V. p. 207-210, références surtout
C'est une chimère que sa caractéristique universelle, à laquelle il a pourtant travaillé sa vie entière. Il nous est impossible de connaître tous les concepts simples, ces concepts générateurs d'où naissent les autres. Car, à supposer que notre âme contienne tous les possibles, nous n'en apercevons jamais que ceux que l'expérience nous donne l'occasion d'apercevoir; or rien ne nous assure qu'il n'y en a pas d'antres dont nous ne pouvons obtenir ni représentation ni concept dans les conditions actuelles. En outre, imaginez que nous possédions tout le trésor des concepts simples, « ce catalogue de la pensée humaine » dont Leibniz a parlé avec tant d'enthousiasme ; la difficulté ne serait pas tranchée par là. Pour discerner toutes les irradiations de ces concepts, il faudrait encore acquérir une notion adéquate de chacun d'eux. Et comment y parvenir, vu que nous n'arrivons pas même à savoir pourquoi le houx a « des feuilles danses » et porte « un fruit petit et rouge » ? La connaissance humaine sera toujours fragmentaire et comme épidermique.
C'est une chimère aussi, que la correspondance des monades. On peut le dire comme pour la théorie des animauxmachines et le système des causes occasionnelles, qui représentent d'ailleurs deux autres solutions de la même difficulté, celle du rapport de la pensée à l'étendue. Il est vraimentcurieux que de telles hypothèses aient pu s'accréditer en plein dix-septième siècle et mériter la considération des plus grands esprits de ce temps. On ne trouve rien de pareil dans Àristote ; on ne trouve rien de pareil dans Platon lui-même. Car, lorsque Platon fait des mythes, on sent à sa manière de dire qu'il les donne comme tels; ce ne sont, à ses yeux, que des symboles d'une réalité plus haute et dont personne ne peut fournir une image exacte. Tout idéalistes qu'ils étaient, du moins ceux de la grande époque, les Grecs avaient trop le sens positif des choses, pour commettre ces confusions de l'imaginaire et du réel que l'on constate en Europe au siècle de Louis XIV. Ces enfants de « Minerve aux yeux bleus » ne goûtaient que les œuvres où domine la raison; le romantisme, chez eux, ne pouvait avoir qu'un charme accessoire.
C'est pourquoi leurs classiques le sont beaucoup plus purement que les nôtres.
Chimérique également, du moins à certains égards, l'idée que Leibniz s'est faite de l'infini. Et il le sent lui-même, comme on peut le voir par différents endroits, surtout par sa correspondance avec le P. des Bosses. En 1685 il écrivait dans son Discours de métaphysique : « Dieu est un être absolument parfait » ; — mais « il faut connoistre aussi ce que c'est que la perfection, dont voicy une marque assés seure, sçavoir que les formes ou natures qui ne sont pas susceptibles d'un dernier degré, ne sont pas des perfections, comme par exemple, la nature du nombre ou de la figure. Car le nombre le plus grand de tous [ou bien le nombre de tous les nombres] aussi bien que la plus grande de toutes les figures, impliquent contradiction1 ». ïl n'y a pas d'infini dans la quantité; et l'infini des mathématiciens n'est qu'un procédé dont ils se servent avec bonheur, mais que la nature ne réalise pas2. Où donc est l'infini en acte, l'infini proprement dit? dans l'Absolu et rien que là3. Leibniz s'arrête à cette réponse dans l'analyse de cette notion fondamentale en elle-même, plus encore dans sa propre philosophie. Mais supposé qu'il ait poussé le problème jusqu'au bout, il se serait aperçu sans doute que, si l'infinité de Dieu n'enveloppe ni nombre ni étendue, elle implique du moins le maximum d'intensité possible et qu'à ce titre il lui faut une mesure qui lui vienne du dedans; il aurait peut-être observé que l'Être Infini n'est qu'un autre nom de ce que Platon appelait l'être « achevé » to TéXsiov, et Aristote « l'acte pur ». Les philosophes grecs étaient plus précis que nous.
Bien que plus ou moins entachées de romantisme et de diplomatie, les idées dominantes de Leibniz n'en deviennent pas moins d'une admirable fécondité.
Si la caractéristique universelle n'est pas complètement réalisable, elle reste du moins pour le langage comme un