Erd., loc. cit
morales sont toujours, en bonne partie, le résultat des influences personnelles ou sociales que nous avons subies dans notre jeunesse.
Toutefois, ces lois générales ne s'appliquent pas de la même manière à tout le monde. Elles ont plus ou moins d'efficacité suivant « les inclinations et les intérêts1 » des individus. Au fond, c'est de l'orientation native de chacun, c'est du caractère que dépend principalement la suite empirique des représentations.
Quoi qu'il en soit de ce dernier point, les lois de l'association ont une importance considérable.
D'abord, elles expliquent ce que l'on appelle l'intelligence des bêtes. Si, « quand le maître prend un bâton, le chien appréhende d'être frappé », ce n'est point qu'il fasse des syllogismes. Le même mouvement s'est continué d'autres fois par une correction qu'a suivie la douleur. Et maintenant, ces trois phénomènes sont soudés l'un à l'autre : ils forment un groupe inséparable et s'évoquent mutuellement. Le chien menacé ne raisonne pas; il ne fait que reproduire une consécution d'images. C'est à tort aussi qu'on attribue des abstractions aux animaux. Il est vrai qu'ils « connaissent la blancheur et la remarquent dans la craie comme dans la neige » : ils ont leur manière de discerner dans les objets certains traits de ressemblance. Mais il n'y a là qu'une imitation tout extérieure des opérations de l'entendement humain. Les animaux n'universalisent pas; ils sentent : la pluralité des faits similaires correspond en eux à un même fond d'émotion, et non à une même idée *.
Les lois de l'association expliquent également une très grande partie de l'activité mentale de l'homme. Car « nous sommes empiriques dans les trois quarts de nos actions ». Il demeure toujours de l'indistinct et dans la pratique des beaux-arts, et dans la stratégie militaire, et dans la diplomatie, et dans la plupart des actions qui composent la trame de notre vie quotidienne. En outre, « les hommes raisonnent souvent en paroles, sans avoir presque l'objet
1. Erd., 237a-237», 296a-b (N. Essais); Ibid,, tel* (Théod.); Ibid., 707a-b (Mon.); Ibid., 715b (Princ. de la nat...)
LA VIE DES AMES
même dans l'esprit ». Ce n'est pas qu'ils ne puissent trouver leurs idées et en pénétrer la liaison naturelle. « Mais ils ne se donnent point la peine de pousser l'analyse. » Et tout ce qu'ils pensent « n'est que psittacisme ou des images grossières et vaines à la mahométane, où eux-mêmes voient peu d'apparence ». C'est une des raisons pour lesquelles ils sont si peu touchés de la vérité morale; « car il faut quelque chose de vif pour qu'on soit ému » K
Les habitudes qui viennent de l'association peuvent être un obstacle à la croyance; elles peuvent aussi soit la faire naître soit l'affermir dans notre âme. Pascal n'a pas tout à fait tort, quand il dit qu'il faut « plier la machine », que « c'est la coutume qui nous persuade », que « c'est elle qui fait tant de chrétiens », « qui fait les turcs, les païens... ». i< Une impression forte, ou souvent répétée, peut changer considérablement nos organes, notre imagination, notre mémoire, et même notre raisonnement2. » 11 n'est pas rare de constater que la logique de X objet commence par celle du sujet.
Les idées s'associent comme les images. Mais de plus, et c'est tout autre chose, elles soutiennent entre elles des rapports nécessaires. Quelle est la nature de ces rapports?
Ils sont d'abord essentiellement connaissables. On ne sait pas au juste pourquoi une perception amène une autre perception, et un mouvement un autre mouvement. Mais on peut savoir pourquoi la somme des angles d'un triangle est égale à deux droits. Et il en va de même pour les autres « connexions d'idées ». Elles sont distinctes, parce que leurs termes le sont.
En outre, ces rapports ne dépendent ni des temps, ni des lieux, ni de la constitution de l'entendement humain qui les découvre. Elles ne peuvent même dépendre de la volonté souveraine de Dieu, comme l'a ima-
1. Erd., 257b, 296» (N. Essais); Ibid., 497a (Théod.); Ibid., 707», 28 (Mon.).
2. Erd., 649a-649b (Remarques sur le livre de AI. King, vers 1710) ; il est vrai que l'accent de Pascal n'est plus là : les Pensées sont un livre qui saigne.
giné Descartes. Car, outre qu'une telle hypothèse fait de Dieu un être indifférent au bien et au mal, et de la morale une chose purement arbitraire, elle donne lieu de prétendre qu'une proposition comme celle-ci, « trois et trois font six, n'est vraie qu'où et pendant qu'il plait à Dieu, qu'elle est peut-être fausse dans quelques parties de l'univers, et que peut-être elle le sera parmi les hommes l'année qui vient ». Or de semblables conséquences trahissent assez le vice de leur principe. Ce qu'il faut maintenir, c'est que la née sité qui caractérise les rapports des idées vient de ce que les unes ne peuvent être que les autres ne soient du même coup. Elle tient à « l'essence des choses ». Par suite, Dieu lui-même n'y saurait rien changer; et « les vérités éternelles, qui règlent sa sagesse, sont plus inviolables que le Styx », ou, comme l'a dit Platon lui-même, plus infrangibles que le diamant. Mais, si les rapports des idées sont nécessaires et de par la nature de l'objet, il faut également qu'ils soient universels. L'un dérive de l'autre : il ne se peut produire aucun cas, où une chose donnée n'entraîne à sa suite les prédicats qu'enveloppe son essence *.
Si l'on passe maintenant aux rapports qu'ont entre elles les images et les idées, il devient plus facile d'en discerner la nature. Mais la question ne laisse pas d'être quelque peu embarrassante. Le style de Leibniz est ondoyant et divers. Sa doctrine, une en son fond, est infiniment variée en sa forme, comme la nature elle-même telle qu'il l'a comprise ; et de là des équivoques qu'il n'est pas toujours aisé de faire disparaître.
Les idées viennent de l'entendement, et les images de l'expérience interne ou externe. Par conséquent, l'on ne peut regarder les premières comme le fond logique des secondes, suivant la pensée d'Aristote. Entre le sensible et l'intelligible pur, il n'y a, pour Leibniz, aucune identité