‹ LeibnizChapitre 298 sur 310 · P. 111-147, F. Alcan, Paris · texte numérisé non relu

P. 111-147, F. Alcan, Paris

et pour ne plus en sortir. Mais cette compénétration fut longue, comme elle l'avait été pour les idées dominantes de Platon, d'Aristote surtout, dont nous vivons encore. Les circonstances, à la mort de Leibniz, ne se prêtaient pas au rayonnement de tant de Lumières, si fines et si variées.

En France et dans les Pays-Bas, le cartésianisme triom* phait encore, malgré les critiques sans cesse répétées et souvent pénétrantes dont Leibniz lui-même l'avait accablé.

L'Angleterre était devenue antipathique au philosophe de Hanovre. La querelle du calcul infinitésimal durait toujours; elle passionnait de plus en plus l'élite de la nation, et l'on répugnait à lire cet auteur allemand qui n'avait pas honte de s'attribuer la gloire d'autrui. Ses théories présentaient d'ailleurs quelque chose d'abstrait, de nébuleux et d'utopique qui devait déplaire à ce peuple adorateur des faits : Leibniz avait contre sa manière le tempérament des insulaires.

L'Allemagne, de son côté, était tombée dans un tel état de décrépitude qu'elle ne gardait même plus la capacité de s'intéresser aux œuvres de son grand philosophe.

Les guerres issues de la Réforme « avaient appauvri, déprimé et presque décivilisé le pays ». La décadence avait été rapide, continue, effroyable. Non seulement, en beaucoup d'endroits, la population descendait au quart, au sixième, au dixième de ce qu'elle était auparavant : « l'industrie était anéantie, le commerce réduit au strict nécessaire; les mœurs du peuple grossières, brutales et cyniques, celles de la noblesse dissolues. Plus d'instruction primaire dans les campagnes, où le clergé était incapable de suppléer à l'absence d'instituteurs. Les universités, fort déchues, peu fréquentées, souffraient des plus énormes abus, et la « bestialité » des étudiants n'avait d'égale que la médiocrité et le pédantisme des maîtres. Partout la misère, l'ignorance, l'ivrognerie, et là où quelque richesse subsistait, le besoin de jouir et de s'étourdir : l'art et la littérature au niveau de leur public Restait le Saint-Empire pour lequel Leibniz

Page 1