Inédits, Théologie, vol. VI, 13, f" 1. Verso
2. Stein, op. cit., p. 113, note 2 : « Spinoza incipit, ubi Cartesius desinit : in naturalismo. »
3. Liasse de la correspondance inédile avec Justel. f" 33, verso. Cf. Stein, op. cit.. Appendice, p. 307.
On trouve dans les Inédits, in Théologie, vol. IV, 7, folio 5, verso, parmi des papiers relatifs à Sténon, utilisés plus loin, une lettre fort curieuse que M. Ludwig Stein n'a pas publiée dans son livre. En voici la quasitotalité: « Depuis que je vous ai écrit, j'ai lu à loisir la dernière lettre de M. Sténon... j'apprends qu'elle est adressée à feu M. Spinoza, qui a quitté cette vie il y a quelques semaines. Spinoza était homme d'une profonde méditation, et il avait le talent de s'e.xpliquer nettement. On me mande qu'il a laissé quelques écrits pleins de sentiments assez extraordinaires ; à juger de ce qui reste par ce que nous avons de lui, je ne doute pas qu'il n'y ait plusieurs pensées excellentes parmi un grand nombre d'assertions peu recevables ; il avait été attaché aux opinions de l'illustre Descartes de la manière que ses disciples ont coutume d'être, c'est-à-dire sans réserve. Mais, ayant médité de son chef, il commença à s'apercevoir qu'il y avait encore bien à dire; je sais qu'il est assez difficile aux Cartésiens de se dépouiller du préjugé de l'infaillibilité de leur maître, au moins pour ce qui est des assertions principales,., et je ne vois pas d'autre moyen de les détromper, que celui de les obliger de réduire les discours de cet auteur en forme de démonstration rigoureuse. Je crois que c'est par ce moyen que M. Spinosa a commencé d'être désabusé, lorsqu'il a travaillé
d'un point do vue purement religieux, Leibniz ne pouvait qu'être opposé à Spinoza. Spinoza lui-môme semble avoir été frappé et presque inquiet de la complexité de Leibniz, tout à la fois savant et homme d'action. Il écrit à un ami que sans doute ce jeune philosophe lui a paru « versé dans toutes les sciences », mais, ajoute-t-il, avant de lui envoyer mes ouvrages, je désirerais savoir ce qu'il allait faire en France * . Phrase étrange, en vérité, révélatrice de cette histoire secrète que l'on néglige d'ordinaire et qui est la vraie histoire. Pourquoi Spinoza hésite-t-il, avant de se confier, sinon parce qu'il a entendu parler des diverses missions et surtout sans doute du rôle religieux de Leibniz ?
Désormais Leibniz pourra devenir maître de ce rôle et participer sans trop de dommages à l'existence médiocre d'une cour allemande. En effet, à trente ans, il a pénétré la France, entrevu l'Angleterre et la Hollande. Si maintenant il séjourne loin des sources vivantes, la correspondance, qu'il aimait d'instinct, remplacera pour lui les voyages d'autrefois. Et il n'aura pas, durant ces voyages, vu seulement des philosophes ou des mathématiciens ; vraiment il aura été initié à la vie intégrale du xvif siècle.
Sur cette expérience totale, il construit une philosophie
de prouver les principes de M. Descartes par des démonslrations; jenesais si les siennes seront meilleures, car dans le livre que nous avons de lui, intitulé : Renati Descartes principiorum philosophice ...,]% remarque des raisonnements où je crois qu'il est allé trop vite, faute d'observer la rigueur des démonstrations. »
1. Cf. Lettre de Spinoza à Schuller : « Leibnizum de quo sribis me per epistolas novisse credo, sed qua de causa in Gallia profectus sit, quum Moguntiae conciliarus erat nescio ; visus est mild liomo liberalis, et in omni scientia versatus, sed ut lam cito ei mea scripta credam inconsultum esse judico ; cuperem prias scire qiiid in Gallia agat. » Cf. F. de Careil, Leibniz, la Philosophie juive et la Cabbale , Paris, 1861, p. 6, note 2. (Non souligné par Spinoza).
totale. Jean-Fréderic veut qu'il devienne un défenseur de la religion. D'autres auraient regardé comme une annexe insignifiante à leur propre dessein un tel travail, imposé du dehors. Leibniz, au contraire, se trouvait personnellement en accord avec son propre système. Y a-t-il réellement des excitations extérieures ? Les choses qui déterminent en apparence une monade spirituelle ne sont-elles pas l'occasion, capable de faire sourdre des puissances déjà harmonisées avec elles ? On désire que Leibniz unisse les Eglises. Spontanément, il n'aurait pas, du moins dès sa jeunesse, voulu cette œuvre. Et pourtant, son enfance s'était déroulée, on se le rappelle, parmi l'examen des controverses. Depuis longtemps, on rêvait d'unir les confessions rivales. Mais nul philosophe encore n'avait compris par quelles profondes et lointaines racines se devait nourrir tout effort d'union. Or Leibniz, essentiellement, voulait uni?' toutes les divergences superficiellement étalées. Qu'avait-il fait durant sa première jeunesse, sinon unir en lui la discipline logique avec la jurisprudence et la philosophie en général ? Que venait-il de réaliser encore avec l'analyse infinitésimale ?
En précisant l'idée de continuité et l'idée de limite, en montrant que les Infiniment petits possèdent la puissance du continu et voient leurs différences infiniment petites s'évanouir à la hmite, il symbolisait ces unions fécondes et vivantes qui ne peuvent être définitives que si elles ont tendu d'abord vers une limite. De même que l'intégrale définie est prise entre deux extrémités données, ainsi l'effort d'union religieuse sera tenté à l'origine entre deux doctrines rivales, nettement tranchées. Les unirai-je comme si elles étaient réellement finies? Puis-je de même mesurer une courbe avec les procédés ordinaires et finis ? Mais si je fais la somme des petites
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cordes sous-lendant de petits arcs, j'arrive à constater qu'un petit arc ne difîère de sa corde que par des infiniment petits d'ordre supérieur; or, si je somme les petites longueurs d'arc et les petites longueurs de cordes, j'ai une môme quantité à la limite. En philosophie religieuse, il en est ainsi : Puis-je parler d'union finie entre la transsubstantiation et la présence réelle, la liberté et la prescience divine, le Catholicisme et le Protestantisme? Je produirais ainsi une juxtaposition ou une addition. Mais si je considère les deux doctrines que je veux concilier comme des grandeurs extérieurement finies qu'il me faut décomposer en leurs éléments infinis, je prends réellement une intégrale capable de faire disparaître,. à la limite, les difTérences infiniment petites de ces deux grandeurs finies, extérieurement sans rapport \
Comment s'étonner maintenant que Leibniz ait regardé «omme analogues son effort mathématique et son effort religieux ? Certains le croyaient lui-même un simple géomètre. Telle fut la mésaventure du personnage dont il imagine avoir reçu la visite à Paris. Celui-là, qui se préparait à admirer un mathématicien, fut stupéfait de trouver un théologien : (c Je le surpris un jour enlisant des livres de controverses; je lui témoignai mon étonnement, car on me l'avait fait passer pour un mathématicien de profession, parce qu'il n'avait presque fait autre chose à Paris. Ce fut alors qu'il me dit qu'on se trompait fort, qu'il avait bien d'autres vues, et que ses méditations principales étaient sur la théologie ; qu'il s'était appliqué aux mathématiques, comme à la scolastique, c'està-dire seulement pour la perfection de son esprit, et pour
1. Cf. sur ces questions. Moritz Canlor : Vorlesungen uber Geschichte der Malfiemalik, t. III, et Boutroux : Introduction à V Etude des Nouveaux- Essais, pp. 49-57, en tète d'une édition des « Nouveaux Essais », Paris, 1886, in-12.
apprendre Tart d'inventer et de démontrer, qu'il croyait d'y être allé à présent aussi loin qu'aucun autre ^ »
Sans doute, il est facile de ne voir ici qu'une fantaisie littéraire. Il ne faudrait d'ailleurs pas accepter ce jugement sur une mathématique qui serait une pure scolastique. Mais comment une vérité ne se cacherait-elle pas sous cette ironie ? On croyait Leibniz seulement mathématicien, parce qu'il ne travaillait guère autre chose à Paris. Que sait-on s'il ne méditait en même temps tout son œuvre futur ? S'il raille avec tant de complaisance une naïve personne, victime des apparences, même duperie ne menace-t-elle pas l'historien qui voudrait trop étroitement reconstruire des programmes d'études singulièrement plus amples que nos pauvres formules ?
En fait, Leibniz nous affirme vers 1680 avoir conçu déjà quelques années auparavant un immense plan de démonstration catholique". Or, comment prouver le catholicisme, si l'on ne commence par prouver toutes les vérités, sans lesquelles il ne peut être ? Triple recherche, par conséquent, déterminant trois parties : Lîne théologie naturelle, qui étudierait Dieu et l'âme ; une théologie révélée qui approfondirait les mystères ; enfin une analyse technique de l'Eglise au double point de vue de sa légitimité et de sa hiérarchie. Mais quelle valeur attachera-t-on à une philosophie de la religion qu'aucune méthode ne soutiendra? Ne faut-il pas d'abord édifier un vrai système de logique qui fixerait les règles du raisonnement juste ? Logique nouvelle, d'ailleurs, expressive des nuances ; bref, adaptée à des faits et non plus à des absolus. Comment, d'autre part, parler, avec quelque portée, de l'âme