P. Jan., 690 (Corresp. avec Arnauld
4. Erd., 261a (N. Essais). — Cette idée d'un honneur qui n'est pas absolu, qui est toujours en progrès et qui de ce chef ne peut être qu'une « joie dorai-
Quel est ce chemin royal où l'on va cueillant une somme de joies toujours croissante et diminuant sans cesse le fardeau de la douleur? Celui que nous trace la lumière de l'intelligence.
L'intelligence nous fait connaître Dieu : elle nous en révèle à la fois l'existence et les perfections infinies. L'intelligence nous découvre de plus en plus les beautés de la nature : au fur et à mesure que nous avançons dans le détail de ses lois, nous prenons une conscience plus claire et plus étendue qu'elle porte la marque de son souverain auteur, qu'elle n'est qu'un rayonnement de l'éternelle et indéfectible sagesse. L'harmonie dans la cause, l'harmonie dans l'effet et jusqu'aux parties les plus infimes ; l'ordre partout, pleinement réalisé ou se réalisant toujours plus sous la poussée d'un Dieu dont la science ni la puissance n'ont aucune limite; l'intelligibilité de l'être et son éternel assujétissement aux principes de la raison : quel spectacle pour un esprit attentif! et que faut-il de plus pour nous rendre heureux, puisque le bonheur est une joie dominante qui vient de la perfection? Que peuvent être les infortunes de cette vie en présence de cette splendeur des choses? ne s'effacent-elles pas comme les étoiles au lever d'un beau soleil1 ?
Ils sont inestimables, les plaisirs dont l'intelligence est la source. Et là ne se borne pas la valeur morale de cette faculté maîtresse. C'est elle aussi qui nous révèle le véritable idéal de notre conduite.
« Notre penchant va non pas à la félicité proprement,
nante », ne se trouve pas dans les écrits de la première période. Le De Tranquillilate animi, qui tient du temps où Leibniz n'avait pas encore rompu avec le cartésianisme, se fonde sur la conception traditionnelle du bonheur, celle où la jouissance est pleine et statique : « Animi tranquillitas est mentis gaudium et satisfactio interna, producens in nobis summarn ac solidissimam vitae nostrae voluptatem. » L'idée d'une félicité dynamique n'apparaît qu'à partir du Discours de Métaphysique : elle dérive de sa conception monadologique de la substance, dont la vie est un effort continu vers le mieux. 1. V. plus haut, pp. 279-282.
LA CITÉ DE DIEU
mais à la joie, c'est-à-dire au présent1 ». « Les appetitions sont comme la tendance de la pierre, qui va le plus droit mais non pas le meilleur chemin vers le centre de la terre, ne pouvant pas prévoir qu'elle rencontrera des rochers où elle se brisera, au lieu qu'elle se serait approchée davantage de son but, si elle avait eu l'esprit et le moyen de s'en détourner'2. » Ou, si l'on veut une autre comparaison, les appétitions sont « semblables à un héritier prodigue, qui, pour la possession présente de peu de chose, renoncerait à un grand héritage, qui ne lui pourrait manquer3 ». Les tendances ne portent pas leur mesure en elles-mêmes. Elle leur vient de ce pouvoir de connaître qui a le privilège divin de voir les choses sous la forme de l'éternité et par là même de calculer les conséquences4. C'est grâce aux lumières de l'entendement que l'instinct de la conservation se transforme en tempérance et le besoin d'aimer « en justice » et en « charité » ; c'est aussi l'entendement qui trace au sentiment de la piété les règles dont il a besoin pour se préserver de toute déviation et conserver son primat naturel5.
« On a vû de tout temps que le commun des hommes a mis la dévotion dans les formalités : la solide piété, c'està-dire la lumière et la vertu, n'a jamais esté le partage du grand nombre... comme la véritable piété consiste dans les sentiments et la practique, les formalités de dévotion l'imitent, et sont de deux sortes; les unes reviennent aux cérémonies de la practique, et les autres aux formulaires de la croyance... Toutes ces formalités seraient louables, si ceux qui les ont inventées les avaient rendues propres à maintenir et à exprimer ce qu'elles imitent; si les cérémonies religieuses, la discipline ecclésiastique, les règles des Communautés, les lois humaines, estaient comme une haye à la loy divine, pour nous éloigner des approches du vice, pour nous