G. Mollat, lO'jIbicl., 52-53, 87. V. plus haut, p
Quelle forme de gouvernement faut-il préférer? La réponse de Leibniz à cette question rappelle d'assez près celle que lui donne Aristote lui-même.
Ni Hobbes ni Locke n'ont le don de le satisfaire à cet égard. Tous les hommes doivent être égaux devant la loi; mais ce n'est pas à dire qu'ils aient tous les mêmes droits politiques. Ils diffèrent à l'indéfini par leurs aptitudes personnelles ; et ce sont ces aptitudes qui donnent la mesure de leur valeur sociale. Les droits politiques se proportionnent au mérite des individus. « Si plusieurs hommes se trouvaient dans un même vaisseau en pleine mer, il ne serait point conforme à la raison ny à la nature, que ceux qui n'entendent rien à la marine, prétendissent d'estre pilotes. » Pourquoi donc les ignorants et les méchants compteraient-ils autant que le sage, lorsqu'il s'agit de la destinée publique? « Je crois que naturellement le gouvernement appartient aux meilleurs » ; et si Ton n'observe pas ce principe, c'est uniquement parce que « la corruption et la violence » ont fini par prendre le dessus1.
Aussi, voyez comment Leibniz définit les différentes formes politiques. « Le but de la Monarchie est de faire régner un héros d'une éminente sagesse et vertu... Le but de l'Aristocratie est de donner le gouvernement aux plus sages et aux plus experts. Le but de la Démocratie, ou politie, est de faire convenir les peuples mêmes de ce qui est leur bien. Et s'il y avait tout à la fois : un grand Héros, des Sénateurs très sages, et des citoyens très raisonnables, cela ferait le meslange des trois formes. »
Tous les gouvernements doivent avoir la même fin, qui est de « faire fleurir l'Empire de la raison ». Par suite, il faut éviter avant tout « le pouvoir arbitraire » : c'est celui-là qui s'oppose le plus directement à la prédominance de cette faculté maîtresse. Et cette règle de prudence ne concerne pas seulement les États où tout dépend de la volonté d'un homme, mais encore ceux où les affaires publiques sont livrées au caprice des assemblées populaires. Car
1. Gerh., Phil., III, 264 (L. à Burnett, 1699); Ibid., 271 {L. au même, 1700); Ibid., VII, 510 [L. à Bierling, 20 oct. 1712;.
LA CITÉ DE DIEU
la tyrannie des foules n'est pas moins redoutable que celle qui vient d'un individu ; on peut même dire qu'elle présente encore plus de dangers. LeLéviathanest toujours un monstre, soit qu'il n'ait qu'une tête, soit qu'il en ait plusieurs. Besoin s'impose donc d'instituer « des lois qui puissent servir à restreindre le pouvoir arbitraire non seulement dans les Rois, mais encore dans les députés des peuples »1.
Vers la même époque, Fénelon parlait dans le même sens, pour mettre fin à l'absolutisme de Louis XIV2. Et plus tard, Montesquieu devait reprendre l'idée de Leibniz dans sa théorie des trois pouvoirs.