‹ LeibnizChapitre 189 sur 310 · Erd., 209b (N. Essais · texte numérisé non relu

Erd., 209b (N. Essais

un fait dont nous portons la preuve au dedans de nousmêmes.

La « réflexion ne se borne pas aux seules opérations de l'esprit..., elle va jusqu'à l'esprit luy-même, et c'est en s'appercevant de luy, que nous nous appercevons de la substance ». Chacune de nos pensées renferme un « moy » que nous saisissons directement et sur le vif : en chacune de nos pensées s'accuse un sujet à la fois indivisible et permanent1. Et voilà ce qu'il faut entendre par substance.

A cet égard, Leibniz ne va pas plus loin que n'est allé Descartes lui-même, dans son analyse du rapport des causes secondes à la cause première2.

Cependant, tout n'est pas dit par là; et rien de plus facile que de s'en rendre compte. Reste la fameuse question de la transcendance des créatures et du Créateur qui est si profonde, si importante et qui n'est pas même touchée. Pourquoi les « sujets » dont parle Leibniz avec tant de justesse, seraient-ils aussi des « substances », c'est-à-dire des êtres radicalement distincts de tout le reste, même de Dieu? Leibniz nous dit déjà que l'étendue, l'espace et le temps n'existent qu'à titre de phénomènes, que ce sont de simples déterminations de notre « moy ». Mais alors qui nous assure que ce « moy » lui-même, bien qu'il soit un sujet indivisible et d'une certaine fixité, n'est pas à son tour la simple détermination d'une réalité plus riche et plus profonde, unique en son fond et qui seule mériterait le nom de substance? Quelle raison de croire que le monde n'est pas le développement éternel d'un même principe d'où se dégage à chaque instant une multitude d'individualités d'ordre divers, à la façon dont les formes de la pensée sortent de

1. Gerh., Phil., V, 23 (Échantillon de réflexions sur le II livre, vers 1704); Erd., 221a, 238b, 272a (Pi. Essais); — Gerei., Phil., III, 291-292 (L. à Bur-

nett, 3 déc. 1703); Ibid., Phil., II, 276 (L. à Volder, vers 1705); Ibid., VI, 488-493 (L. à la Reine Charlotte); — Cf. Ibid., I, 150-151 (Bemerkungen von Leib...).

2. V. en particulier Les Principes de la philosophie, I, 51-54 : Descartes nous dit bien, dans ces passages, que les créatures ont leur cause en Dieu et qu'à ce titre elles s'en distinguent ; mais il ne dit point si elles y sont comme dans un sujet d'inhérence ou non. Conséquemment, il laisse la porte ouverte au panthéisme; et c'est par cette porte que passera Spinoza.

MATIÈRE ET PENSÉE

la pensée et se distinguent d'elle, tout en lui demeurant immanentes? A cette difficulté de fond , Leibniz n'oppose nulle part une réponse décisive. Bien plus, c'est dans le sens de l'unité qu'il penche, comme tout son siècle. La création n'est-elle pas, pour lui, « une fulguration » des idées divines, « une émanation » des intelligibles qui se fait en Dieu lui-même sous le libre effort de sa volonté? Leibniz est bien près de Spinoza et prépare Schelling, surtout celui de la « Philosophie de la Révélation1 ».

Revenons à notre exposé. H y a des substances ; et le nombre en est actuellement infini-. Dieu, qui est la souveraine sagesse, ne fait rien qui n'ait sa raison d'être. Or il n'y en a pas pour qu'il ait créé telle somme de monades plutôt que telle autre. Il faut de toute rigueur ou qu'il n'en ait produit aucune (ce qui est contraire aux faits), ou qu'il en ait produit un nombre illimité0*. De plus, Dieu se conforme, dans ses œuvres, au principe du meilleur. Il se devait donc à lui-même de créer le plus de substances possible; il se devait à lui-même d'en créer à l'infini : car plus il y a d'êtres et dans l'ordre, plus il y a de perfection4. La multiplicité sans borne, c'est aussi ce que suppose la nature même de la monade. La matière, telle que la monade la saisit au dedans d'elle-même , c'est-à-dire le continu, est divisible à l'infini. Et cette divisibilité intérieure demande qu'il y ait au dehors, dans le monde des éléments simples et discontinus, une division actuelle qui soit également infinie. Autrement il pourrait se produire dans la monade

1. V. Philosophie der Offenbarung, t. IL pp. 154-156, 281-283; Untersuchungen ùber das wesen der menschlichen Freyheit..., éd. Landshut.

2. Gerh., Math., VI, 41, 67 (Hypoth. phys., 1671); — Est., 47 (Disc. Met., 1685); — Gerh., Math., VI, 101 (2 mai 1702); lbid., Phil., II, 282 (L. à Volder,

19 janv. 1706); — Erd., 564a (Théod., 1710); lbid., 710b, 65 (Monad.. 1714).

3. Erd., 602% 337 [Théod.)-, Ibid., 688b {L. au P. des Bosses, 24 janv. 1713); lbid., 707b, 32 (Mon.).

4. Erd., 434 (L. au P. des Bosses, 14 févr. 1706); lbid., 687b (L. au même,

20 sept. 1712); lbid., 688l> (L. au même, ci-dessus citée) ; lbid., 709b, 57-58 {Monad.).

des phénomènes auxquels rien ne correspondrait dans les choses, qui porteraient en quelque sorte dans le vide. Or ce manque d'adaptation entre la pensée et les objets ne saurait exister : « tout est lié » et « bien fondé » ; il n'y a rien dans Y apparent qui ne symbolise quelque chose de réel1.

La seule raison qu'il soit permis d'opposer à la théorie de l'infinité actuelle, c'est son impossibilité. Et cette raison n'est que fictive : elle tient, comme la négation de la substance, à une sorte de malentendu. Sans doute, si l'on commence par se figurer l'univers comme formant « un tout », c'est-à-dire comme représentant une somme déterminée, il faut bien alors qu'il contienne un nombre fini d'éléments premiers. Car il est contradictoire qu'une somme donnée, soit dans la réalité, soit seulement dans l'esprit, n'enveloppe pas un dernier terme. Mais poser ainsi le problème, c'est en changer la donnée pour le résoudre. La conclusion qui dérive et du principe de raison suffisante et de la perfection divine et de l'essence même de la monade, c'est que le monde ne forme pas plus un tout qu'un nombre infini, dont on ne saurait dire s'il est pair ou impair.

Au fond, Leibniz raisonne ici comme Descartes2 et Spinoza3 : si l'infini paraît contradictoire, c'est qu'on le prend dès le début comme une quantité finie : ce qui constitue une pétition de principe.

D'ailleurs dissiper l'équivoque que présente l'objection des fînitistes, ce n'est pas supprimer foute la difficulté ; tant s'en faut. Qu'y a-t-il au juste dans le concept d'infini? Car, en disant que l'infini n'est pas un nombre, que c'est simplement quelque chose de supérieur à toute quantité don-

1. Erd., 607b, 357 (Théod.); Ibid., 687a-b (L. au P. des Bosses, 20 sept. 1712); Ibid., 711b, 78 (Monad.).

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