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l'art d'inventer.
Ces concessions pourtant généreuses une fois faites, le problème de la caractéristique n'en présentera pas moins tout un ensemble de difficultés auxquelles on ne voit aucune issue.
D'abord, pouvons-nous connaître tous les « concepts simples »? Il est vrai que, pour Leibniz comme pour Descartes, notre esprit contient « en son fonds, bien qu'à l'état implicite, toutes les idées que requiert une science universelle. Mais, outre que cette assertion colossale n'a jamais été démontrée, elle ne suffit pas d'elle-même à résoudre la question. Ce trésor infini d'idées que l'on nous prête si aisément, ne se révèle pourtant à notre regard que dans la mesure où nous y faisons « attention » ; et nous n'y faisons attention que dans la mesure où « les sens » nous donnent « l'occasion » d'y voir ceci plutôt que cela. Quelle que soit la puissance de la déduction, nous ne connaissons toujours que les catégories de l'être dont l'expérience éveille en nous la pensée. Mais, dès lors, qui peut nous assurer que nous les connaîtrons jamais toutes? Pourquoi n'y aurait-il pas des éléments simples dont l'image et même le concept dépassent totalement notre condition humaine?
Supposé que nous parvenions à découvrir tous les « éléments simples », quelle connaissance en pouvons-nous avoir?
On avouera sans peine qu'il nous est bien difficile de discerner, par voie d'analyse logique, la manière dont ils se rattachent à leur sujet suprême d'inhérence, qui est Dieu. Car où trouverions-nous la force de pénétrer ce mystère des mystères? D'après Leibniz lui-même, nous sommes incapables de savoir pourquoi « le Houx » a « des feuilles danses » et porte un « fruit petit et rouge ». Il est vrai que, selon l'avis persévérant du même penseur, on ne conçoit pas de contradiction dans la suite pure de l'Être. Mais ce principe n'est qu'un postulat commode. Leibniz ne l'a jamais démontré; et l'on peut dire, en se rappelant la critique de Kant, que toute déduction à priori est impuissante à l'établir. Le pourrait-elle d'ailleurs que l'on n'aurait encore qu'une partie de la lumière voulue : on saurait par là que les éléments simples se concilient en Dieu ; on ne saurait point comment.
Si, au lieu de considérer les éléments simples dans le rapport d'inhérence qu'ils soutiennent avec l'Absolu, on examine la nature qui est propre à chacun d'eux, « l'harmonie thébaine » continue, bien que sous un autre mode. Étendue et mouvements, pensées, émotions, désirs et volitions : tout cela ne nous est donné que du dehors et comme en façade; de tout cela nous n'avons qu'une connaissance épidermique. D'après Leibniz lui-même, les phénomènes extérieurs renferment une complexité qui va jusqu'à l'infini et qui nous les rend à jamais impénétrables. Et l'on peut raisonner de même à l'égard des phénomènes intérieurs. Qu'on essaie donc de définir comment la représentation suscite l'émotion, et l'émotion le mouvement; qu'on essaie de pénétrer le point d'attache qui relie nos concepts entre eux et surtout nos concepts à l'activité. Et l'on sentira jusqu'à quel degré Malebranche a vu juste, en disant que nous n'avons que « le sentiment de nous-mêmes ». Chose plus singulière encore et qu'on ne remarque pas assez : c'est que notre pensée, dont nous voulons qu'elle éclaire toutes choses, est à elle-même une x impénétrable. Que suppose-t-elle, en effet? un sujet, un objet et quelque chose qui rattache ces deux termes sans les identifier ; et voilà une trinité sublunaire, presque aussi réfractaire que l'autre aux lois de notre esprit. Heureusement, c'est un fait qui entre, à titre d'élément constitutif, dans toutes les démarches de la raison; autrement, on aurait depuis longtemps bâti des montagnes de syllogismes pour montrer qu'il est inintelligible et que par suite il n'est pas.
Il n'y a point de concept clair et distinct qui n'entre bien vite dans une sorte de pénombre pour se perdre ensuite dans la nuit; il n'y a point de concept dont la pensée envahisse tous les contours et toutes les profondeurs. Il faut revenir à la formule de Pascal : « La dernière démarche de la raison, c'est de connaître qu'il y a une infinité de choses qui la surpassent. »
Ces remarques nous semblent radicales. On peut en ajouter une autre sur la manière dont Leibniz veut qu'on passe des concepts simples aux combinaisons ou définitions dans
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lesquelles ils entrent. Il traite ces concepts « à la mathématicienne » ; il les traite comme des nombres : c'est d'après cette idée qu'il construit le tableau de la caractéristique ou ses classes. Il y a là, sûrement, une assimilation qui est inexacte ; et l'œuvre tout entière en pâtit. Tandis que, comme Aristote le disait déjà, les nombres n'ont rien de commun, les concepts, au contraire, présentent toujours certains points par lesquels ils s'identifient les uns avec les autres. Soient, par exemple, ens ou res, verum, bonum : il n'est pas d'objet où ces prédicaments ne soient pour quelque chose. Dès lors, comment pourra-t-on, en suivant le tableau dressé par Leibniz, leur trouver une case à part? Par définition même, ils sont de tous les compartiments. On peut dire, il est vrai, que Leibniz ne s'en est pas tenu jusqu'au bout à la coordination numérique que l'on trouve dans « L'art combina toire ». Mais aussi n'a-t-il rien substitué de précis à cet essai de sa jeunesse, sur le point qui nous intéresse actuellement.
Hugens lui écrivait en ces termes, vers la fin de novembre 1679 : « J'ay examiné attentivement ce que vous me mandez touchant vostre nouvelle characteristique, mais pour vous l'avouer franchement, je ne conçois pas, par ce que vous m'en estalez, que vous puissiez y fonder de si grandes espérances1. » Moins d'un mois plus tard, le même savant affirmait de nouveau son incrédulité. « Pour ce qui est des effects de vostre characteristique, disait-il, je vois que vous persistez à en estre persuadé, mais, comme vous dites vous mesme, les exemples toucheraient plus que les raisonnements2. » Hugens voyait juste; et, dès cette époque, Leibniz commençait à rabattre de son dogmatisme. Le projet de la caractéristique lui demeure ; mais il en parle sur un ton de moins en moins absolu. « Supposé, rema rque-t-il le 22 février 1679, supposé que nos analyses n'aillent pas jusqu'au bout, nous pouvons encore démontrer toutes les vérités3. » Dans un autre coupon, qui doit être à peu près du même temps,