CHAPITRE VIII
Les idées dominantes de Leibniz. — Comment Wolf réussit à les propager : 3eur diffusion à travers l'Europe.
« La philosophie éternelle » ! C'est pour parfaire cet édifice de vérités et de croyances que Leibniz a tant médité et tant écrit d un bout à l'autre de sa longue carrière.
Dans quelle mesure a-t-il réalisé son généreux projet ? Quelle somme d'idées solides a-t-il laissée aux générations futures?
La question est très complexe. Elle présente deux aspects de sens opposé et qu'il faut comparer l'un à l'autre, si l'on veut obtenir une solution juste.
Il est difficile de ne pas être frappé des équivoques que renferme la philosophie de Leibniz. L'infinité numérique des monades, le passage de l'infinité de Dieu à sa souveraine perfection, la transcendance du Créateur à l'égard de la créature, le fameux concept de nécessité morale : autant de choses que Leibniz répète depuis 1676 et sans les expliquer jamais. Ce n'est point cependant qu'il n'en ait pas eu l'occasion. Dès l'année 1677, le cartésien Eckhard le met à même de dire ce qu'il faut entendre par un Être infini; et ses réponses sont d'une perspicacité merveilleuse *. Mais, dans la suite, il n'en tient plus aucun compte : il continue à parler comme s'il n'avait rien vu de pareil. Vers les dernières années de sa vie, il soutient avec le P. des Bosses une controverse péné
trante sur l'idée d'infini considérée soit dans son rapport avec Dieu soit dans son rapport avec la nature K On ne voit pas que par après il ait changé quelque chose à sa manière de traiter la question : toutes les équivoques sont demeurées dans l'état où elles étaient auparavant. Leibniz a défendu son avis ; il ne Fa pas rendu plus clair. D'où vient cette singulière fixité dans la défense de tout un ensemble d'idées confuses, qui pour la plupart sont connues comme telles et dont la simple réflexion suffisait d'ailleurs par elle-même à dégager le caractère hypocrite ? La diplomatie est-elle donc pour quelque chose dans ce fait? J'ai le regret de le penser, et avec bonne preuve à l'appui.
Comme on l'a déjà vu un peu plus haut, Leibniz avait deux philosophies : l'une dont il parlait atout venant, l'autre qu'il formulait quelquefois dans certains écrits, mais dont il ne s'ouvrait à personne. Lisez les Nouveaux Essais, la Théodicée ou la Monadologie, vous y trouverez la doctrine du Dieu bon, souverainement libre et qui a fait le monde par amour du meilleur. Lisez au contraire certains traités que j'ai mentionnés déjà, vous y verrez l'affirmation nette de tous les principes spinozistes2. A quoi tient cette différence de langage? A ce que, dans le premier cas, il s'agissait d'auditeurs intelligents et pieux dont il importait de ménager la délicatesse et de garder la faveur; tandis que, dans le second cas, la question était tout simplement d'aller au fond des choses et de se les dire comme on les voit. Leibniz s'est montré diplomate partout, excepté dans l'expression de sesidées mathématiques. Encore trouvait-il là le principe d'où venait sa manière ; car sur quoi se fonde son calcul infinitésimal ? Sur cette idée qu'à la limite les contraires finissent par ne faire plus qu'un. Toute opération différentielle est une lutte diplomatique dont le but consiste à réduire l'irréductible.
Il est bon par ailleurs de remarquer qu'il y a quelque chose de singulièrement chimérique dans le génie de Leibniz : la plupart de ses grandes conceptions portent l'empreinte de ce tour d'esprit.