VI. — L'immortalité
L'immortalité des âmes est également un corollaire du concept que s'en fait Leibniz.
Toutes les âmes sont immortelles par droit de nature. Elles n'ont pas de parties; elles sont absolument simples, bien qu'infiniment riches de leur propre fonds : elles ne peuvent donc périr que par annihilation. Or l'action de Dieu ne va pas au néant; elle tend toujours à l'être : Dieu n'intervient que pour créer, ou conserver et perfectionner ce qui est déjà. Ainsi le veut la loi dominante qui préside à tous ses desseins, et qui est celle du meilleur. En second lieu, toutes les âmes sont immortelles de par leur fonction cosmique; et ce point de vue est propre au système leibnizien. Chaque âme est « un miroir vivant du monde » ; chaque âme est donc indestructible comme lui. Supposez, en effet, que toutes les monades viennent à disparaître : le monde serait supprimé du même coup, vu qu'il n'existe qu'à titre de représentation; il n'en resterait pas même le principe métaphysique où il se fonde et qui est précisément l'existence des monades. Supposez même qu'une seule monade vienne à s'anéantir; ce serait assez pour que le monde n'eût plus son maximum de diversité ; et partant, ce serait assez pour qu'il ne lût plus digne de la perfection divine.
Le nombre des âmes ne peut pas diminuer; mais rien n'empêche qu'il n'augmente, si par ailleurs les changements de l'univers supportent un tel accroissement. Car les âmes ne présentent pas de surface, elles « n'ont pas de volume » ; par suite, elles ne peuvent se gêner mutuellement : si nombreuses qu'elles soient déjà, d'autres, et d'autres encore à l'infini, restent toujours également « compatibles » avec elles. C'est du 2 décembre 1676 que date ce raisonnement
de Leibniz1; et combien il est suggestif au point de vue du développement philosophique de sa pensée !
« Je vay encor plus avant, ajoute Leibniz, et je tiens que non seulement l'ame, mais encor l'animal se conserve, quoyque sa machine soit un composé qui parait dissoluble. Il y a en cela un des plus grands secrets de la nature, car chaque machine organique Naturelle (telle qu'on voit dans les animaux) ayant des plis et replis infinis, est indestructible, et a toujours un retranchement de reserve, contre quelque violence que ce puisse être. De sorte qu'elle subsiste et demeure la même dans les developpemens, enveloppemens et transformations, comme le ver à soye et le papillon est le même animal..., et comme la petite plante qui est dans la semence ou le petit animal, en se transformant et s'aggrandissant parla génération et par la nutrition, demeure pourtant le même animal ou la même plante. » Ce n'est pas que la matière persiste, à travers toutes ces vicissitudes; au contraire, elle change sans cesse et s'écoule « comme les rivières », suivant le mot d'Héraclite. Mais il reste toujours la même « forme » ou, si l'on veut un terme plus accessible, le même fond de « structure » 2.
Ainsi, toute âme, si humble qu'elle soit, conserve à jamais son identité substantielle ; et, grâce à son « âme dominante », tout animal conserve à jamais l'identité de son arrangement organique. Il en est de sa « petite machine » comme « du vaisseau de Thésée que l'on réparait toujours sans rien changer à son dessein primitif » ; ou « comme des vêtements de cet Arlequin qui, sa tunique une fois mise de côté, en trouvait toujours une autre » et semblable à la précédente 3.
Qu'est-ce donc que la mort, d'après Leibniz? une simple « apparence »; « au sens Métaphysique du terme », on peut dire qu'elle n'existe pas 4. La génération est un développement où l'animal, quand sa nature s'y prête, peut s'élever