Lettre inédite k Morell, 29 septembre 1698, f» 49, verso
Bakuzi.
LA GLOIRE DE DIEU
d'action ; foi neuve, indissolublement liée à une charité neuve. Imitateur de Dieu, l'homme répand immédiatement sa connaissanoe par son action. De même que le monde surgit de l'esprit divin par incessantes fulgurations, ainsi les actes humains en apparence les plus dispersés surgissent, par une fulguration imitative, hors de la trinilé de TAmour de Dieu, du Bien général et de la Gloire de Dieu. Si Ton voulait réduire à une formule une docirine qui, en dépit de Tambition, dont toujours fut hanté Leibniz, de tout soumettre à la logique, échappe à tout schématisme, on pourrait dire que le Bien général consiste à réaliser en tous les hommes la Gloire de Dieu, grâce à un Amour lié lui-môme à une Connaissance : Attitude qui ne s'accomplit pleinement que si les hommes ne connaissent pas seulement, mais s'offrent, et transfigurent le Bien général en Bien universel. De là, le souci de trouver des souverains et des hommes qui incarnent Thumanité ; de là aussi le constant désir de connaître les forces passées, actuelles et possibles de Thuma-
nité.
Qu'importe si cette « foi » ne ressemble guère à la foi traditionnelle ? Toutes les notions théologiques se retrouvent en Leibniz sans rien perdre de leur essence. La Gloire de Dieu n'est plus possédée par un seul être ; et toute substance qui atteint à la fois le monde physique de la perfection et le monde moral de la bonté la réalise en soi, dans Texacte mesure où elle en comprend une parcelle. En quoi cette fragmentation interdit-elle la concentration finale de la Gloire en la monade divine ? De même la Grâce, au lieu de s'abaisser seulement vers Fhomme, pénètre la Nature tout entière ; et Dieu est vraiment Tintériorité de toutes choses. Enfin l'Amour ne se réduit plus à Tadoration, qui, d'un être
LA GLOIRE DE DIEU
perdu dans la nuit universelle, se tend vers un Dieu totalement distinct du monde; il est^constructif, imitatif, amour humain se parachevant en amour divin. Rien ne saurait être à la fois plus distinct des religions traditionnelles et aussi des <( religions de l'humanité ». Toute l'action et tout l'amour humains sont incessamment vivifiés par une intuition constante de l'action et de l'amour divins.
Nous est-il permis d'aller par delà en l'âme de Leibniz ? Cette foi, inspiratrice de ses actions et de ses pensées, se traduisait-elle par des actes proprement religieux ?
A ceux qui ne séparent pas l'acte religieux de la fidéhté au sacrement Leibniz ne paraîtra pas une nature religieuse. Ses essais démonstratifs de la transsubstantiation prouvent qu'il la justifia logiquement, non qu'il y adhéra pour luimême. Mais pourquoi conclure de là à une insouciance religieuse? Sans doute, rien n'est plus vain qu'une conception religieuse tout abstraite, et dédaigneuse de ces pensées qui s'achèvent en offrandes spirituelles. Mais rien, de même, n'est plus superficiel qu'une théorie uniforme, qui refuserait d'appeler religieux les hommes dont la croyance ne s'extériorise pas selon les préférences coutumières.
Comment, d'ailleurs, pourrions-nous décider de la vie intérieure d'un homme ? Qu'apprenons-nous quand nous savons, par les déclarations d'un médiocre secrétaire, que Leibniz ne communiait presque jamaFs et n'adhérait extérieurement à aucun temple ? Probablement plus attaché au luthérianisme qu'à toute autre doctrine religieuse, il fut avant tout étranger à un fidéisme confessionnel. Et d'autre part, quoique ses affirmations catholiques ne puissent guère être acceptées eu leur netteté verbale, il laissa vivre en lui un désir « cathohque ».
LA GLOIRK DE DIEU
A la fois avide d'intériorités et d'expansions, il devait unir en lui-même, sans les ternir Tune par Tautre, les deux réalités protestante et catholique. L'Église qu'il semble avoir voulu inaugurer eût été pareillement puissante d'intériorité et d'expansion : N'est-ce pas redire d'une autre manière qu^il fut à la foi protestant et catholique, et n'est-ce pas en môme temps relier au monadisme intégral une pensée religieuse, que l'on découvre de plus en plus féconde à mesure que l'on
creuse vers elle?
Dès lors il ne pouvait, ni accepter les pratiques tout extérieures, ni mépriser les pratiques par qui se manifeste une intérieure réalité. « Gomme la véritable piété consiste dans les sentiments et dans la pratique, les formalités de dévotion l'imitent... Les cérémonies ressemblent aux actions vertueuses, et les formulaires sont comme des ombres de la vérité... Toutes ces formalités seraient louables, si ceux qui les ont inventées les avaient rendues propres à maintenir et à exprimer ce qu'elles imitent \ » La pratique religieuse véritable serait peut-être alors analogue à ces composés qui « symbolisent... avec les simples' ». Si au contraire quelque discordance se remarque, la pratique devient une « cérémonie ». Et toute piété « cérémonielle » est « fausse' ». Mais comment, en même temps, pourrait-on réduire à une formule une imitation qui, devant se dérouler dans la succession, se hiérarchisera selon une progression infinie ? De là ce désir, partout saisissable en Leibniz, de justifier toutes les expressions positives. « 11 est bon », écrivait il, à propos des Solitaires de La Trappe, « qu'il y ait toutes sortes d'états dans l'Eglise ;
1. Gerhardt, Phil. Schr.^èd. cit., t. VI, p. 2o. Théodicée, Préface.