V. — DU PROGRÈS
Le monde est, à chaque instant, le meilleur qu'il se peut; mais il n'est pas nécessaire que ce maximum de succès soit toujours égal à lui-même : les instants se suivent et ne se ressemblent pas. « Il se pourrait que l'univers allât toujours de mieux en mieux » ; et, quand on regarde à la nature des choses, on y trouve des raisons de croire qu'il en est ainsi.
Il y a un progrès naturel qui se fait à la fois dans le monde et dans les âmes, en vertu même de la proportionnalité de leur développement. « Rien n'estant hors de l'univers, qui le puisse empescher, il faut bien que l'univers avance continuellement et se développe » : il grandit « comme un corps » vivant. Il en va de même pour les âmes, qui sont « ses images » : elles avancent et « meurissent » toujours plus, « exemtes » à la fois de mort et de vieillesse. Ce progrès, il est vrai, n'atteindra jamais l'absolu ; car il faut tenir compte de « la divisibilité infinie du continu », en vertu de laquelle il restera toujours « dans l'abyme des choses » de nouvelles énergies à réveiller. Mais la marche en avant peut et doit aller à l'indéfini : il n'y a pas d'obstacle sur la route ; et le désir le plus profond des âmes, c'est qu'elle soit parcourue. L'essence de l'être ne consiste-t-elle pas toute entière dans sa
t. Erd., 601b [Théod.).
LA VIE DES AMES
tendance au meilleur? Le progrès est à la racine des choses : il y a son idéal et son principe moteur i.
Mais quelle est sa loi? Se fait-il par une alternative perpétuelle d'accroissement et de repos, ou bien d'une manière continue? Est-ce qu'il s'arrête à certains moments, pour reprendre ensuite sa marche dès que le milieu s'y prête? ou bien en est-il comme de la ligne que suit une flèche à partir de son point de départ jusqu'à son terme2 ? La seconde hypothèse serait plus conforme à la loi de continuité, qui veut que dans la nature tout se fasse par degrés insensibles. Mais, à bien prendre les choses, la seconde n'y contredit pas dans le fond. Les phénomènes les plus brusques et les plus violents, comme l'explosion d'une charge de poudre ou la détente d'un ressort, s'expliquent encore par des causes profondes qui, elles, sont complètement soumises à la loi de continuité 3. Et, dans le cas en question, ces causes se voient sans peine. Quelle que soit la nature des changements par où se révèle le progrès, qu'ils soient brusques ou doux, subits ou infiniment gradués comme l'épanouissement d'une aurore : ils viennent toujours d'un même principe qui procède par variations insensibles, à savoir l'effort vers le mieux. Mais, ajoute Leibniz très conscient de la difficulté du problème, « je ne vois pas encore le moyen de faire voir démonstrativement ce qu'on doit choisir par la pure raison ». On devait, dans la suite, dépasser cette juste réserve.
Au progrès naturel s'ajoute celui qui vient de l'industrie humaine; etil est considérable. Il peut grandir à l'indéfini, le contingent que nous apportons sur notre globe à l'œuvre de l'harmonie générale.
C'est de la pensée surtout que viennent notre grandeur et
1. Gerh., Phil., VII, 541, 543 (L. à la duchesse Sophie, 1696); — Erd., 150a-b {De rerum orig., 1697); — Gerh., Phil., 568 (L. à la duchesse Sophie, 6 févr. 1706); — Erd., 566a {Théod.); — Gerh., Phil., III, 635 (L. à Remond, 11 févr. 1715); Ibid., 578 {L. à Bourguet, 5 aoust 1715).