeibnizChapitre 187 sur 310 · Erd.,602'\ 337 {Thêod · texte numérisé non relu

Erd.,602'\ 337 {Thêod

1. Cette expression apparaît pour la première fois en 1695 (Gerh., Math., II, 295 - (L. à L'Hospital, 12/22 jtiilU. Leibniz, par la suite, l'emploie de préférence.

MATIÈRE ET PENSÉE

On peut donc l'affirmer sans crainte, bien que la chose paraisse étrange au premier abord : chaque monade a quelque représentation de l'infini; les substances sont autant de « points de vue »1 d'où l'on aperçoit d'une façon plus ou moins explicite et la nature sans bornes et l'Être éternel qui l'imprègne de toutes parts2.

Toutefois, cet Être éternel possède le privilège de n'avoir que des idées distinctes : l'Infini seul est pensée pure ; à cet égard, Aristote a magnifiquement raison. Quant aux autres monades, elles contiennent, dans « leur entéléchie primitive », un obstacle interne qui les entrave dans leur élan natif vers la perfection. C'est pourquoi un poète de notre temps a pu dire quïl y a, sous le crâne humain, « un ange renfermé qui sanglote tout bas ».

Les anciens ont parlé de la matière seconde et de la matière première. Il y a quelque chose de bien fondé dans cette distinction; mais il faut le préciser.

La matière seconde est d'ordre phénoménal. Elle suppose toujours un agrégat de monades : elle a son fondement dans le réel; mais, considérée en elle-même, elle n'existe que pour et par la pensée. Il y a une infinité d'êtres dans le monde et par là même dans chaque partie du monde, si petite qu'elle soit. Cette infinité, nous ne pouvons la percevoir à l'état distinct; elle se condense dans notre esprit,

1. « Points métaphysiques », « points intelligents », « centres ou concentrations des choses externes » : autant d'expressions qui, pour Leibniz lui-même, ne sont « pas assés exactes ». Il les emploie par analogie (Gerh., Phil, VI, 627, 1716).

2. Gerh., Math. ,Yl, 68 (Hypoth. phys., 1671); Ibid., 86 [Rép. à Fabre, 1677); — Est., 37 (Disc, de Met., 1685); — Gerh., Math., VI, 435, 440 (Dynamic., 1689 ou 1690; ; — F. Car., B, 319 (L. à Fardella, mars 1690); — Erd., 126* (Syst. nouv., 1695); — Gerh., Phil., VII, 540-541, 542 (L. à la duchesse Sophie, 4 nov. 1696) ; Ibid., 311 (Spécimen inventorum..., non daté) ; Ibid., Math., 574-575 (L. à Joh.Bern., 21 févr. 1690);— Erd., lSlb (Rép. à l'article Rorar lus, 1702); Ibid., 222a (Nouv. Essais, 1704) ; — Gerh., Phil., VII, 554 (L. à la duchesse Sophie, 1705) ; Ibid., 567 (L. à la même, 6 févr. 1706) ; — Erd., 709b, 56-60 (Mon., 1714); — Gerh., Phil., III, 595 (L. à Bourguet, 2 juillet 1716); Ibid., VI, 626 (L.àdes Maiseaux, vers 1716).

elle s'y ramasse sous forme de continuité et, par suite, sous forme d'étendue; et voilà ce que Leibniz appelle du nom de matière seconde : c'est la matière « signée » des scolastiques, mais intériorisée.

Au contraire, la matière première est d'ordre réel; elle est aussi et par là même d'ordre exclusivement psychologique. D'où vient la matière seconde? Pour en expliquer la présence, il faut supposer dans chaque monade créée un principe de limitation qui fait partie de son essence et dont l'eflet naturel est de communiquer à nos phénomènes extérieurs leur caractère extensif : ce principe d'indigence, qui ne relève plus du domaine de la représentation, qui réside tout entier dans le sujet considéré comme tel : voilà ce qu'il faut entendre par matière première.

Celle-ci est donc la cause de celle-là. Mais il convient de dire comment, afin d'éviter toute méprise. La matière première, ainsi qu'on vient de le voir, n'est pas étendue; elle implique seulement une exigence d'extension. Et cette exigence elle-même n'est pas essentielle, comme celle qui fait que les angles d'un triangle valent deux droits; elle est simplement naturelle. Par suite, l'extension se produit toujours ; mais il ne tient qu'à la puissance divine d'empêcher cet effet. En rigueur de logique, un corps peut devenir invisible, impalpable, insaisissable à nos sens, comme un esprit. Ici encore, nous retrouvons l'idée scolastique, dérivée elle-même d'Aristote; mais cette idée s'est également « transposée »; la matière première n'existe plus que dans l'esprit ; elle n'est plus qu'un aspect de l'esprit.

C'est de la matière première que procèdent le continu et du même coup l'étendu. Par suite, c'est d'elle aussi que procède le confus. Et voilà ce qui borne l'action des monades créées ; voilà ce qui les arrête dans leur ascension vers la pleine lumière des idées distinctes. « Autrement, toute entéléchie serait Dieu1. »

1. Cout., 515 (Inlrod. ad Encyclopœdiam..., vers 1684) : Leib., en ce passage, affirme simplement que la matière n'agit pas, mais qu'elle est agie; son idée de matière est encore vague. — Ibid., 13 (vers 1687 et peut-être un peu au delà) : dans ce passage, Leib. se borne à dire que « la matière à l'état nu , c'est-à-dire où l'on ne considère que l'extension et l'anlitypie, est indifférente

MATIÈRE ET PENSÉE

Mais en même temps et par contre, là se trouve l'un des principes de cette variété infinie dans l'unité qui fait la beauté de la nature. Tout est pensée; mais la pensée dort dans le minéral et la plante, sommeille dans l'animal, s'éveille en l'homme et trouve en Dieu son éternel et plein achèvement. Encore y a-t-il, entre ces degrés divers qui frappent notre esprit, une multitude incalculable et de différences et de nuances; car la nature ne fait pas de bonds; c'est par un progrès insensible qu'elle s'élève du moins au plus1. « Rien de stérile ou de négligé, rien de trop uniforme, tout varié, mais avec ordre, et ce qui passe l'imagination, tout l'Univers en raccourci, mais d'une vue différente dans chacune de ses parties et même dans chacune de ses unités de substance2 ».

à toute grandeur, figure ou mouvement », Il la prend donc en elle-même, sans regarder à la cause qui de fe.it lui communique le pouvoir de résistance, et par là même un commencement d'activiie. — Gerh., Phil., VII, 328 (non daté mais postérieur sans nul doute aux textes précédents) : Leib., ici encore, parle de la matière nue, c'est-à-dire en tant qu'elle se situe dans l'espace, en tant qu'elle est une simple « diffusion » ou « extension »; et, à ce titre, il la tient pour absolument passive, mere passiva. Puis il ajoute qu'il lui faut autre chose pour revêtir les variations qu'elle présente. — Erd., 161a [L. à Hoffmann, 27 sept. 1G99) : c'est la même pensée que dans les passages déjà cités, mais plus explicite. La matière, prise formellement, considérée comme simple extension ou « diffusion spatiale », n'a pas même la capacité de résister. Cette qualité ne peut lui venir que de l'âme ou de quelque autre « principe analogueà l'âme ». — Cf. sur le même point : Gerh., Math.,\U, 239 (L. àSchulenburg, 17 mai 1698) ; Ibid., III, 521-522 (L. à Joh. Bern., 29 juil. 1698); Ibid., 560 (L. au même, 17 déc. 1698); Ibid., 756 (L. au même, 1er juil. 1704). Leib., dans ces différents passages, parle très nettement de la forme ou entéléchie et de la matière seconde ou extension; il ne laisse paraître encore qu'une idée vague de la matière première. — La distinction expresse de la matière première et de la matière seconde ne se révèle qu'au contact de Leibniz avec le P. des Bosses qui était familier avec ce genre de notions. V. Gerh., Phil., II, 499 [L. au P. des Bosses,

30 juin 1715). Leib. en a dégagé une théorie des plus pénétrantes, qui ne faisait qu'expliciter sa pensée et qu'il a gardée jusqu'au bout. Voici les principales références à fournir sur ce point : ERD.,436b(£. auP.des Bosses, 11 marsl706); Ibid., 440b (L. au même, 16 oct. même année) ; Ibid., 461a-b [L. au même]

31 juillet 1709); Ibid., 463-464 [Comment, de anima brutorum, 1H0); Ibid.', 466a-b (L. à Wagner, 4 juin 1710); Ibid., 678a-b (L. à Bierling, 12 août 1711); Ibid., 680b [L. au P. des Bosses, 15 févr. 1712); Ibid., 709», 60 (Monad., 1714);— Gerh., Math., IV, 398 (L. à Bermann, 17 sept. 1715)'; — Erd., 739b (L. au P. des Bosses, 13 janv. 1716); Ibid., 740û-742" (L au même 29 mars 1716).

1. Erd., 125a {Syst. nouv..., 1695); Ibid., 187* (Répl. à l'art. Rorarius 1702); Ibid., 224, 12 (Nouv. Essais, 1704); Ibid., 439-440 (L au P des Bosses, 1706); Ibid., 466-467 (L. à Wa gner, 1T10); iUd., 709b, i^iMonad )

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