Cicer., De fato
LA VIE DES AMES
que le monde et dont nous ne connaissons encore ni le détail infini, ni la suite, ni le dénouement.
Leibniz, pour apaiser nos angoisses, nous invite à regarder vers le ciel : là-haut, bien au-dessus des ténèbres du devenir, resplendit l'idée du meilleur; et c'est là l'étoile dont les clartés illuminent tout le reste et nous mettent au cœur d'infaillibles espérances. Non, non, le monde ne se meut pas au hasard; tout y va pour le mieux, et la fin du drame ne peut être que l'épanouissement du bonheur par l'accomplissement de l'ordre. Telle est la pensée qui domine toute la théorie du philosophe de Hanovre. Faisons voir comment il essaie de l'établir.
Il y a un Dieu et qui est infini, qui possède par là même toutes les perfections, dont la science, la puissance et la bonté sont également infaillibles. L'humanité l'a toujours cru; et l'humanité a raison. « Presque tous les moyens qu'on a employés pour prouver l'existence de Dieu sont bons » et peuvent servir pourvu qu'on « les perfectionne ». Il ne peut pas même s'élever de doute sérieux sur cette vérité cardinale; « son évidence égale, si je ne me trompe, celle des démonstrations mathématiques1 ». Puis Leibniz ajoute: « elle demande pourtant de l'attention ». Et la suite fera voir qu'elle demande même quelque chose de plus; il en est pour la théologie de Leibniz, comme pour celle de Spinoza : c'est de tous côtés qu'elle présente des crevasses et des trous.
Voici, je le crois, comment on peut résumer la preuve ontologique telle que l'entend Leibniz.
La preuve de saint Anselme, que tous les scolastiques ont méprisée, « sans excepter même le docteur Angélique », et que Descartes a reprise, n'est pas un paralogisme, comme
l. Erd., 373b (iV. Essais).
on Ta dit tant de fois; c'est une c< démonstration imparfaite ».
Lorsqu'on affirme que l'idée de Dieu ou de l'Être infini enveloppe l'existence effective, « on suppose tacitement que Dieu est possible ». Mais on ne le fait point voir; et l'argument tout entier ne garde qu'une valeur hypothétique. En second lieu, l'on ne montre pas non plus d'une façon suffisamment claire comment la possibilité de Dieu ou de l'Être infini entraine son existence.
Mais ce sont là deux lacunes que l'on peut combler en prenant le problème d'un biais nouveau.
L'Infini « est une suite simple de l'être possible ». Or il n'y a pas de raison pour que cette suite s'arrête à ce degré-ci plutôt qu'à celui-là; vu que la contradiction ne peut intervenir qu'entre les êtres limités et en vertu même de leurs limites. D'autre part, il n'y a pas de raison non plus pour que cette suite exclue d'elle-même tel élément simple plutôt que tel autre ; puisqu'il est entendu que tous les éléments de cette espèce s'accordent également entre eux. Spinoza ne se trompait pas, lorsqu'il affirmait avec tant de force « qu'il est absurde d'imaginer une contradiction dans l'être absolument infini et souverainement parfait1 ». Mais il n'avait encore que le sentiment de cette vérité ; il n'en possédait pas la claire vue.
L'idée de l'Infini n'implique pas de contradiction, précisément parce qu'elle n'est que la synthèse de tous les prédicats simples. On peut ajouter qu'elle existe et par là même.
Les possibles ne sont pas choses inertes; ils enveloppent une tendance interne à se réaliser, « de même que la matière enveloppe « une exigence à l'extension ». Il se fait entre eux une sorte de lutte éternelle qui vient de leur effort vers la vie; ce sont des « prétendants » à l'existence, dont chacun tâche de l'emporter sur les autres. Et il faut bien, continue Leibniz, qu'il y ait quelque chose de pareil; car autrement, rien n'aurait jamais existé. L'actuel s'explique par le logique; et le logique, de son côté, ne peut expliquer l'actuel que s'il y va d'un élan interne.