‹ LeibnizChapitre 48 sur 310 · III. — Finalité · texte numérisé non relu

III. — Finalité

Parler du meilleur, de convenance et de perfection, c'est déjà toucher à la finalité. Et là se présente une troisième idée directrice qu'il faut étudier avec soin; car elle constitue le caractère dominateur et comme l'àme de la philosophie de Leibniz.

De quelque manière qu'on traite le problème de l'origine du monde, que l'on prenne pour point de départ la connaissance que nous avons des intelligibles, l'existence du mouvement ou l'ordre qui s'y révèle, on aboutit toujours

1. Est., 43 {Disc, de Met., 1685); Cf. Cout., Op., 17 (vers 1685).

2. V. plus bas, p. 252-259. C'est là aussi qu'on trouvera l'ensemble des références qui concernent cette question; car ici je ne puis, comme le veut le -titre du chapitre, que donner des idées générales.

PRINCIPES DIRECTEURS

à une seule et même conclusion : c'est qu'il existe un être parfait, infini dans tous les sens; c'est que par là même cet être possède une sagesse souveraine, qu'il procède par moyens et fins et que son but unique est la réalisation du meilleur1. La causalité ne suffit pas à rendre compte du devenir ; il faut qu'elle se continue et s'achève dans la finalité : c'est alors seulement que l'esprit trouve pleine satisfaction. « Deus est ultima ratio rerum 2. »

Descartes a pensé que, pour créer le monde, Dieu n'a pas eu besoin de faire un choix d'éléments; il a prétendu que les possibles, ayant l'éternité pour agir, devaient nécessairement passer par toutes combinaisons imaginables et de ce chef rencontrer une fois ou l'autre celle qui forme l'univers actuel. Raisonner ainsi, c'est faire de Dieu un être indifférent au bien ou au mal, c'est mettre à la racine de l'absolue perfection, non point la bonté, mais l'amoralité 3. Or, cette conception, qui constitue déjà un blasphème, est en même temps contraire à la réalité des choses. Sans doute, la puissance de Dieu s'étend à tous les possibles, et sans exception : c'est un point que l'on peut concéder à Descartes. Mais il en va différemment de la volonté divine. A son égard, les possibles ne sont plus qu'une matière dans laquelle il faut choisir; et cette préférence doit aller du premier coup à l'ensemble qui réalise le maximum d'être dans le maximum d'ordre. Autrement, il y aurait de par elle « un moindre bien » : ce qui est déjà un mal4.

Après avoir supprimé la finalité à la racine même de l'être divin. Descartes l'a également bannie du domaine de la nature ; - et ceci est la conséquence de cela. Comment y

1. Ainsi, du moins, raisonne Leibniz. On verra plus loin que, par places, sa logique est un peu hâtive, comme il le reconnaîtra d'ailleurs lui-même en certaines rencontres.

2. Gerh., Math.,\\, 134-135 (Principium quoddam gêner.); Ibid., Phil., VII, 270 [Tent. anagogic.)

3. Gerh., 31ath.,M, 26 (Rép. à Fabre Honorât, 1676): Est., 26-27 {Disc, de Mét., 1685); — Erd., 139a-l39V(Z. à Nicaise, 1697); — Gerh., Phil., IV, 314, 344 (Leib. gegen Descaries) ; — F. Car., b, 5-6 (L. de Leib. sur Descartes); F. Garl., 46-49 {Réfut. de Spinoza par Leibniz, 1706-1710).

4. Gerh., Math., III, 505, 574, 577,' 583 (Corresp. avec Joh. Bern., 1699).

aurait-il des fins dans le monde, puisqu'il vient uniquement de la rencontre toute fortuite des possibles, puisqu'il est l'œuvre du hasard, aussi bien que l'univers imaginé par Kpicure ? Mais alors il faut encore aller plus loin sur la voie de l'ostracisme : si les causes finales n'ont aucun fondement dans la nature, si elles sont de pures fictions de notre esprit, il n'y a plus qu'à déclarer, avec Bacon, qu'elles ne peuvent être d'aucun usage dans les choses physiques et naturelles1 ; il n'y a plus qu'à déclarer que la science du réel n'a qu'un levier unique, qui est celui de la cause efficiente. Et c'est à cette conclusion, sans doute, que Descartes voulait aboutir.

Leibniz rejette ces conséquences, comme il a rejeté le principe dont elles découlent.

Dieu a fait la nature ; il l'a faite « en géomètre achevé » . Les éléments qui la composent présentent donc une harmonie dont rien n'approche2. Et cette beauté ne s'accuse pas seulement par un certain ordre général d'où le reste se développe comme il peut ; car Dieu ne procède point à la manière de nos politiques qui n'ont que des vues générales et confuses, il n'est rien dans l'œuvre du Créateur qui n'ait été vu, voulu, et qui de ce chef ne se rapporte le plus convenablement possible soit à son propre tout soit à l'ensemble de l'univers3.

De là une autre idée de la science où s'accusent l'étroitesse et la caducité de la conception Cartésienne. Chaque détail de la nature a sa cause; mais aussi chaque détail de la nature a son but; car on peut redire en toute rigueur la devise de Socrate, oùoèv ^àr^v : s'il est vrai que les animaux voient parce qu'ils ont des yeux, il est également vrai que s'ils ont des yeux c'est pour voir. Par suite, l'investigation scientifique a deux domaines, au lieu d'un, deux domaines « qui se pénètrent sans se confondre et sans s'empêcher » : « Le règne de la puissance, suivant lequel tout se peut expliquer mécaniquement par les causes efficientes,

Page 1