Erd., 251b(iV. Essais
Jes phénomènes de l'esprit ou les phénomènes de la matière, qui ait un point d'attache infrangible, un rapport qui ne peut pas ne pas être, un rapport absolu ; tout y est susceptible de prendre un autre ordre et une autre suite : tout y est contingent. Et partant, notre esprit aura beau s'évertuer, notre réflexion pourra limer et transformer à l'infini ; elle ne fera jamais sortir de la matière donnée ce qui ne s'y trouve pas : elle ne réussira jamais à changer une simple agglutination de fait en une connexion nécessaire1.
Si, au lieu de considérer les vérités, on envisage les idées elles-mêmes, on trouve aussi qu'en dernière analyse elles sont irréductibles à l'expérience. Toute idée vraie renferme une aptitude interne à se réaliser indéfiniment dans tous les temps et tous les lieux, une supposabilité qu'elle ne saurait perdre, quand même le monde entier, avec toutes les intelligences qu'il contient, viendrait à crouler dans le néant : toute idée est nécessairement et par là même éternellement possible. Or il y a là-dedans une réalité qui dépasse toutes les existences individuelles et ne peut y trouver son explication.
C'est donc en dehors de la nature, c'est dans le monde de l'éternité, c'est en Dieu lui-même, que se situe l'origine première et des vérités de droit et des idées. Mais comment? Dieu, d'après Malebranche, est l'objet immédiat de notre entendement, et parce que l'Infini ne se représente pas. Serait-ce là le mot de l'énigme?
La théorie de Malebranche n'est pas dépourvue de fondement. Mais elle a le tort de rapprocher à l'excès le Créateur et la créature. Si c'est en Dieu lui-même que nous voyons les intelligibles et leur enchaînement immuable, Dieu se modifie avec notre âme et souvent par elle; bien plus, il s'identifie de quelque manière avec notre raison, car la pensée et son terme direct ne sauraient être radicalement
1. Est., 43 {Disc, de Met., 1685); — P. Jan., 600,602, 605, 608, 613 (Corresp. avec Arnauld, 1686-1690); — Gerh., Phil., VII, 309 (pas date); Ibid., III, 400 (L. à Coste, 19 déc. 1707); — Erd., 207a, 208a-»>, 209b, 379* (N. Essais, 1704); lbid., 480% 515b, 557a-b (Théod., 1710); Ibid., 707», 33 (Mon., 1714). — Consulter, plus haut, 76-87 ; cette distinction fondamentale des vérités de fait et des vérités de droit reviendra d'ailleurs à propos de la liberté.
distincts l'un de l'autre. On tombe par là dans le panthéisme : on donne raison à Spinoza.
Nous n'avons donc pas la vision de Dieu ; nous n'en possédons qu'une représentation interne, une sorte de symbole mental : entre Dieu et nous s'interpose son idée, comme le voulait Descartes. « Nos pensées avec tout ce qui est en nous, autant qu'il renferme quelque perfection, sont produites sans intermission » par l'opération continuée de Dieu. « En tant que nous recevons nos perfections finies des siennes qui sont infinies, nous en sommes affectés immédiatement. Et c'est ainsi que notre esprit est affecté immédiatement par les idées éternelles qui sont en Dieu, lorsque notre esprit a des pensées qui s'y rapportent, et qui en participent. » L'idée de Dieu et le contenu logique qu'elle enveloppe sont comme l'empreinte que le Créateur fait de lui-même dans la créature par son action créatrice1.
Mais, si Dieu est la source ultime des idées, notre raison en est la source immédiate : elle les contient dans ses profondeurs et les « prend » toujours « de chez soi ». Il est vrai qu'elles n'y sont pas plus à l'état explicite que les images dans la sensibilité. Elles ressemblent aux veines d'une pierre avant que l'ouvrier les découvre en travaillant ; et souvent l'on se fonde sur elles « sans les remarquer, comme on se fonde sur les majeures qu'on supprime lorsqu'on raisonne par enthymènes » . On les peut comparer « aux muscles et aux tendons »
1. Erd., 81b (Med., 1684); — Est., 75-77 (Disc, de Met., 1685); — P. Jan., 580 (Corresp. avec Arnauld, 1686-1690); — Gerh., Mat/)., II, 289 (L. à L'Hospital, 14/24 juin 1695) ; Ibid., 322 (L. au même, déc. 1696); — Erd., 148b {De rerum orig., 1697); — Gerh., PHI., III, 259 (L. à iiurnett, 1699?); Ibid., VII. 311 (Spécimen inventer., non daté); — Erd., 222a, 379b-380a (N. Essais, 1704); Ibid., 451b-452a (Rem. sur le sentiment duP. Malebr., 1708); — Gerh., Phil., VI, 495-500 (L. à Charlotte, vers 1705); — ERD.,697b (Ex. des princip. de Malebr., 1711); Ibid., 708a, 43 [Mon., 1714; ; — Gerh., Phil., III, 659 (L. à Remond, 4 nov. 1715).
Noter les remarques que fait Leib. auprès de Burnett et de Lady Masham, pour faire entendre ce que c'est qu'une idée : Gerh., Phil., III, 225 (L. à Burnett, 1698); Ibid., 357, 362 (L. à Lady Masham, 1704). Leibniz sent que la mentalité de ces insulaires ne s'ouvre pas facilement à la conception d'une représentation qui n'est plus une image; il insiste, pour faire entendre que l'on conçoit encore ce qui ne s'imagine plus : telle la substance, tels les incommensurables. Cette insistance rappelle la réponse de Descartes à Hobbes sur la distinction de l'idée et de l'image (V. Rép. à la 4* et 5e object. de Hobbes, p. 199-201, éd. J. Simon).
LA VIE DES AMES
dont on se sert en marchant, « quoiqu'on n'y pense point ».
« Notre entendement n'est pas une faculté nue qui consiste dans Ja seule possibilité de les entendre » ; il n'en a pas non plus la connaissance distincte ab utero matris : « c'est une disposition, une aptitude, une préformation, qui détermine notre âme et qui fait qu'elles en peuvent être tirées. » Les idées « sont en nous d'une manière virtuelle ».
De plus, c'est notre esprit lui-même qui les tire de son propre trésor1. Essentiellement actif, il a le pouvoir de se replier des objets sensibles sur ses modes, de s'analyser de plus en plus et de découvrir peu à peu les rayons que projette en lui le Soleil des intelligences. « On peut trouver » les idées « en considérant attentivement et rangeant ce qu'on a déjà dans l'esprit, sans se servir d'aucune vérité apprise par l'expérience ou par la tradition d'autrui, comme Platon l'a montré dans un dialogue où il introduit Socrate menant un enfant à des vérités abstruses par les seules interrogations sans lui rien apprendre ». C'est ce que l'on voit surtout par l'arithmétique et la géométrie. Car ce sont là des sciences que « l'on peut se former dans son cabinet et même à yeux clos, sans apprendre par la vue ni même par l'attouchement les vérités dont on a besoin ; quoiqu'il soit vrai qu'on n'envisagerait pas les idées dont il s'agit, si l'on n'avait jamais rien vu ni touché ». La nature a voulu, « par une admirable économie », que l'expérience qui est impuissante à nous fournir des idées, nous donne « l'occasion » d'y « prendre garde », et u nous porte aux unes plutôt qu'aux autres » '.
Ainsi, bien que tout soit contenu dans l'âme et à l'état virtuel, bien que « tout lui vienne d'elle-même après Dieu », il y a des différences notables entre l'innéité des images et celle des idées. 1° les images sont innées à la sensibilité, et les idées à l'entendement; 2° les images se développent spontanément ou sous l'influence de Y attention : et dans l'un et l'autre cas, le ressort caché qui meut tout, est la recherche d'un plus grand plaisir ou d'une moindre douleur. Au contraire, c'est uniquement sous l'effort de la