Erd., 205b (Nouv. Essais
Cette harmonie admirable trouve en Dieu sa raison positive; mais elle a dans la matière première la cause déficiente qui seule pouvait la rendre possible : c'est la matière première qui a permis au Créateur de graduer son œuvre à l'infini, d'en faire, comme l'a dit Platon, un « temple de la beauté ».
Bien que contenant deux sortes de matière, les monades n'en demeurent pas moins absolument simples. Car la matière première n'est qu'une « limite » de la forme ; à son tour, la matière seconde ou étendue n'est que l'effet naturel et tout intérieur de cette limite elle-même : elle se fonde bien sur des agglomérats de monades; mais, considérée en soi, non plus dans sa cause, elle ne se produit qu'au dedans, elle est « toute mentale ». Et de là une approximation nouvelle de la notion de substance.
D'abord, « les monades n'ont point de fenêtres par lesquelles quelque chose y puisse entrer ou sortir » : elles ne présentent aucune surface. Et, par conséquent, elles n'offrent aucun point d'appui à l'aide duquel elles puissent mouvoir un objet étendu ou en être mues. Entre l'âme et le corps il n'y a pas d'action directe. Il ne peut non plus s'en produire entre les âmes elles-mêmes. Car les monades ne sont que pensée ; et « la pensée n'estant que l'action d'une chose sur elle-même », la pensée n'ayant que des « opérations immanentes », exclut de ce chef toute influence dynamique qui se ferait du dedans au dehors ou du dehors au dedans1. La monade est entièrement close, absolument
1. Voici la suite des textes qui concernent cette question : Gerh. , Phil., T, 186 {L. à Conring, 3 janv. 1678) : le terme « immanent » s'y trouve déjà; — Est., 47-49 {Disc, de Mét., 1685) : c'est de la notion de substance que part ici Leibniz; — Erd., 127-128 (Syst. nouv., 1695); — Gerh., Phil., III, 121-122 {L. à Basnage,\er& 1696); — Erd., 132" (Ed., 1696); Ibid., 133b (Sec. Ed., 1696); Ibid., 135a {Trois. Ed., 1696); Ibid., 152a {L. à l'auteur de l'hist..., 1698); — Gerh.,P/m/., III, 69 (Z. à Bayle, vers 1702); — Erd., 185a b (Répl. à l'art,. Rorarius, 1702); — Gerh., Phil., II, 264 (L. à Volder, 21 janv. 1704); Ibid., Phil., VII, 554 (L. à la duch. Sophie, 1705); — Erd., 466" (L. à Wagner, 4 juin 1710); Ibid., 678a {L. à Bierling, 12 août 1711); Ibid., 680b (L. au P. des Bosses, 15 févr. 1712); Ibid., 681b (L. au même, 26 mai 1712); Ibid., 705a, 7 {Mon., 1714); Ibid., 714a (Principes de la nat..., 1714).
MATIÈRE ET PENSÉE
inviolable, essentiellement indépendante, excepté à l'égard du Créateur qui lui donne « l'être et l'action ». « God and myself », disait Newman. Cette devise du célèbre cardinal est aussi l'expression de la pensée de Leibniz; il l'a même formulée en termes à peu près identiques.
Et de là une « métaphysique du silence » d'une grande majesté. Ils ne sont rien pour nous, ces espaces infinis dont la solitude effrayait Pascal; ils ne sont rien non plus, ces globes immenses qui roulent dans les déserts du ciel. Nous ne vivons qu'avec Dieu, et parce que nous ne vivons que par Dieu l. Le monde est pour nous comme s'il n'existait pas. Écoutez, écoutez, enfants de la terre : l'Infini est le seul qui puisse s'entretenir avec vous; et il ne parle qu'à votre esprit. Comme Malebranche devait jouir en méditant cette belle pensée!
Une autre conséquence de la même conception, c'est que les âmes, considérées du côté de la nature, passent du règne de l'hétéronomie à celui de l'autonomie. « Tout se meut par autre chose » , disait Aristote ; « tout se meut par soimême », réplique Leibniz. Les monades portent en leur fond « une spontanéité merveilleuse » qui est le principe unique de tous leurs changements2. « Il y a une suffisance (aùiapy.eia) qui les rend sources de leurs actions internes et pour ainsi dire des automates incorporels3. » C'est de leur propre contenu et rien que de là que procède la série de perceptions et d'appétitions qui constitue leur développement. « Le passé, pour elles, est gros de l'avenir » et le comprend tout entier4.