Id., t. II, p
5. Sur lintuition du rôle possible de l'Abyssinie cf. plus loin ch. ni, pp. 153-54, et Rommel, éd. cit., t. Il, p. 122.
l'expansion vers l'orient
antérieure à l'Empire ottoman lui-même ; dès le uf siècle, la Perse, renaissant avec la dynastie sassanide, rêvait d'anéantir TEmpire d'Orient*.
Dès lors, la guerre projetée par Leibniz est une guerre sacrée, d'autant plus pleinement sacrée qu'elle ne poursuit que des fins humaines et profanes. La libération du Saint- Sépulcre se trouve symbolisée, pourrait-on dire, dans la nature des choses par la libération des peuples opprimés. Ainsi, selon la doctrine future de Leibniz, la réalité externe est symbolique de l'essence. Non seulement, en effet, des ruines palestiniennes se dégageront ; mais une terre neuve et antique, maintenant violée, se ranimera" : TEgypte.
Les vraies œuvres religieuses sont ainsi inséparables des vraies œuvres laïques.
Pourquoi Leibniz déclare-t-il la France actuellement désignée pour une telle libération ? Sans doute, la personne de Louis XIV fut en partie déterminante. Mais si, deux ans auparavant, Leibniz avait donné un rôle idéal à chaque pays et n'avait guère quitté, par suite, une chimérique abstraction, c'est que la France ne s'était pas encore révélée à lui. Or, maintenant, il l'isole des autres pays. Il lui reconnaît une mission que ne lui prescrit point seulement sa puissance, mais qu'exige le lien de sa prospérité à la paix générale de l'Europe. En fait, nous observons que la France est grande quand l'Europe est en paix, et qu'elle s'amoindrit dès que l'Europe se laisse gagner par une guerre"'. Pourtant, la France
1. Cf. Histoire générale du 7F« siècle à 7ios jours publit^e sons la direction de E. Lavisse et A. Rambaud, t. 1", p. 481. Paris, 1893, in-8».
2. Klopp, éd. cit. t. II, p. 225: « Si .Egyptus invadalur, bellum specle et applausu sacrum effectii frucliique, ipso quQvis profano utilius erit, nec déserta illa ruinisque tantum nobilis Palestina, sed oculiis regionum, mater frugum, sedes commerciorum acquiretur. »
3. Id., éd. cit., t. II, p. 224 : « Quiète Europgea durante, certum
L EGYPTE
actuelle croit que la guerre est seule productrice de progrès. Or, on pourrait presque dire que, pour elle, la paix, c'est la victoire. «La seule tranquillité suffirait », dit énergiquement Leibniz, « pour que ses voisins fussent affaibhs et pour que les richesses de ses sujets fussent démesurément accrues*» . En effet, pendant la paix, la France vaincra par son commerce-. Qu'au contraire une guerre commence, on verra toutes les nations s'unir, non seulement par des alliances, mais par des règlements de commerce, pour refuser les produits française
Des considérations purement économiques nient donc la fécondité d'une guerre française en Europe. L'exemple de la France, prise comme pays symbolique, est d'ailleurs provisoire. Qu'un autre pays devienne la conscience de rEuroi)e, Leibniz évidemment lui imposera les mêmes devoirs. Mais, puisque la France veut actuellement surpasser d'autres nations civilisées, qu'elle ne rêve pas de les atteindre chez elles; que plutôt elle les ruine là où elles ne sont pas, en prenant où elles ne prennent point. « La France », dit Leibniz, « travaille à la ruine de la Hollande. Mais la Hollande
est res gallicas semper in majus ire, bello intempestive hic suscepto, minui. »
1. Id., t. II, p. 54. « Solam ergo quietem et debililandis omnibus vicinis et augendis in immensum subditorum divitiis sutTecturam. » Cf. id., p. 60 : (( Progressu tem])oris esse desituros crescenlibus per quietem Galiicis opibus. ))
2. Id., t. II, p. o4. Cf. Inédits : Politik und Vol/cswirthscliaft, fol. 203 où Leibniz raconte qu'ayant causé avec des personnes « de la première qualité de la basse Bretagne ». il en apprit que la paix était nécessaire à toute la France, mais particulièrement à leur province, qui vit surtout de manufactures de lin. Tous les Inédits de Leibniz cités dans ce livre sont conservés à la Bibliothèque royale de Hanovre. Cf. Appendice.
3. Id., t. II, p. 224. « Francia... non amitlet manufacturarum suarum gratiam, nisi nimia immaturaque aviditate alios ad conspirandum contra se. non fœderibus tantum, sed et legibus et commerciorum ordinalionc coëgerit. » Cf. Correspondance inédite avec Krafft.
28 l'expansion vers l'orient
sera domptée en Egypte, où elle ne peut se défendre^ ».
Conception neuve et subtile, trop géniale peut-être encore pour notre temps. Au xvif siècle, par suite, elle n'eût pu paraître qu'absurde. Leibniz malgré tout la démontre. En fait, nous dit-il, les Hollandais possèdent le commerce du monde. Ils ont su attirer vers eux tous les ennemis de TEspagne. Par la domination de Java, ils sont parvenus à maîtriser le commerce hispano-portugais en Extrême-Orient ; ils centralisent le commerce allemand : les marchands de Brème et de Hambourg sont ou Hollandais ou aUiés des Hollandais. La population hollandaise s'accroît sans cesse de tous les exilés et opprimés des autres pays d'Europe : d'Espagne, vinrent les Juifs portugais ; de Pologne, les Sociniens bannis ; d'Angleterre, les ennemis de la Restauration. Les Hollandais seront invincibles tant qu'on ne leur arrachera pas le commerce des Indes orientales -. Or, quelle que soit la victoire qu'on remporte sur eux en Europe, ils le conserveront. D'autre part, une guerre en Extrême-Orient même est actuellement irréalisable. Seule donc, la conquête de l'Egypte peut ruiner les Hollandais.
Leibniz ne prétend point que Louis XIV s'engage dans une telle guerre sans avoir constitué tout un système d'alliances. L'Angleterre est, de tous les pays, celui dont il expose le plus faiblement la conduite possible. Quand il suppose les Anglais favorables, du jour où on leur promettra la moitié du commerce hollandais, il décrit une diplomatie assez sommaire ^ Il est plus clairvoyant au sujet des autres
4. KIopp, éd. citée, t. II, p. 409. « Francia Ilollandis ruinam molitur; at Ilollandia in .^igypto debellabitur, ubi se defendere non potest. »