IV. — DU PARALLÉLISME
« Tout est plein d'âmes » ou monades. Et ces êtres substantiels ne sont pas seulement innombrables comme les feuilles des bois ou le sable de la mer; leur « multitude » va littéralement jusqu'à l'infini. D'autre part, les monades n'agissent point les unes sur les autres : ici Malebranche a vu juste, tout en se fondant sur une raison qui est comme le contre-pied de la vérité. Bien plus, il n'existe aucune influence dynamique entre la suite des mouvements qui se produisent dans le corps et la suite des modes qui se produisent à l'intérieur de chaque monade. Ces deux séries sont purement parallèles : chaque pensée est amenée par une autre pensée, et chaque mouvement par un autre mouvement, sans qu'entre ces deux termes il se manifeste jamais la moindre efficience causale. Car, que l'on conçoive l'étendue comme un simple phénomène ou comme une chose en soi, elle garde toujours sa nature; et, par suite, il reste impossible qu'entre elle et la pensée il se fasse un échange dynamique quelconque. Spinoza a tort de ramener ces deux choses à l'unité de la substance divine; il est dans la vraie voie, lorsqu'il conçoit les modes de l'une et ceux de l'autre comme deux lignes qui ne se rencontrent jamais.
Mais alors, le problème devient aigu. Comment expliquer le continuel accord que nous observons entre le mental et le physique, les modes de l'âme et ceux du corps? Comment rendre compte de « cette harmonie », qui, sans être un miracle, n'en est pas moins « une merveille perpétuelle »? C'est ici que Leibniz introduit son idée à lui et qui n'est qu'une suite de sa notion de substance.
Bien que physiquement indépendantes, les monades ne laissent pas d'exercer les unes sur les autres une influence idéale qui en fait le mieux ordonné et par là même le meilleur et le plus beau des mondes possibles.
MATIÈRE ET PENSÉE
D'abord, elles convergent toutes, suivant la pensée de Malebranche, vers un seul et même objet externe, qui est Dieu.
De plus, Dieu, qui travaille toujours en vue du meilleur, a été à leur égard « d'une libéralité sans bornes » : il les a créées de manière à ce qu'elles soient toutes, bien qu'à degrés divers, des « miroirs vivants du monde entier », « des centres qui expriment une conférence infinie ».
Ainsi, tout se ramène déjà, dans une variété qui n'a pas de limite, à l'unité d'une même cause, d'un même type d'être et d'une même vision.
Restait à mettre de l'ordre entre les êtres multiples à l'infini qui devaient composer l'univers. Pour accomplir « son rêve » de beauté, le Créateur a préformé les âmes de manière à ce qu'il y eût une correspondance constante entre les changements qui se produisent dans l'intérieur des unes et les changements qui se produisent dans l'intérieur des antres. Il existe donc entre les monades une Harmonie préétablie, analogue à celle de deux horloges parfaitement réglées et qui, au même moment, sonneraient toujours la même heure. « Ou pour me servir d'une [autre] comparaison », dit Leibniz lui-même, il en est de la concomitance que je soutiens comme « de différentes bandes de musiciens ou chœurs, jouant séparément leurs parties, et placés en sorte qu'ils ne se voient et même ne s'entendent point, qui peuvent néanmoins s'accorder parfaitement en suivant seulement leurs notes, chacun les siennes » : si bien « que celui qui les écoute tous, y trouve une harmonie merveilleuse ».
Mais il est bon de préciser encore, pour faire mieux entendre comment s'accordent les notes de l'immense concert. Supposé qu'une pierre vienne à tomber sur le pied d'un homme. On dit ordinairement que la chute de la pierre produit la contusion qui s'ensuit, et qu'à son tour cette contusion produit elle-même la douleur qui l'accompagne. On dit également que les parties de la pierre et celles de l'organe atteint s'actionnent les unes les autres par leurs surfaces. Mais ce langage ne vise que les apparences; ce langage est d'ordre purement phénoménal. Le vrai, c'est que,
LE1BMZ.
à l'occasion de la chute de la pierre, l'agrégat des monades qui constituent l'organe éprouve de lui-même ce qu'on appelle une contusion ; et que, à l'occasion de cet état pathologique, la monade dominante qui souffre, tire de son propre fond sa sensation de souffrance. Le vrai aussi, c'est qu'il n'y a qu'une simple concomitance soit entre les états des monades qui composent la pierre, soit entre les états des monades qui composent le pied. Ainsi des autres cas de eausation externe, de quelque nature qu'ils puissent être. Tout s'enchaîne, mais non directement : tout s'ordonne et sympathise a par l'intervention de Dieu, en tant que dans les idées de Dieu une monade demande avec raison que Dieu, en réglant les autres dès le commencement des choses, ait égard à elle1 ».
Non seulement les états intérieurs des monades se déroulent dans un ordre parallèle; mais encore il existe entre eux une certaine similitude : ils se font écho. « La représentation a un rapport naturel à ce qui doit être représenté. Si Dieu faisait représenter la figure ronde d'un corps par l'idée d'un carré, ce serait une représentation peu convenable; car il y aurait des angles ou éminences dans la représentation, pendant que tout serait égal et uni dans l'original ». « Les projections de perspective qui reviennnent dans le cercle aux sections coniques, font voir qu'un même cercle peut être représenté par une ellipse, par une parabole, et par une hyperbole, et même par un autre cercle et par une ligne droite et par un point. » Cette variété dans l'unité donne une
t. Cerh.,' Phil., I, 186 [L. à Conring, 3 janv. 1678); — Est., 48-49, 86-87 {Disc, de Met., 1685); — P. Jan., 629, 652-653, 672 [L.à Arnauld, 1686-1687);
— Erd., 127* (Sysl. nouv., 1695); — Gerh., Phil., 111, 121-122 (L. à Basnage, vers 16%); — Erd., 185'> {Répl. à l'art. Jîor., 1702J; — Gerh., Phil., IV, 529- 530 (à Bayle, 1702); Ibid.. II, 264 {L. à Volder, 21 janv. 1704); Ibid., III, 383 [L. à Cosle,- 4 juillet 1706); Ibid., Phil., II, 355 (L. au P. des Bosses, 3 sept. 1708) ; — Erd., 6201 (Théod., 1710); — Gerh., Math., VIII, 140 (L. à Wolf, 9 juill. 1711); Ibid., Phil., Il, 439 (L. au P. des Bosses, 5 févr. 1712) ;
— Erd.. 680b (aumême, 15 févr. 1712); Ibid., 681»> [au même, 26 mai 1712); Ibid., 709", 55-58 (Mon.); Ibid., 740b (L. au P. des Bosses, 29 mai 1716).
MATIÈRE ET PENSÉE
idée approchante de ce qui se passe de monades à monades.
Toutefois, l'analogie « de la représentation et de la chose » n'est pas la même dans les différents êtres. Chaque monade a son point de vue d'où elle perçoit l'univers; et, par conséquent, comme il existe une multitude infinie de monades, il existe aussi une multitude infinie de représentations du monde, toutes différentes les unes des autres : il en est comme d'une ville dont les perspectives se multiplient, au fur et à mesure que varient les sites où l'on se met pour la regarder. En outre, chaque monade, en vertu même de la matière première qui lui est inhérente et qui l'individue, a toujours un nombre plus ou moins grand d'idées confuses, comme celles « de la chaleur, du froid et des couleurs », qu'elle ne réussit jamais à éclaircir. Et de là des degrés à l'infini dans la connaissance que les créatures ont des choses1.
Qu'est-ce donc alors qu'agir et pâtir ? La question se pose d'elle-même. Et Leibniz lui a donné dès 1685 une réponse qu'il n'a plus changée.
Une monade agit dans la mesure où elle se développe; elle pâtit dans la mesure où le développement des autres monades provoque en elle une contrainte ou diminution d'action. Mais en quoi consiste le développement d'une monade? Dans le passage à un degré supérieur de pensée. En quoi consiste, au contraire, son enveloppement? Dans le passage à une moindre connaissance. De là vient que, pour Leibniz, comme pour Spinoza, agir c'est mieux voir la raison des choses; et pâtir, en avoir une perception glus indistincte. Bref, on est actif à proportion que l'on monte vers la région des idées « claires » ; on est patient à proportion que
1. Outre les références précédentes, voir pour plus de précision les passages qui suivent : Gerh., Phil., I, 383-384 (L. à Foucher, 1686); — Cout., Op., 12 (1687 ou peu au delà); — Erd., 127b {Syst. nouv., 1695); — Gerh., PhiL, VII, 554, 556 (L. à la duch. Sophie, 1705); — Erd., 607b, 356 [Théod.)\ Ibid., 709b,57 {Mon.).
l'on descend vers la région des « idées confuses ». Toute notre excellence est dans la pensée.
Mais d'où vient que les monades ne sont pas toutes à l'état de libre effort? D'où vient qu'elles s'entravent les unes les autres dans leur élan vers la plénitude de la vie? Pourquoi les passions? Elles tiennent à ce que, en vue de l'ordre général, le Créateur a dû accorder les âmes entre elles, comme un artiste fait les cordes de sa lyre. Et voilà le fond du problème ; il en est de celui-là comme des autres : on ne l'éclaircit totalement qu'en remontant à la source première de l'être. Une substance « dépend de l'autre idéalement, en tant que la raison de ce qui se fait dans l une peut être rendue par ce qui est dans l'autre : ce qui a déjà eu lieu dans les décrets de Dieu dès lors que Dieu a réglé par avance l'harmonie qu'il y aurait entre elles. Comme cet automate qui ferait la fonction de valet, dépendrait de moi idéalement, en vertu de la science de celui qui, prévoyant mes ordres futurs, l'aurait rendu capable de me servir à point nommé pour tout le lendemain1 ».