I. — De la connaissance
L'âme pense toujours, c'est voulu par le dedans, c'est voulu par le dehors. Elle est effort; et par suite, elle enveloppe une tendance essentielle à penser qui « a toujours quelque succès ». D'autre part, c'est « l'écho de l'univers »; et par suite, elle a toujours une certaine perception des mou vements en nombre infini dont il se compose *.
L'âme, dès l'origine, contient dans son propre fond tout ce qu'elle pensera jamais : idées, images et sensations ; l'innéisme est intégral 2.
Mais il ne faut pas croire, comme l'entendait Locke, que toutes ces représentations se trouvent en nous à l'état formel. Elles n'y sont que sous mode d'ébauches, comme les
(L. à Lady Masham, mai 1704); — Erd., 223b, 237b, 238% 251b (N. Essais, 1704); Ibid., 527a {Théod., 1710) : « Mais cette conservation de la personnalité n'a point lieu dans l'âme des bêles »; Ibid., 463*-465b {Comment, de anima brutorum, 1710); Ibid., 466a-467b (L. à Wagner, 4 juin 1710) ; Ibid., 676b (L. à des Maizeaux, 1711); [bld., 706", 20-21 [Mon. , 714) ; Ibid., 715b (Princip. de la nat..., 1714); — Gerh., Phil., III, 635 (L. à Remond, 11 févr. 1715) : le passage de l'animal à l'homme est peut-être possible en soi, ratione essentiaj Monadum ; mais, en fait, il est empêché par les lois de l'harmonie préétablie, celles que Dieu a choisies en vue du meilleur : si bien que « jamais un pur animal ne deviendra homme »; Ibid., 579 (L. à Bouryuet) : Pas nécessaire d'ailleurs «que tout germe séminal humain parvienne à être raisonnable » : « s'il y en avait beaucoup qui demeurassent de simples animaux, il n'y aurait point de mal ».
D'après Leibniz, l'impossibilité pour l'animal de s'élever jusqu'à l'homme n'est qu'un fait ; cette évolution serait possible dans un autre univers que le nôtre. Je crois que Leibniz n'a pas vu le fond du problème, et parce que, comme le lui reprochait le P. des Bosses (Gerh., Phil., II, 466), il n'a pas vu ce que c'est que l'abstraction. Abstraire, c'est s'élever du concret au logique, du fait au possible, du fini à l'infini ; et dès lors» il n'y a plus de passage de l'animal à l'homme. Du point de vue psychologique, le premier est irréductible au second (V. La personne humaine, F. Alcan, Paris, 1913, 2e édit.).
1. Est., 72-73 (Disc, de Mét., 1685) ; — P. Jan., 579, 682 (Corresp avec Arnauld, 1686-1690); — Erd., llla b (De vera meth.); Ibid., 161 (L. à Hoffm., 1699) ; — Gerh., Phil., V, 23 (Échantillon de réflexions..., vers 1704); — Erd., 222b-223a, 224a, 246a (Nouv. Essais, 1704); — Gerh., Phil., III, 311 (L. à Burnett, 6 juill. 1706); — Erd., 706b, 21 (Mon.) ; — Gerh., Phil., III, 657 (L. à Remond, 4 nov.1715).
2. V. plus haut, pp. 204-205, les prémisses de cette conclusion ; consulter, pour son développement : Erd., 204-222 (N. Essais).
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figures que marquent les veines d'un morceau de marbre; et c'est l'âme elle-même qui, par sa spontanéité naturelle, les élève du confus au distinct.
Nous avons des « perceptions inaperçues ». Notre pensée se dégrade indéfiniment, comme la lumière du soleil : si bien qu'à un point donné il nous arrive de connaître encore sans savoir que nous connaissons. Lorsque nous sommes en état de veille, « nous pensons à quantité de choses à la fois, mais nous ne prenons garde qu'aux pensées, qui sont les plus distinguées : et la chose ne saurait aller autrement, car si nous prenions garde à tout, il faudrait penser avec attention à une infinité de choses en même temps, que nous sentons toutes et qui font impression sur nos sens». « Quand nous dormons sans songe et quand nous sommes étourdis par quelque coup, chute, symptôme ou autre accident », nous revenons à nous-mêmes au bout d'un certain temps et commençons derechef à nous apercevoir de nos perceptions. Il faut donc qu'il y ait eu, immédiatement avant, d'autres perceptions dont nous ne nous sommes pas aperçus; une pensée ne saurait venir naturellement que d'une autre pensée, comme un mouvement ne peut venir naturellement que d'un autre mouvement. Chose encore plus frappante, c'est que l'aperception elle-même suppose toujours de l'inaperçu. « 11 n'est pas possible que nous réfléchissions toujours expressément sur toutes nos pensées ; autrement l'esprit ferait réflexion sur chaque réflexion à l'infini sans pouvoir jamais passer à une autre pensée. Par exemple, en m'apercevant de quelque sentiment présent, je devrais toujours penser que j'y pense, et penser encore que je pense d'y penser, et ainsi à l'infini. »
Bien plus, l'existence de ces perceptions inaperçues n'est pas un fait accidentel ; elles tiennent à la nature des choses. « Les puissances véritables ne sont jamais de simples possibilités »; elles enveloppent « toujours de la tendance et de l'action ». Or l'action essentielle de l'âme, c'est la pensée.
Donc elle pense toujours. Et cependant elle ne peut toujours s'apercevoir de ce qu'elle pense ; un enfant ne fait pas de métaphysique dans le sein de sa mère. Il faut, en vertu de l'essence de l'âme, qu'il existe des perceptions inaperçues; il le faut aussi, en vertu de son intime union avec l'organisme. « Il y a toujours une exacte correspondance entre le corps et l'âme. » Pas un changement dans Je physique, si infime qu'on le suppose, qui n'ait quelque rententissement dans le mental. « S'il y avait des impressions dans le corps pendant le sommeil ou pendant qu'on veille, dont l'âme ne fût point touchée ou affectée du tout, il faudrait donner des limites à l'union de l'âme et du corps, comme si les impressions corporelles avaient besoin d'une certaine figure ou grandeur pour que l'âme s'en pût ressentir; ce qui n'est point soutenable. » Du moment que l'âme est simple, elle doit être modifiée par les petits mouvements du corps comme par les grands. Mais ces mouvements sont en nombre infini et forment une sorte de tourbillon qui ne se calme jamais. C'est donc bien que nous recevons du dehors, et à chaque instant, une multitude d'impressions dont nous avons quelque connaissance sans le remarquer, ce tout comme ceux qui habitent auprès d'un moulin à eau ne s'aperçoivent pas du bruit qu'il fait »*.
I.Est., 72-73 (Disc, de Met., 1685); —P. Jan., 579, 26(Corresp. avec Arnauld, 1686-1690); — Cout., Op., 15-16 (vers 1687) : Les esprits ne perdent jamais la conscience de leur individualité ; ils perçoivent et s'aperçoivent toujours ; — F. Car., a, 188 (vers 1701) ; — Gerh./P/»/., VI, 515 (L. à Charlotte, vers 1700); Erd., 223b, 224a, 225% 225b, 226b, 248a-248b (Nouv. Essais, 1704) ; — Gerh., Math., VIII, 32, 57 (L. à Wolf, 1705-1706); Ibid., Phil.,111, 307 (L. à Burnett, 26 mai 1706); — Erd., 706a, 14 (Mon.); Ibid., 715* (Princip. de la nature et de...).
Ajouter deux textes sur la définition de l'aperception ou réflexion : Cout., Op., 495 (Table de définitions, 1702 à 1704); Gerh., Pkil., III, 299 (L. à Burnett. 2 août 1704).
A travers cette série de textes, c'est la même pensée qui se développe d'un bout à l'autre; mais elle ne commence à s'expliciter, à prendre des contours nets qu'à partir de la Ve édition de l'Essai sur l'entendement humain, qui se lit en 1690. Jusqu'à cette date , Leibniz n'a pas eu l'occasion de porter plus particulièrement son attention du côté des perceptions inaperçues ; en face de cette œuvre, c'est un « progrès notable » qui se produit dans sa pensée. Il est utile, pour le comprendre, de connaître certains passages de sa correspondance avec Burnett. V. particulièrement : Gerh., Phil., III, 162 (L. à Burnett, il/21 juin 1695?) : Leib. a lu l'Essai ; Ibid., 165 (L. au même, 22 nov. 1695) :,Leib. a beaucoup médité sur cette matière, « peut-être plus que luy »; Ibid., 176 (L. au même.
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L'âme sent dès son origine. Et voilà le fait initial d'où dérivent, comme le veulent les empiristes, tous les autres modes de la sensibilité ; voilà le ressort interne qui fait passer de l'implicite à l'explicite le contenu empirique de la monade.
La première image donnée en évoque d'autres qui en évoquent d'autres encore à peu près de la manière suivante.
1° Chaque perception qui enveloppe l'idée d'un état meilleur, tend à susciter d'autres perceptions.
2° Nous éprouvons à chaque instant une foule « de demidouleurs », « de petites douleurs inaperceptibles », qui travaillent de derrière la coulisse et « font agir notre machine 1 ». Par exemple, « quand je me tourne d'un côté plutôt que d'un autre, c'est bien souvent par un enchaînement de petites impressions dont je ne m'aperçois pas, et qui rendent un mouvement un peu plus malaisé que l'autre2». Et ces mouvements eux-mêmes provoquent, en s'opérant, de nouvelles perceptions; car, encore une fois, il ne se fait rien dans le corps qui n'ait son contre-coup dans l'âme.
3° Lorsque ces perceptions affectives deviennent « notables », elles éveillent l'attention, dont le rôle est à la fois de rendre plus distinctes les images déjà présentes et d'en faire jaillir de nouvelles. C'est ainsi que « le ^sanglier
mars 1696) : Leib. a fait un brouillon de se? .remarques sur « l'excellent essai de M. Lock » ; et il en envoie une copie à Burnett; Ibid., 201, 204 (L. au même, 8/18 mai 1697) : Leib. a reçu les livres dont Locke lui a fait présent: il suit la même méthode que Locke, bien qu'il garde sur certains points une manière différente de voir; Ibid.y 217 (L. au même, 24 août 1697) : il a déjà des notes toutes prêtes, et que l'on désirerait joindre à la nouvelle édition de l'Essai qui se prépare en Hollande; Ibid., 223-242 {L. au même, 1698) : Réflexions sur la réplique de Monsieur Lock à l'évêque de Worcester, examen de la doctrine de l'évéque ; Ibid., 291-292 [L. au même, 3 déc. 1703) : jugement sur Locke. — Cf. Ibid., 111, 339 (L. à Lady Masham, mai 1704); Ibid., 473-475 (L. à Jaquelot, 28 avril 1704) : résumé de V Essai de Locke; comment Leibniz a composé les Nouveaux Essais....