Eud., 205a-205b {N. Essais
semble entièrement à rien; et voilà le principe des indiscernables.
Ce ne sont pas seulement les espèces qui se différencient les unes des autres; ce sont aussi les individus, et même les portions de chaque individu, si minimes qu'elles puissent être.
Il n'est pas une feuille d'arbre, pas une goutte de lait qui n'ait une marque distinctive à laquelle on la puisse discerner de toutes les autres. Un jour, dit Leibniz, « un Gentilhomme d'esprit de mes amis, en parlant avec moi en présence de Madame l'Electrice dans le jardin de Herrenhausen, crut qu'il trouverait bien deux feuilles entièrement semblables. Madame l'Electrice l'en défia, et il courut long-tems en vain pour en chercher ». L'entreprise était impossible, il n'y a pas deux fragments de matière qui ne se distinguent par quelque note intrinsèque, plus intime que celles de la distance et du temps.
On en peut dire autant des âmes elles-mêmes : et cela, non seulement parce que ï Harmonie préétablie demande qu'à toute différence de la matière corresponde quelque différence de la pensée qui assure le parallélisme du dedans et du dehors ; mais encore à cause de cette variété infinie dans l'unité qui fait la beauté de la nature. Les âmes ne se ressemblent pas plus que les feuilles des forêts.
« Thomas d'Àquin a déjà remarqué que deux Anges ne scauraient estre parfaitement semblables. » Il faut généraliser cette manière de voir et l'étendre à tout ce qui existe, bien que pour une raison très différente. Il ne s'agit plus d'essences ni de l'emprisonnement des essences dans la « matière signée ». La question est tout autre. Elle ne relève plus de la logique du nécessaire, mais uniquement du « principe de perfection » : si rien ne ressemble à rien, c'est qu'ainsi le veut l'idée du meilleur. Dieu peut faire deux « corps égaux et en tout semblables ». Mais, comme il est souverainement sage, il n'en a point produit de tels, et par conséquent il n'y en a point dans la nature x.
î. V. sur cetle question : Cout., Op., 618, 623 (Pac. Phil.) : le principe n'est pas formulé, mais Leib. y affleure; — Est., 36-37 (Disc, de Met., 1685) :
Il est vrai qu'en raisonnant de cette sorte, Leibniz ne fait que perfectionner la thèse toute métaphysique qu'il soutenait en 1663 sur le principe cTindividuation : « Pono igitur : omne individu uni sua tota entitate individuatur1. » La vie intellectuelle de Leibniz est elle-même une réalisation géniale du principe de continuité.
Je demeure frappé, en finissant ce chapitre, de la foi robuste et virginale que professe Leibniz envers la raison, de la puissance de vue avec laquelle il a saisi l'ensemble de ses principes directeurs, et de la pénétration qu'il a mise à démêler la série des conséquences qui s'y rattachent. Il est de ceux qui ont « la vue bonne », qui « sentent les principes si déliés et en si grand nombre » d'où dérive la réalité ; il est également de ceux qui « ne raisonnent pas faux sur les principes qu'ils connaissent » : il possède à la fois « l'esprit de finesse » et « l'esprit géométrique », plus heureux que Descartes et que Spinoza qui n'avaient guère que le second et qui n'ont presque rien compris à l'infinie et délicate complexité des choses.
Je demeure également frappé du caractère esthétique que présente sa doctrine. Il n'a pas seulement le souci de la beauté; il en possède le sens; et sa manière intime de réagir aux objets rappelle par plus d'un aspect celle de Platon qu'il a d'ailleurs tant admiré. N'est-ce pas de cette source, par exemple, que vient ce qu'il nous dit de si curieux et de si fin sur l'ordre du monde, sur la loi de continuité et ses diverses applications? Ces choses-là ne sont pas seulement profondes par le principe qui les amène; elles prennent dans le détail l'élégance d'une dentelle.
c'est net, et là se trouve déjà la comparaison avec S. Thomas; — Cout., Op., 9 (peu après 1686) ; — P. Jan., 601-602, 604-606, 611 (Corresp. avéc Arnauld, 168C-1690) : il s'agit, quand on parle des dissemblables, non de notions abstraites, mais de « notions pleines et comprehensives », qui représentent tout l'individu dans sa réalité complète; — Gisrh., Phil, III, 176-177 \L. à Burnett, 7/17 mars 1696) : encore l'idée de S. Thomas et celle de Leib. ; — Erd.,31111- 313a (iV. Essais, 1704); JW.,755», 765a, 765", 771b-772:i [Corresp. de Leib. et de Clarke, 1715-1716).
i. Erd., r {De principio individui).
PRINCIPES DIRECTEURS
C'est donc un fait très complexe que le génie de Leibniz, Il représente en particulier une alliance heureuse de l'esprit occidental et de l'esprit grec. Son œuvre a la hardiesse et la puissance de nos cathédrales gothiques; mais, en même temps, elle rappelle la grâce toute rationnelle du Parthénon. Ce liseur infatigable ne s'est jamais laissé dérouter par les influences qu'il a subies; il a toujours cru que l'art, aussi bien que la sagesse, est un enfant de « Minerve aux yeux bleus ».