‹ LeibnizChapitre 249 sur 310 · IV. — Mobile de la moralité · texte numérisé non relu

IV. — Mobile de la moralité

Qu'est-ce que le mobile de la moralité? Sur ce point, Leibniz n'a rien de l'excessive austérité de Kant; c'est le plus humain des moralistes.

Le mobile de la moralité, c'est l'amour de l'ordre pour Tordre. Par suite, il n'enveloppe pas seulement celles de nos actions qui tombent dans la zone du devoir, mais aussi et tout également celles qui sont simplement licites ou permises : il domine notre vie morale tout entière.

On peut agir par plaisir jusqu'à concurrence du devoir.

t. V. surtout Gerh., PhiL, I, 160 (£. à Conring, citée ci-dessus); G. Mollat, 2, 6, 64, 68-69, 88-89, 95; Gerh., PhiL, VU, 511 (L. à Bierling, également mentionnée) : « Imperfectissima est doctrina de moribus, justitia, officiis, quae solis hujus vitse bonis nititur, et inutilis est providentise doctrina, sublata animée immortalitate, nec plus ad obligandos homines efficit, quam dii Epicureorum, Providentia carentes. ItaquesiDeus nobis non incidit principia, unde immortalitatem nosceremus, inanis est theologia naturalis, nec quicquam contra atheismum practicum valet. » Dieu, la vie future, le devoir : trois termes essentiellement solidaires, et parce que, les deux premiers une fois supprimés, le troisième ne signifie plus qu'injustice.

Bref, y a-t-il une obligation naturelle et qui subsiste en dehors de Dieu? c'est un point sur lequel il reste une équivoque dans la pensée de Leibniz.

2. Kant, Crit. de la raison prat., 148-149, trad. Picavet, Paris, 1888.

Rien de plus naturel. Le plaisir, étant le sentiment d'une perfection, enveloppe toujours quelque bonté; l'abus seul en est blâmable.

On peut dans la même mesure agir par passion. Les passions trouvent place dans une vie bien ordonnée et peuvent même servir à la vertu. L'amour de soi a sa raison d'être1 ; il suffît de savoir en user. L'ambition aussi est légitime de sa nature et peut avoir de bons effets. Socrate n'eût pas montré tant de noblesse d'âme, s'il n'avait aimé la gloire. Et « n'était-ce pas déjà une grande force d'esprit » que de s'assujettir à cette belle passion « que je souhaiterais, écrit Leibniz, à tous les hommes? Je dis davantage, quand on aura appris à faire des actions louables par ambition, on les fera après par inclination2 ». Pourquoi, d'ailleurs, ne pas s'exercer à « surmonter une passion par une autre passion » ? quel motif de négliger « de si grands aides3 »?

Il ne nous est pas défendu non plus de poursuivre notre intérêt, pourvu que l'honnêteté n'en souffre pas. On n'est blâmable « que lorsqu'on préfère l'utile prétendu à l'honnête et aux plaisirs plus purs de l'esprit ».

Rien de légitime surtout comme la recherche de notre bonheur éternel. Elle répond au désir le plus profond et le plus irrésistible de notre âme4. Et la morale tout entière ne peut être que notre penchant fondamental purifié à la lumière de la réflexion, « exprimé par l'entendement », élevé par là même à « l'état de précepte ou vérité de practique »5. L'aspiration au bonheur est voulue tout à la fois par la nature et par la raison, et ceci à cause de cela6. Que l'on dise donc, si l'on veut, que ce sont des « égoïstes », ces chercheurs de Paradis. Ils n'en deviennent pas pour si peu des « francs-tireurs de la loi morale ». Leur égoïsme se réduit aux lois de la raison et du même coup aux lois de la volonté : en poursuivant leur salut, ils travaillent à réaliser en eux-mêmes la partie de

Page 1