Lettre inédite à Turretin, juillet
Ainsi la Throdicée, projetée et conçue dès la jeunesse de Leibniz, ne fut pas seulement une œuvre métaph3^sique qui, se situant et se mouvant hors de ce qui passe, ne se satisfait qu'à saisir, au delà du Temps, TUniversel. Puisée, en sa forme comme en sa matière, dans la réalité religieuse, elle fut aussi un acte, destiné à unir les Eglises.
La scission que Ton perçoit entre la philosophie religieuse et Tactivité pratique de Leibniz est ainsi, grâce aux seuls documents biographiques, démontrée illusoire. La théorie et la pratique religieuses se sont éveillées en lui à la même heure, fondues l'une dans l'autre, pour ne plus jamais se disjoindre.
Toujours, chez Leibniz, en mathémathiques, en philosophie, en politique, il faut chercher très loin dans le passé l'origine des idées^ En aucun cas, pourtant, on ne peut remonter aussi distinctement jusqu'à la première jeunesse. Avant dixsept ans, les problèmes religieux se sont formulés. Même oa peut préciser davantage. Leibniz dit avoir lu le Serf A?'bitre de Luther, avant d'être devenu un « Academicus^. » Or il entra à F Université de Leipzig à Pâques 1661 : il n'avait pas encore quinze ans.
Pour saisir en sa richesse vivante l'activité religieuse de
Leibniz jeune homme, il faut continuellement la situer parmi
es autres disciplines. Tout se pénétrait déjà en lui. Sans
doute il travaillait suivant une fantaisie ardente et passionnée.
Quand il découvrait quelque nouvelle étude, il laissait de côté
1. M. Couturat, dans son enquête sur la logique de Leibniz, est arrivé aux mêmes conclusions à cet égard. Cf. Revue de Métaphysique et de Morale, janvier 1902 ; Sur la Métaphysique de Leibniz, p. 7, note 2. — On a vu, dans la première partie de cet ouvrage, combien il en est de même pour la pensée politique de Leibniz.
2. Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., p. 3. note : « Ehe ich noch eia Academicus worden ».
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toutes les autres'. Si, réellement, son enfance se développa, de la sorte, en une série d'ondulations, on ne saurait trop rapprocher les méthodes en apparence les plus distantes. Religion, philosophie, logique, histoire, tout cela, s'entre-môlant, s'orgaiiisa sans que nul puisse dire selon quelle hiérarchie. Mais, puisque la rehgion s'offrit à lui dans deshvres de controverse, il dut concevoir d'abord l'effort religieux comme une discussion ou comme un raisonnement. Or, l'une des disciplines les plus prématurément développées en lui fut la Logique. 11 nous dit en avoir eu la révélation à treize ans^. A ce moment et durant les années qui suivirent, il n'apprit que la Logique « ordinaire ». Mais si, comme il le soutient, la Logique détaillée doit être contemplée seulement après qu'une riche matière de faits est susceptible d'en féconder l'ordonnance 3, ces livres d'histoire, de religion, de scolastique furent peut-être les plus énergiques éveilleurs de son système logique. Même, la logique du nécessaire que Leibniz
1. Guhrauer, biogr. cit., t. I, p. 31 : « Als ich mich jetzt dem Studium der Reohte bestimmt wuszte, liesz ich ailes andere liegen. » Non souligné par Leibniz.
2. Gerhardt. Phil. Schi\, éd. cit., t. Vif, p, 516. Lettre à Gabriel Wagner (1696) : « Ich begund... zu merken dasz ein groszes darin » (dans la logique) « stecken mùsze, soviel etwa ein Knabe von 13 Jahren in dergleichen merken kann ». — Non souligné par Leibniz. Cette lettre est très précieuse pour l'intelligence du système logique de Leibniz.
3. Gerhardt, Phil. Schr., éd. cit., t. VII, p. 523. Lettre à G. Wagner, déjà citée : « Ich bin selbst der Meinung, man thate wohl, dasz man die Mathemalick, Histori und anderes vor der ausfuhrlichen Logick lernote, denn wie will der die Gedanken wohl ordnen. der noch wenig bedacht. Wenn man aber mit einem Vorrath guter Gedanken versehen, dann kann man sie mustern und abmeszen und mit Hùlff der darinn sich zeugenden Ordnung desto beszer auf etwas neues kommen. » Leibniz ajoute qu'il en est de même pour les langues, dont il faut apprendre la pratique avant la théorie. Cette logique est d'ailleurs instructive, puisque l'on peut inventer sans connaître les règles de la logique, et tout en leur étant fidèle, absolument comme un peintre qui peint d'instinct peint cependant selon les règles de la perspective, ou un chanteur chante selon les règles de la Diusjque, « und wenn auch solche Kùnste gleich nicht beschrieben oder wenigstens ihm nicht ausdrùckhch bekand, so ist doch der Grund in ihm. »
assouplit en logique du probable ne se transforma-t-elle pas en partie au contact des problèmes nuancés de la religion ? Plus tard, Leibniz rêva de résoudre les difficultés religieuses, ainsi d'ailleurs que toutes les autres, au nom de la nouvelle Logique, à laquelle il travailla toute sa vie. On peut donc supposer, sans invraisemblance, dans sa jeunesse, une série de réactions de la logique à la théologie, et de la théologie à la logique.
Désormais, sans doute, toutes les études se pénétreront. Il lit, au môme moment, Kepler, Galilée, Descartes, Platon, Plotin, Aristote, les Pères de l'Eglise, Bacon, les Réformateurs et les Controversistes. Les sources de la pensée leibnizienne furent ainsi beaucoup plus riches qu'on ne le soupçonnait autrefois. On répétait la romanesque histoire du choix entre la scolastique et le mécanisme cartésien*. En réalité, Leibniz n'hésita pas entre deux systèmes; mais l'histoire même de tous les systèmes fut vivifiée par lui\ L'Université de Leipzig, qui sans doute influa médiocrement éur lui, aviva du moins, grâce à l'enseignement de Thomasius, ce sens du passée On ne comprendrait pas les efforts de Leibniz vers
1. Lettre à Remond du 10 janvier 1714. Cf. Gerhardt, Pkil. Schr., éd. cit., t. III, p. 606. (Allusion à la trop célèbre histoire du « Rosenlhal ».) La théorie des sources de la philosophie leibnizienne est complètement à, refaire. D'abord, comme la fort bien indiqué M. Couturat (Rev. de Met. et de Mor., janvierl903,note l,p. 8.5),siron refuse dedonnerune grande place à l'influence de Galilée, de Kepler, de Copernic, de Xewion et des autres savants, on rend inintelligible la genèse du système de Leibniz. — D'autre part, il y aurait lieu de rechercher si l'influence de Platon par exemple (Cf. Gerhardt Phil. Schr., éd. cit., t. IV, pp. 43 note, o8, t. III, p. 204 et surtout p. 568 : « De tous les anciens philosophes, Platon me revient le plus par rapport à la métaphysique ») ne fut pas plus forte que celle môme d'Aristote. En même temps, M. G. Rodier a montré, dans une savante étude, l'importante action de Plotin sur Leibniz (Cf. Rev. de Métaphysique, t. X, septembre 1902, pp.5o2-564).